‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 17 sur 146 · LE PONT NEUF · texte numérisé non relu

LE PONT NEUF

qu'il est hors de Paris. Le coup d'œil est plus beau de dessus le poDt Royal ; mais il est plus étonnant de dessus le pont Neuf. Là, les Parisiens et les étrangers admirent la statue équestre de Henri IV, et tous s'accordent à le prendre pour le modèle de la bonté et de la popularité.

Un pauvre poursuivait un homme le long des trottoii^ ; c'était un jour de fête, ^u nom de saint Pierre, disait le mendiant, au nom de saint Joseph, au nom de la sainte Vierge Marie, au nom de son divin FilSy au nom de Dieu. Arrivé devant la statue de Henri IV : ^u nom de Henri IF^ dit-il. Le poursuivi s'arrête : Au nom de Henri IV? Tiens! Et il lui donna un louis d'or.

Un de ces hommes qui vendent des médailles de plâtre en portait deux, l'une devant, l'autre derrière : c'était le médaillon de Henri IV et de Louis XIV. Combien le premier? — Six francs^ dit le vendeur. — Et Vautre, le vendez-vous de même 1 -^ Je ne les sépare point, monsieur ; sans le premier, je ne vendrais jamais le second.

On croit dans les provinces qu'on ne saurait traverser le pont Neuf, la nuit, sans courir risque d'être jeté à la rivière. On parle des attentats de Qar touche, comme si ce voleur subsistait encore. C'est le passage le plus sûr qui soit à Paris.

Gaston d'Orléans, frère de Louis XIÏI, se plaisait à voler des manteaux sur le pont Neuf, et la mémoire s'en est conservée.

Au bas du pont Neuf sont les recruteurs, racoleurs, qu'on appelle vendeurs de chair humxiine. Ils font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi. Autrefois, ils avaient des fours où ils battaient, violentaient les jeunes gens qu'ils avaient surpris de force ou par adresse, aûn de leur arracher un engagement. On a supprimé enfin cet abus monstrueux ; mais on leur permet d'user de ruse et de supercherie pour enrôler la canaille.

Ils se servent d'étranges moyens : ils ont des filles de corps de garde^ au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens

qui ont quelque penchant au libertinage ; ensuite ils ont des cabarets où ils enivrent ceux qui aiment le vin ; puis ils promènent, les veilles du mardi gras et de la Saint-Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles, de levrauts, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure.

Les pauvres dupes, qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie, sont tentés d'en faire un, et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus, et Ton crie : Qui en veut ? qui en veut ? C'est de cette manière qu'on vient à bout de compléter une armée de héros qui feront la gloire de l'État et du monarque. Ces héros coûtent, au bas du pont Neuf, trente livres pièce; quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus. Les fils d'artisans croient affliger beaucoup leurs pères et mères en s'engageant ; les parents les dégagent quelquefois, et rachètent cent écus l'homme qui n'en a coûté que dix : cet argent tourne au profit du colonel et des officiers recruteurs.

Ces recruteurs se promènent la- tête haute, l'épée sur la hanche, appelant tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappant sur l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde. Le jeune homme se défend, les yeux baissés, la rougeur sur le front, et avec une espèce de crainte et de pudeur ; ce qui commande l'attention, la première fois qu'on est témoin de ce jeu singulier.

Ces recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau armorié, qui flotte et qui sert d'enseigne. Là, ceux qui sont de bonne volonté viennent donner leur signature. Un de ces recruteurs avait mis sur son enseigne ce vers de Voltaire, sans en sentir la force ni la conséquence :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

J'ai VU ce vers bien imprimé pendant six semaines; puis le

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