GOMMENT SE FAIT UN MARIAGE
— Tant pis, ma fille; il faut être belle quand on se marie, et on est laide quand on ne dort pas. — Je ne le suis pas assez, reprend-elle avec un soupir. — Vous n'êtes pas assez laide, dites-vous? c'est donc pour l'être davantage, que vous prenez l'air triste et maussade que je vous vois; allons, ne faites pas l'enfant, je vous prie ; il faut de la modestie le jour du contrat, mais la modestie n'est pas l'humeur, et c'est de l'humeur que votre visage annonce. — Oh ! mon visage a bien raison. — U a grand tort, et vous aussi ; je vous ordonne d'être riante. — Vous m'ordonnez l'impossible. — L'impossible ? et pourquoi, s'il vous plaît? quel mal vous fait-on de vous marier avec un homme bien né, très-aimable, et surtout fort riche? — Je crois tout cela, puisque vous le dites ; mais il est toujours bien cruel d'être livrée à un homme que l'on ne connaît pas. — Bon ! est-ce qu'oit connaît jamais celui où celle qu'on épouse? Ton futur ne te connaît pas davantage. Crois-moi, ma chère enfant ; je ne vois dans le monde de mauvais mariages, que les mariages d'inclination ; le hasard est encore moins aveugle que l'amour. Penserais-tu mieux connaître ton futur après l'avoir vu dix ans; rien n'est si dissimulé que les hommes, si ce n'est peut-être les femnaes. Celui qui désire, et celui qui possède, sont deux ; on ne sait jamais ce qu'un amant sera le lendemain de la noce; et comment le saurait-on ? il ne le sait pas lui-même ; c'est un hasard qu'il faut courir. Ta mère et moi, par exemple, nous nous étions beaucoup vus avant de nous marier. Eh bien ! elle m'a dit cent fois que je l'avais trompée ; je lui ai dit cent fois qu'elle m'avait surpris. Tout cela s'est arrangé ; car il faut bien que cela s'arrange^ — En vérité, mon père, voilà d'étranges maximes! —Ce sont les maximes du monde, et le monde n'est pas un sot« Les petites gens ont besoin de s'aimer pour être heureux dans leur ménage ; mais pourvu que les gens riches vivent décemment ensemble, leur aisance les met d'accord. Allons, mafille^ de la résolution, du courage, de la gaieté tout ira bien ! Le père sort après avoir prononcé ces mots. La fille, qui ca-
che dans son sein une amoureuse fâdblesse, écrit à son amant qu'on la marie malgré elle, mais que Thymen lui rendra ce que Fusage lui ravit. Elle signe le contrat; la noce n'est pas différée, et six semaines après elle à Fart d'installer son amant dans la société. Celui qui s'en doute le moins, c'est le mari. S'il voulait en parler, on aurait une harangue toute prête pour lui démontrer qu'il n'est qu'un visionnaire.
Joailliers, bijoutiers, marchands d'étoffes, marchandes de modes, concourent à un mariage ; mais il y entre aujourd'hui un artiste précieux, qui contribue plus que tous les moiulisles à mettre la paix dans les ménages. Quand une demoiselle a quelque souvenir inquiétant, qu'elle touche au premier jour de ses noces, et qu'elle veut cacher le grand secret, elle ne croit pas tout-à-fait à la maxime de Salomon, quoiqu'il fût un giand clerc. La virginité a ses lignes ; elle le sait mieux que Buffon. 11 s'agit d'être bien avec son mari, et d'accroître sa tendresse. Elle a entendu dire qu'il y avait une résurrection. Il ne faut, dans ce monde, que croire pour être heureux; un serment n'a pas un effet rétroactif; il s'agit de promettre pour l'avenir, et de tenir si l'on peut. Les demoiselles honnêtes et timorées s'adressent au sieur Maille, lorsque le jour tombe; il vend le vinaigre qui rend la confiance à l'épousée, la joie aux époux, qui établit la concorde et la paix des familles. Ce monde est composé d'apparences ; elles tiennent lieu des réalités.
Le sieur Maille n'a pas besoin de lire le calendrier pour être instruit des temps où l'église défend les mariages. Dès que le carême et l'avent prennent fin, il voit arriver les fragiles beautés, qui veulent posséder le cœur d'un époux, et le tromper un peu sur le passé, seulement pour le rendre plus fortuné. Elles ne font qu'avancer la main, prendre le vinaigre réparateur, saluer et disparaître. L'artiste ne les regarde pas; leurs grandes coiffes voilent leur demi rougeur, si elles rougissent. Un petit imprimé, vertueusement instructif, accompagne la liqueur subtilement astringente, et dispense l'artiste de parler. Les attentats du