LISEURS DE GAZETTES
dans la capitale, le bureau frémit, prétend qu'il faut garder un tacet absolu sur les événements qui agitent TEurope, comme devant nous être étrangers à iious^ pauvre peuple^ assis aux derniers rangs ; qu'il n'est pas nécessaire que nous ayions une autre feuille que la Gazette de France, parce que c'est là que sont les idées complètes, les faits dans toute leur intégrité ; et que s'il y a par fois quelques omissions, c'est pour ne point trop chagriner les bons citoyens, les rentiers paisibles, et ne point inquiéter leur sensible patriotisme.
Si vous payez au bureau^ vous aurez peut-être le privilège de faire venir du dehors des nouvelles politiques ; mais elles seront revues et corrigées. Jamais la vérité nue n'obtiendra son passeport.
Oh ! que ce Renaudot qui, dans le siècle passé, pressentit le besoin de l'oisiveté, de la vieillesse et de l'esprit d'observation si rare, (mais pourtant caché quelque part dans les murailles de Paris) ouvrit une mine féconde à Tavidité de nos bureaux modernes! Tous les commis ont juré de vivre sur ces gazettes et autres feuilles périodiques, et ils vivront à leur aisa; cai* la curiosité du public qui s'imagine toujours qu'on cessera de l'abuser, est un fond intarissable.
Mais qu'arrive-t-il aussi de tout cet étalage de mensonges ?
Un bon mot dit à propos renverse en un instant tout l'édifice de ces gazettes privilégiées. Comment va le siège de Gibraltar? Assez bien ; il commence à se lever. Ce mot passe de bouche en bouche; on le répète au café, au parterre ; tout le monde rit jusqu'à l'épicier, et le public tout à coup éclairé sait enffn à quoi s'en tenir.
Quel nom méprisable que celui de gazetier, quand on vend le mensonge à la face de l'Europe; que l'on trahit d'une manière aussi vile les intérêts de la génération présente, et qu'on s'abandonne au mépris de la postérité qui s'avance et qui va flétrir bientôt le soudoyé et celui qui le soudoie !
Ces détails si bien vendus, dont on est si avide aujourd'hui,
deviendront dans quinze jours d'une indifférence absolue. A la paix, toutes ces trompettes confuses se tairont, ces chroniques journalières tomberont dans le plus profond oubli ; l'historien n'y trouvera que des dates et cherchera ailleurs des mémoires que la pusillanimité, la passion et l'ignorance n'auront point altérés.
Que l'historien sera surtout embarrassé, quand il lui faudra peindre l'esprit des citadins au milieu de ces grands mouvements qui exprimaient le sang des nations, et quel degré d'intérêt prenait l'habitant des villes à ces chocs épouvantables! Comment tout Paris était-il insurgent, sans trop savoir pourquoi ; ou du moins sans avoir su tirer la moindre conséquence de sa gratuite opinion?
Les noms des généraux Américains et les lieux de la guerre, sans cesse estropiés par un peuple ignorant; le grand mot de la liberté des mers dans la bouche de nos dames ; nos élégants confondant les mâts et les cordages d'un vaisseau, comme s'ils l'eussent monté ; l'Europe tout-à-coup transplantée en Amérique, et le globe couvert d'un pôle à Fautre de républiques naissantes, trouvant chacune leur Franklin avec la devise, eripuit cœlo fulmen sceptumque, tyrannis ; toutes ces créations délirantes faites à un souper libertin par des hommes qu'un exempt subitement entré aurait fait pâlir, oh, quel chapitre grotesque à tracer !
A la nouvelle du désastre que notre escadre éprouva sous les ordres d^i comte de Grasse^ le Parisien jeta un cri de douleur et d'indignation ; il ne se fît pas à l'idée de voir entrer le superbe vaisseau la ville de Paris dans les eaux de la Tamise. On eût dit que cette commotion allait imprimer aux esprits un caractère absolument nouveau ; mais le Parisien, après les clameurs les plus hautes, retomba tout-à-coup dans le silence qui lui est ordonné.
Depuis sept à huit mois seulement, le fretin des nouvellistes, à certaines heures, compose des groupes devant les cafés et