‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 32 sur 146 · LÀ SAINTE CHAPELLE · texte numérisé non relu

LÀ SAINTE CHAPELLE

de se rëpandie en imprécations publiques : elles sont sensées la pure inspiration du diable.

J'y ai entendu^ en 1777, le plus hardi, le plus incroyable des blasphémateurs. Imaginez tous les adversaires de Jésus-Christ et de sa divine Mère; imaginez tous les impies incrédules mêlés ensemble et ne formant qu'une seule voix : eh bien^ ils n'ont jamais approché de son audace sacrilège, injurieuse et dérisoire! Ce fut pour moi et pour toute l'assemblée un spectacle bien nouveau et bien étrange, que d'entendre un^homme défier publiquement et d'une voix de tonnerre le Dieu du temple, insulter à son culte, provoquer sa foudre, vomir les invectives les plus atroces, tandis que tous ces blasphèmes énergiques étaient mis sur le compte du diable.

La populace se signait en tremblant, et disait, le front prosleraé contre terre ; C'est le démon qui parle. Après qu'on l'eut fait passer trois fois de force devant la croix (et huit hommes le contenaient à peine), ces blasphèmes devinrent si outrés, si épouvantables, qu'on le mit à la porte de l'église comme abandonné à jamais à l'empire de JSatan et ne méritant pas d'être guéri par la croix miraculeuse. Imaginez une garde publique, qui préside cette nuit-là à cette inconcevable farce, dans uu siècle tel que le nôtre!

Insensé ou maniaque, ou simplement acteur soudoyé, je n'ai jamais conçu le rôle de ce personnage. Ceux qui auront été présents et qui se rappelleront ses licencieuses paroles doivent confesser qu'il poussa ce rôle bien avant, et que le lendemain, à leur réveil, rien ne dut leur paraître plus extraordinaire que le fait de la nuit.

L'année suivante, le beau monde se rendit en foule pour voir la seconde représentation de cette curieuse comédie, devenue fameuse par le récit fidèle des assistants. On attendait le grand acteur^ mais il ne parut pas. La police lui avait fermé la bouche : le diab]c se tut conséquemment. 11 n'y eut que des convulsionnaires subalternes qui ne méritaient pas la peine d'être examinés

ni entendus ; à peine vomirent-ils un petit blaspjième. Le diable avait épuisé. Tannée précédente, toute sa rhétorique; niais il faut convenir qu'elle fut riche. Croirait-on, je le répèle, que tout cela se passe à Paris dans le dix-huitième siècle? Pourquoi? Comment? A quel but? Je n'en sais rien, et bien d'autres seraient embarrassés à répondre.

Piliers des Halles.

Sous les piliers des Halles subsiste encore la maison où est né notre Molière, le poète dont nous nous glorifions. Là règne une longue file de boutiques de fripiers, qui vendent de vieux habits dans des magasins mal éclairés, et où les taches et les couleurs disparaissent.

Quand vous êtes au grand jour, vous croyez avoir acheté un habit noir : il est vert ou violet, et votre habillement est marqueté comme la peau d'un léopard.

Des courtauds de boutique, désœuvrés, vous appellent assez inci vilement; et quand l'un d'eux vous a invité, tous ces boutiquiers recommencent sur votre roule l'assommante invitation. La femme, la fille, la servante, le chien, tous vous aboient aux oreilles; c'est un piaillement qui vous assourdit jusqu'à ce que vous soyez hors des piliers.

Quelquefois ces drôles-là saisissent un honnête homme par le bras ou par les épaules et le forcent d'entrer malgré lui ; ils se font un passe- temps de ce jeu indécent : on est obligé de les punir en leur appliquant quelques coups de canne afin de châtier leur insolence ; mais ils sont incorrigibles. •:

Vous y trouvez aussi de quoi meubler une maison de la cave au grenier : lits, armoires, chaises, tables, secrétaires, etc. Cinquante mille hommes n'^ont qu'à débarquer à Paris : on leur fournira, le lendemain, cinquante mille couchettes.

