MESSE 1)E MINUIT
et les filles, et il leur parait plaisant de les i^oir chanter et prier, àrheure où elles sont ordinairement entre deux draps, occupées à tout autre chope.
On crut que c'était les organistes qui attiraient la foule bruyante. On les fit taire ; mais les ténèbres d'un côté, les temples illuminés de Tautre^ le renversement passager de la coutume , rendront toujours ces heures de la nuit plus intéressantes que celles du jour. CTest la seule fête nocturne que la religion autorise; et la licence qui profite de tout, s'y glisse malgré la sainteté du lieu.
Les cérémonies dans les grandes paroisses sont connues. Mais voulez-vous jouir d'un tableau vraiment curieux ? allez entendre une messe de minuit dans un village, à quelques lieues de la capitale.
C'est le tour de la fermière; elle doit présenter à Tautel Tagneau sans tache, par les mains de son berger. Une députation de douze filles tant vierges que bergères, est venue pour chercher le pauvre petit animal qui s'ennuie fort d'être étendu dans une manne ornée de pompons et de rubans couleur de rose.
La cloche sonne, la procession va commencer : en voici l'or* dre el la marche.
Le premier personnage qui parait est un bedeau, portant la fameuse étoile des trois mages dont l'apparition aurait foi*t embarassé les la Lande, les Cassini et Newton lui-même, s'ils avaient existé alors. Les trois mages suivent : l'un d'eux, le mage Maure, a le visage barbouillé de noir de fumée; c'est l'Arlequin; mais il est sérieux.
On voit ensuite quatre anges qui ne volent pas mieux avec leurs ailes de carton, que le sieur Blanchard avec son vaisseau volant et ses parasols. Les vierges folles portent leurs lampes éteintes; les vierges sages leurs lampes allumées.
Gabriel est là, plus beau que les autres; il se retourne de temps en temps pour saluer Marie qui le regarde tendrement.
Un saint Joseph suit d'un air niais : on a chosi pour ce rôle
rimbécile du village. Sa fonction est de garder le pauvre petit agneau qui bêle de toutes ses forces à la cérémonie. Les bergers s'avancent^ enveloppés dans leurs grands manteaux , qu'ils relèvent de temps en temps pour faire Texercice de la houlette.
Enfin on voit se développer, par des évolutions bien exécutées, un joli bataillon de bergères. Elles ont toujours plus de grâces que les garçons.
Leurs vêtements sont blancs, coupés d'écharpes et de ceintures de différentes couleurs ; et leurs houlettes ornée? de rubans. L'une porte Farbre de ïessé ; la seconde, la verge d'Aaron, retrouvée de nos jours par rhydroscopeB/^f on; la troisième, la pomme (non celle qui perdit Troie, mais celle qui perdit toutle genre humain ; ] la quatrième, le serpent qui fit cette belle équipée dans le paradis terrestre. Les autres n'ont en main que leurs houlettes, ou celles de leurs bergers favoris.
Cette gentille phalange est accompagnée d'un orchestre ambulant, composé de deux violons, d'une clarinette, d'un serpent et de cinq conaemuses. Le concert de Rousseau chez M. de Treytorens n'approche pas de celui-là. Un chien qui a suivi son maître à l'église sans en être aperçu, entendant cette superbe harmonie, se met à hurler lamentablement, pour faire sa partie dans le concert. Bedeaux et bergers veulent le chasser, et la cacophonie redouble.
Enfin, deux bergères s'avancent pour chanter des cantiques pieux, décents, et surtout très-spirituels, ainsi qu'on en peut juger par celui-ci que j'ai retenu :
Gabriel chez Marie Vint par compassion, Et lui fit œuvre pie Sans copulation.
Après la messe, qui a été entendue avec dévotion et simplicité de cœur par ces bonnes gens, le réveillon se fait. Les cabarets se remplissent malgré Tordonnance du bailli ; et qui sait si la lampe de quelque vierge sage ne s'éteint point !
SAMAUITAINE. 381
Samaritaine*
Petit, vilain bâtiment carré, adossé au Pont-Neuf, dressé sur pilotis, et qui rompt de toutes parts un superbe coup d*œil. Cette masure est un gouvernement,
Le fameux gouverneur de ce gouvernement a dans toutes ces immenses parties la fonction de faire entretenir Thorloge, et rhorloge ne va point. Ce cadran vu et interrogé par tant de passants, est des mois entiers sans marquer les heures. Le carillon est aussi défectueux queThorloge ; il déraisonne publiquement: mais du moins on a le droit de s'en moquer.
11 sonne dans toutes les cérémonies publiques, surtout quand le roi passe. Le roi peut entendre le morceau de musique qui réjouissait son trisaïeul ; et si la figure de Henri IV, qui est tout à côté, avait des oreilles, elle pourrait achever Tair.
Vu la réputation dont la Samaritaine jouit dans toute TEurope, on devrait bien moins négliger son carillon et son horloge; mais c'est un gouvernement ; c'est tout dire : les clochettes n'y seront jamais d'accord.
Quand fera-t-on disparaître ce bâtiment sans goût, qui s'offre à Tœil avec le quai du Louvre et le quai des Théatins, qui gâte Ten semble des deux rives, et qui ne sert qu'à élever Teau pour quelques bassins qui n'en sont pas moins à sec les trois quails de Tannée (1) ?
(I) La Samaritaine, commeocée en i605 par Jean Lintloër, s'achevait, trois ans après, en dépit des résistances du prévôt des marchands, qui fit tout pour s'opposer à cette construction. Sur la façade du côté du pont, on voyait un groupe en bronze doré représentant Jésus et la Samaritaine conversant auprès du puits de Jacob.
Arrêtez-vous ici, passant ; Regardez attentivement.
Vous verrez la Samaritaine Assise au bord d'une fontaine :