‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 93 sur 146 · MYSTIFIER, MYSTIFICATION · texte numérisé non relu

MYSTIFIER, MYSTIFICATION

peine il avait tiré son épée, et qu'il avait ëté condamné à être pendu ; on lui fit lire sa sentence imprimée, un faux crieur la hurlait sous sa fenêtre ; et Poinsinet de se couper les cheveux^ de se déguiser en abbé, de pleurer à chaudes larmes, de se cacher ; puis le roi lui donnait sa grâce, comme à un grand poète cher à la nation.

Enfin^ Ton poussa la cruauté jusqu'à lui dépêcher un dentiste qui lui arracha une dent malgré lui, en lui soutenant qu'il avait été appelé la veille par lui-même, avec ordre de vaincre sa résistance.

Il crut que des carpes, des brochets^ avaient parlé à Toreille d'un convive qu'on donnait pour un grand voyageur, et il n'en fût pas totalement désabusé, même lorsqu'il eût reconnu les premières tromperies. Il disait, on ni' a bien abusé, mais foi t;u le brochet s^ékmcer du pîcU et parler à l'oreille du voyageur. C'était celui qui avait joué son rôle avec le plus intrépide sang-froid.

Dans les soupers de Pans, l'on raconte fréquemment ces mystifications qu\y quoiqu'un peu vieilles^ épanouissent la rate ; on les jugerait incroyables, elles n'en sont cependant pas moins Traies. On ne conçoit pas comment une tête humaine a pu réunir de telles disparates, faire la jolie comédie du Cercle, plusieurs couplets ingénieux, et être en même temps la dupe constante des gens qui avaient moins d'esprit que lui (i).

Ces mauvais railleurs qui poussèrent trop loin la plaisanterie, ont mis une espèce de gloire à publier leurs faciles triomphes

(1) Jean Monet, qui fut directeur de l'ancien Opéra-Comique , à la suite de ses Mémoires, a publié un long récit des mystiGcations dont ce pauvre Poinsinet fut la victime. En tète des mauvais plaisants qui faisaient état de le persécuter inces' samœeot, figurent PréviUe, Belleeour, Fréron, Palissot, l'avocat Coqueley de Chaussepierre , Lacoste, et Poinsinet de Sivry, auteur de Briséis et cousin du trop confiant poëte. La vie de Poinsinet est une longue farce, qui finit assez piteusement par ane catastrophe. Comme aa mort ne précéda que do peu ceUe de l'acteur Taconnet, ce roi des ivrognes, on leur fit cette épitaphe commune ;

Dans trop d'eau s'éteint Poinsinet , Et dans trop de Tin Taconnet.

{Noté de l'éditeur.)

sur l'imbécillité native du pauvre auteur ; et ne tombaient-ils pas eux-mêmes^ en se targuant de pareils faits, en les narrant avec orgueil, dans une sorte de mystification assez plaisante, puisquMIs ont cru que ces mensonges devaient leur faire beaucoup d'honneur, et constater leur renommée ?

On les a vu y mettre une prétention risible, se disputer entr'eux à qui avait le mieux trompé ce malheureux poète, leur confrère; comme si c'était là une preuve réelle de supériorité.

J'ai donc vu mystifier un de ces mystificateurs, qui mettait dans son récit la plus grande emphase : et je m'en suis réjoui.

Des railleurs plus fins et plus agréables imaginèrent un singulier complot, mais qui n'avait rien d'outré ni de cruel : c^était de faire accroire à Grébillon fils, qu*il avait perdu cet esprit facile, léger, délicat, bonnement caustique (dans un juste degré), qui le distinguait avantageusement et le rendait si aimable dans les sociétés. Plus on a de cet esprit, moins on y croit. Grébillon fils, dans un souper, voyant tous ses amis hausser les épaules à chaque mot qu'il disait, s'imagina n'avoir proféré que des sottises, lorsqu'il avait été plus brillant que jamais. 11 tomba dans un fauteuil, et s'écria douloureusement : u 11 est donc vrai, mes <& amis, que je n'ai plus d'esprit! Hélas, il y a quelques temps « que je m'en suis aperçu ! Mais pourquoi m'avez-vous laissé « parler? Souffrez-moi tel que je suis; car il m'est impossible « de me séparer de vous, quoique je ne sois plus digne d'assister « à vos entretiens. »

Cette charmante bonhommie révélait une âme candide et sans orgueil. Il n'en fût que plus cher à ses amis qui l'embrassèrent, en lui certifiant qu'il était toujours aussi spirituel que bon.

Et quel était cet homme crédule? L'auteur qui a vu finement dans le caracière et dans le cœur des femmes, et qui leur a appris souvent à se connaître elles-mêmes.

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