LES HEURES DU JOUR
de scrupule de séduire et d'enlever de jeunes innocentes. Il est vrai que le rapt et le viol sont devenus très-rares.
Quoi qu'il en soit, ce scandale incroyable pour la province se passe à la porte de Thonnête bourgeois, qui a des ûlles spectatrices de cet étrange désordre. Il leur est impossible de ne pas voir et de ne pas entendre ce que ces femmes licencieuses se permettent de dire. Et que deviendra le traité du philosophe sur la pudeur?
A onze heures, nouveau silence. Cest Theure où Ton achève de souper; c'est Fheure aussi où les cafés renvoient les oisifs, les désœuvrés et les rimailleurs à leurs mansardes. Les ûlles publiques qui vaguaient, n'osent plus se montrer que sur le bords de leurs allées, dans la crainte du guet, qui, à cette heure indue, les ramasse : c'est le terme usité.
A minuit et un quart, on entend les voitures de ceux qui ne jouent pas et qui se retirent. La ville alors ne paraît pas déserte; le petit bourgeois qui dort déjà est réveillé dans son lit, el sa nioilié ne s'en plaint pas. Plus d'un petit Parisien doit sa naissance à la brusque commotion des équipages. Le ton* nerre est encore, comme partout ailleurs, un grand populateur.
A une heure du matin, six mille paysans arrivent, portant la provision des légumes, des fruits et des flfurs. Ils s'acheminent vers la halle; leurs montures sont lasses et fatiguées; ils viennent de sept à huit lieues.
La halle est l'endroit où jamais Morphée n'a secoué ses pavots. Là, point de silence, point de repos, point d'ontr'actc. Aux marayeurs succèdent les poissonniers, et aux poissonniers les coquetiers, et à ceux-ci les détaiUeurs; car tous les marchés de Paris ne tirent leurs denrées que de la halle : c'est l'entrepôt universel. La hotte qui s'élève en pyramide, transporte tout ce qui se mange d'un bout de la ville à Tautre. Des millions d'œufs sont dans des paniers qui montent, qui descendent, qui circulent : et, à miracle! il ne s'en casse pas un seuU
L'eau-de-vie alors coule à grands flots dans les tavernes. Cette eau-de-vie est mélangée d'eau, mais fortement aiguisée par du poivre -long. Les forts de la halle et les paysans s'abreuvent de celte liqueur; les plus sobres boivent du vin. C'est un bourdonnement continu. C^s marchés nocturnes se passent dans les ténèbres. On croirait voir un peuple qui fuit les rayons du soleil, et qui Ta en horreur.
Les commis de la marée ne voient jamais, pour ainsi dire, l'astre du jour, et ne se retirent que quand les réverbères pâlissent : mais si l'on ne se voit pas, on s'entend, car Ton crie à tue-tête ; et dans la confusion de ces clameurs universelles, il faut bien posséder Tidiôme du lieu, pour savoir d'où part la voix qui vous interpelle. Les mêmes scènes se passent à la même heure au quai de la Vallée. 11 s'agit là de lièvres/de pigeons, au lieu de saumons et de harengs.
Ce tumulte non-interrompu forme un contraste avec le sommeil qui occupe le reste de la ville; car à quatre heures du matin il n'y a plus que le brigand et le poëte qui veiN lent.
A six heures, les boulangers de Gonesse, nourriciers de Paris, apportent deux fois la semaine une très-grande quantité de pains : il faut qu'ils se consomment dans la ville; car il ne leur est pas permis de les remporter.
Bientôt les ouvriers s'arrachent de leur grabat, prennent les instruments de leur profession, et vont aux ateliers.
Le café au lait (qui le croirait?) a pris faveur parmi ces hommes robustes.
Au coin des rues, à la lueur d'une pâle lanterne, des femmes portent sur leur dos des fontaines de fer-blanc, en servent dans des pots de terre pour deux sols. Le sucre n'y domine pas, mais enfin l'ouvrier trouve ce café au lait excellent. S'imaginerait-on que la communale des limonadiers déployant des statuts, a tout fait pour interdire ce trafic légitime? Ils prétendaient vendre la même tasse cinq sols dans leurs boutiques de