‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 16 sur 146 · LE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS

au pugilat, il perdra sa valeur réelle, tant les vertus orgueil- IcuseS'des États tiennent à une certaine rudesse ! Elle peut offenser un oeil efféminé, mais elle n'en est pas moins la sauvegarde des empires qui veulent rendre leurs forces respectables. Le nerf, et, s*il faut le dire, Tiusolence du peuple, sera toujours le gage de sa franchise, de sa probité, de son dévouement. Dès que le peuple cesse d'être agreste et clamateur, il devient sérieux, vain, débauché, pauvre, et conséquemment avili.

Taime mieux le voir, comme à Londres, se battre à coups de poing et s'enivrer à la taverne, que de le voir, comme à Paris, soucieux, inquiet, tremblant, ruiné, n'osant lever la tète, livré aux plus laides catins de Funivers, et incessamment prêt à faire banqueroute. 11 est alors licencieux sans liberté, dissipateur sans fortune, orgueilleux sans courage ; et la misère et l'esclavage vont le charger de leurs fers honteux.

Le bâton règne à la Chine; c'est la populace la plus timide, la plus lâche et la plus voleuse de Tunivers. A Paris, elle se disperse devant le bout d'un fusil, elle fond en larmes devant les ofûcievs de la police, elle se met à genoux devant son chef : c'est un roi pour toute cette canaille.

Elle croit que les Anglais mangent la viande toute crue, qu'on ne voit que des gens qui se noient dans la Tamise, et qu'un étranger ne saurait traverser la ville sans être assommé à coups de poing.

Tous les chapiers de la terrasse des Tuileries ou de l'allée du Luxembourg sont des antianglicans qui ne parlent que de faire une descente en Angleterre, de prendre Londres, d'y mettre le feu, et qui, quoique jugés souverainement ridicules, n'ont guère sur les Anglais des idées différentes de celles du beau

monde.

Nous ne pouvons, à Paris, ni parler ni écrire, et nous nous passionnons à l'excès pour la liberté des Américains, placés à douze cents lieues de nous. Il ne nous est jamais arrivé, au

milieu de ces applaudissements donnés à la gueiTe civile, de faire un retour sur nous-mêmes; mais le besoin de parler en-* traîne le Parisien, et les premières classes comme les dernières sont soumises à des préjugés déplorables et honteux.

Le Parisien a changé à bien des égards. 11 était, avant le règne de Louis XIY^ bien différent de ce qu'il est aujourd'hui ; les descriptions des écrivains, fidèles dans le temps où elles furent écrites, ne peuvent plus convenir aujourd'hui : il a de Tesprit et des lumières ; il n'a plus ni force^ ni caractère^ ni volonté.

Le Parisien a le singulier talent de faire poliment une question désobligeante à un étranger ; il allie l'indifférence à la réception la plus gracieuse; il lui rend service sans l'aimer, et Fadmire par mépris.

Le propos de ce danseur qui se nommait immédiatement après un monarque législateur, après un homme d'esprit universel, et qui disait : Je ne connais qae trois grands hommes, Frédéric, Voltaire et moi, a été répété comme le propos d'un appréciateur, d'un distributeur de la renommée ; et tout Parisien, jusqu'au faiseur de cabriolets, se croit en droit d'indiquer à la gloire les noms qu'elle doit couronner.

Le pont Neuf*

Le pont Neuf est dans la ville ce que le cœur est dans le corps humain : le centre du mouvement et de la cii*culation. Le flux et le reflux des habitants et des étrangers frappent tellement ce passage, que^ pour rencontrer les personnes qu'on cherche, il suffit de s'y promener une heure cha({ue jour.

Les mouchards se plantent là; et quand, au bout de quelques jours, ils ne voient pas leur homme, ils affirment positivement

Page 1