LES J'AI VU, ET LES JE N'AI POINT VU
inviter les particuliers à porter leur vaisselle à Thôtel des monnaies; ce qui était révéler à l'Europe notre détresse. On voit dans une liste imprimée et annexée au Mercure de France, que tel savetier, en généreux citoyen, avait porté sa tasse d'argent pour qu'elle fût convertie en pièces de douze sous, pour le soulagement de rÉtat.
Je n*ai point vu le cardinal de Fleury signer soixante mille lettres de cachet pour la bulle ; mais j'ai vu cet arbre jésuitique» coupé dans ses racines, et effacé peu à peu de l*univers, qu^il avait couvert de ses branches souples et obliqueSi La haine elle^ même semble aujourd'hui fatiguée, et pardonne aux enfants de Loyola, ils reprennent racine dans la Russie blanche : le roi de Prusse et l'impératrice des Hussies les accueillent , quoiqu'ils connaissent très^bien et leur politique et leur esprit.
Je n'ai point vu l^empirisme de Latôs donner les convulsionâ de la cupidité à tout un royaume, et changer le génie des Fran* çais; mais j'ai vu la doctrine de sieur Quefiai apporter la famine, tandis que des hommes avides, qui faisaient alors le commerce, voyaient périr d*un œil indifférent la foule des journaliers et des manouvriers. J'ai vu le ***** peupler toutes les prisons, non par une méchanceté innée et réfléchie, mais parce que ses créatures tenaient bureau de lettres de cachet^ o\x elles se Vendaient presque publiquement;
Je n'ai point vu la France dans son état de force et de gaieté^ immédiatement après la bataille de F*ontenoy ; mais j'ai vu une espèce de guerre intestine et puérile, entre la cour et la magistrature. J'ai vu deux exils du parlement; et cette lutte, petite et ridicule> a plus séparé les ctburs du trône que tous les autres désastresi
Je n'ai point vu les débats sanglants pour la succession de l'Empereur; mais j'ai vu deux guerres mal entreprises, mal conçues, et qui prouvent que la connaissance de nos vrais intérêts politiques nous manque et nous manquera encore longtemps*
Je n*ai point vu l'Hôtel de ville fermé , et le payement dëâ
ï-eiiles suspendu; raai:5 j'ai vu un ministre voler un argent qui n'était point dans les coffres royaux, briser ceux de ses voisins^ et faire des opérations vraiment cartouchiennes. Qui le croirait ? Il passa encore pour un homme habile, tandis qu'il n*y en eut jamais de plus inepte et de plus impudent : car il allait anéantir pour jamais le crédit qui restait au monarque.
J'ai vu la morgue pédantesque des économistes et de ces agromanes enflés de leurs prétendues découvertes annoncer une régénération universelle, sans songer au fondement des lois politiques. Leur emphase ridicule , leur style dur et prolixe n'a pas contribué à faire honorer le maître, 11 fut l'auteur de la cherté des grains, par les spéculations fausses, précipitées et précoces qu'il avait fait adopter au ministère. Et celui-ci, satisfait de rejeter la calamité générale sur un parti qu'il devait bientôt abandonner et livrer au ridicule, ne songea qu'à l'argent immense qu'il en retira.
J'ai vu les Encyclopédistes n'accorder du mérite, des talents, et même de l'esprit, qu'aux gens de leur parti, et vouloir bientôt juger tous les arts, même les plus éloignés de leurs connaissances. Ils ont donné prise sur eux par ce lidicule outré ; ils ont été ridiculisés à leur tour, pour avoir manqué d'esprit , en voulant dominer tous les esprits. On a ri à leurs dépens, et Ton a bien fait.
Je n'ai point vu de guerres civiles , parce qu'elles n'ont lieu que dans les États d'un tempérament robuste ; mais j'ai vu deux mutineries d'écoliers: l'une, pour des enfants qu'ofi enlevait ou qu'on n'enlevait pas (1) ; et l'autre, pour obliger (à ce qu'il paraît) le monarque à destituer son ministre, qui était un honnête homme.
(1) Oa atait chargé les exempts de police d'enlever les enfants vagabonds et mendiants ; ils mirent en char Ire privée quelques enfants de petits bourgeois, et ce, pour faire contribuer les parents. Dans le même temps il y avait des /ours, c^està-dire des endroits reculés, où les enrôleurs entraînaient les jeunes gens par force ou par adresse; ils n'en sortaient qu'après avoir sig^é un engagement forcé. On a détruit ces abus odieux* {Note de Mercier.)