‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 49 sur 146 · OBJECTIONS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS

Elle ne peut jamais dire un mot de ce qu'elle sent si bien ; le monde devient injuste et absurde à son égard. Qu'elle soit mélancolique, elle est tourmentée, dit-on, du désir et du besoin d'avoir un amant. Est-elle gaie, folâtre? cet enjouement touche à peu de réserve. Elle ne peut ni rire, ni soupirer : on veut qu*elle soit fille, et qu^elle ne le soit pas.

Et voilà pourquoi les filles s^ennuient avec les femmes, et les femmes avec les filles. Aussi ne peuvent-elles pas causer ensemble; et s'il y a une très-étroite union entre une femme et une fille, Tinnocence de celle-ci touche à son terme.

Ok|ectloBfl«

Que veut dire cet exagérateur, ce petnfre outrée cet homme chagrin, qui voit tout en noir, qui a déjà fait trois volumes pour médire de Paris, centre des voluptés les plus exquises? Je soutiens moi, contre lui, que Fart d^exister librement ne se trouve que dans cette ville. Ce sera, si Ton veut, l'ancienne Ninive, Tancienne Babylone : eh bien, le grand mal! J'aime cette corruption, moi. Ne faut-il pas que les riches jouissent de leur opulence? Ne faut-il pas des plaisirs variés à l'homme? y en a-t-il déjà trop? Ne lui faut-il pas des vices? n'entrent-ils

pas dans la composition intime de son être? Ne sont-ils pas

Jem^entends. Quelles couleurs donnez-vous donc, mauvais ser^ monneur, à cette cité superbe et riante, où l'on vit à son gré ? Tout vous effarouche, vous épouvante en elle^ jusqu'à son immense population^ qui me réjouit fort ; et ne faut-il pas que la capitale d'un grand royaume soit extrêmement peuplée? Les pauvres travaillent : il le faut bien, puisqu'ils sont pauvres; et je jouis moi, parce que je suis riche. Si j'étais né pauvre, je ferais alors pour le riche ce que le pauvre fait pour moi. Les

billets de la loterie humaine ne sauraient être égaux ; il y a des perdants et des gagnants.

Hors de Paris point de salutl Que me parlez-vous de. liberté? C'est un mot vide de sens, comme tant d'autres que les enthousiastes prononcent. N'ai-je pas la liberté de me livrer à toutes mes fantaisies ? Que faut-il de plus?

Paris est un pays délicieux pQur quiconque cherche à jouir, et non à penser; et quoi de plus triste que de penser? que sont les plus sublimes pensées? Je vous le demande. Quand j'ai payé ma capitation, tout \epavé du roi m'appartient; je le broie à mon gré, pour voler précipitamment à mes plaisirs.

Si j'ai une rixe avec un homme du peuple qui retarde ma course, et que je le rosse un peu vivement pour lui apprendre à respecter un riche de ma qualité, si sa fille m'a plu, puis m'a déplu huit jours après, je me.tfre d'affaires avec un peu d'argent. Je ne me mêle point des affaires d'Étal; et que m'importe la manœuvre? Je suis passager dans le vaisseau, je ne veux pas gouverner le gouvernement. Oh, Dieu m'en garde ! qu'ils s'en tirent cepx qui en ont pris les rênes ; j'admire leur intrépidité. J'aurais toutes les vérités politiques et les plus utiles dans ma main, que, semblable au sage Fontenelle, je n'ouvrirais pas le petit doigt pour en laisser tomber une seule.

jQn se plaindra que les denrées nécessaires à la vie sont tiin peu chères. Gela se peut ; mais je ne m'en aperçois pas. Après tout, il n'y a qu'à être sobre^ frugal, tempérant. Faut-il songer à son estomac?

Les plaisirs véritables ne sont-ils pas ceux de l'esprit? Vous en conviendrez, monsieur le rigoriste. Eh bien, ceux-là sont à bon marché ! Que de jouissances diversifiées qu'on ne rencontre pas ailleurs, même avec de l'or ! Paris est la ville du monde qui fournit le plus d'amusements publics; opéra, comédies, farces d'Audinot, farces de Nicolet, Redoute chinoise. Cotisée, Vauxhall, bois de Boulogne, Champs-Elysées, boulevards, cafés, maisons de jeu, et d'autres maisons plus plaisantes encore. Il

Page 1