PILIEUS DES HALLES. G9

Les femmes de ces fripiers, ou leurs sœurs, ou leurs tantes, ou leurs cousiiies, vont tous les lundis à une espèce de foire, dite du Saint-Esprit, et qui se tient à la place de Grève. 11 n'y a pas d'exécution ce jour-là : elles y étalent tout ce qui concerne rhabillement des femmes et des enfants.

Les petites bourgeoises, les procureuses, ou les femmes excessivement économes, y vont acheter bonnets^ robes, casaquins^ draps et jusqu'à des souliers tout faits. Les mouchards y atten* dent les escrocs qui arrivent pour y vendre des mouchoirs, des serviettes et autres effets volés. On les v pince, ainsi que ceux qui s'avisent d'y filouter : il pai*ait que le lieu ne leur inspire pas de sages réflexions.

On dirait que cette foire est la défroque féminine d'une province entière, ou la dépouille d'un peuple d'Amazones. Des ;upe«, des bouffantes, des déshabillés sont épars, et forment des las où l'on peut choisir. Ici, c'est la robe de la présidente défunte, que la procureuse achète; là, la grisette se coiffe du bonnet de la femme de chambre d'une marquise. On s'habille en place publique, et bientôt l'on y changera de chemises*

Vachetetise ne sait et- ne s'embarrasse pas d'où vient le corset qu'elle marchande : la fille innocente et pauvre, sous l'œil même de sa mère* revêt celui avec lequel dansait, la veille, une fille lubrique de l'Opéra. Tout semble purifié par la vente , ou par Tinventaire après décès.

Comme ce sont des femmes qui vendent et qui achètent, l'astuce est à peu près égale des deux côtés. On entend de trèsloin les voix aigres, fausses, discordantes, qui se débattent. De près, la scène est plus curieuse encore. Quand le sexe (qui n'est pas là le beau sexe) contemple des ajustements féminins, il a dans la physionomie une expression toute particulière.

Ce soir tout cet amas de bardes est emporté comme par enchantement; il ne reste pas un mantelet, et ce magasin inépuisable reparaîtra sans faute le lundi suivant.

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Je n'ai point vu le diacre canonisé en 1720, qni faisait des miracles, au rapport des uns, tandis qu'il était irrévocablement damné par les autres ; mais j'ai vu les champions de Jansénius et les disciples de Molina disputer pour la grâce efficace ou suffi' santé, avec un acharnement que l'arme du ridicule^ dans les mains d'Aristophane, deLucien et de Swift^ n'aurait pu corriger.

Mais bientôt ces abbés, qui ergotaient en grands théologiens, sont devenus des pctits-maitrcs aimables, qui prennent la tonsure pour obtenir un bénéfice, qui passent gaiement leur temps à parcourir les sociétés, qui mangent de la manière du monde la plus paisible les biens de l'Église, et qui honorent et regardent comme leur unique et véritable chef Tévêque qui tient la feuille des bénoOces.

Si quelqu'un s'avisait dédire en les voyant : Ces Messieurs en rabat, qui font des couplets, qui pincent la guitare, qui grasseyent une chanson , sont tous simcniaques , les dames se feraient expliquer ce qu'on entend par ce mot effrayant; puis elles diraient : Quoi ! quand nous avons conclu avec M. un tel, le vieux titulaire de ce bénéfice, en faveur de M. le jeune prieur au teint de rose, nous avons pailicipé à la simonie,,» Ah! que cela est drôle !

J'ai vu les convulsionnaires; et dans quel temps! du vivant de Fontenelle, de Montesquieu, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, de l'abbé Haynal, de d'Alembert : ils faisaient leurs contorsions d'énergumènes, tandis que ces sages tenaient la plume.

Je n'ai point vu Louis XIV, peu de temps avant sa mort, négocier pour trente-deux millions de billets ou de rescriptions, pour en avoir huit ; c'est-à-dire, donner quatre cents en obligations, pour avoir cent en argent ; mais j'ai vu le gouvernement

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