‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 94 sur 146 · PROCUREURS, HUISSIERS · texte numérisé non relu

PROCUREURS, HUISSIERS

Si vous avez dans votre maison un endroit sale, obscur, fétide, mal-propre, plein d'ordures, les souris et les rats s'y logent infailliblement. Ainsi dans la fange et le cahos abominable de notre jurisprudence, on a vu naître la race rongeante des procureurs et des huissiers.

Ils se plaisent dans les détours ténébreux de la chicane; ils vivent grassement dans le labyrinthe de la procédure : il faut les y suivre malgré vous ; vous êtes forcé de vous soumettre à leur ministère. Ces paperasseurs ont acheté la déplorable charge qui en fait des vampires publics et privilégiés; mais comme le premier mal est dans une législation contradictoire et embrouillée, le praticien se rit de la misère du plaideur et tient au vice antique qui lui est si profitable.

Notre jurisprudence n'est qu'un amas d'énigmes prises au hasard dans les ouvrages de quelques jurisconsultes d'une nation étrangère ; et quand les coutumes et les lois différentes sont privées de clarté, ne vous étonnez pas des monstruosités de la procédure.

Entrez dans un greffe de procureur^ appelé improprement étude : huit à dix jeunes gens piquant la dure escabelle, sont occupés à gratter du papier timbré du matin au soir. Bel emploi ! Ils copient des avenirs, des exploits^ des significations ^ des requétes ; ils grossoient, QvC est-ce que grossoyer? C'est l'art d'alonger les mots et les lignes, pour employer le plus de papier possible, et le vendre ainsi tout barbouillé aux malheureux plaideurs; de sorte qu'on puisse en former des dossiers épais. Et qu'est-ce qu'un dossier F C'est la masse bizarre de ces épouvantables procédures. Et un dossier épaiSy que coûte-t-il bien? Sept à huit mille francs pour commencer à éclaircir un peu les choses.

Mais toutes ces paperasses servent-H3lles du moins au juge ? Jamais. Quand il y a un rapporteur, son secrétaire fait sur une feuille volante un extrait de ces énormes grosses, et toutes les raisons du procureur restent au fond du sac : ainsi ce déluge d^écritures ne servira pas même dans la cause dont il s^aglt, le juge ne verra que Textrait du secrétaire fidèle ou infidèle ; et voilà ce qu'on appelle l'instruction chez un peuple civilisé^ ou soi-disant tel.

Le procureur dans son greffe est environné de ces dossiers érigés en trophées et qui montent jusqu^au plancher, à peu près comme le sauvage de rAmérique s'environne dans sa hutte, et suspend autour de lui les chevelures de ceux qu'il a scalpés.

Il y a environ huit cents procureurs, tant au Châtelet qa*au parlement, sans compter cinq cents huissiers exploitants ; et tout cela vit de Tencre répandue à grands flots sur le papier timbrés.

Dites à un praticien qu'il y a plusieurs pays en Europe, où la justice se rend sans le fatal ministère d*un procureur ; où les frais de justice sont nuls^ pour ainsi dire; où des pacificateurs, dans le vestibule du temple de la justice, vous arrêtent avec un intérêt tendre, prennent à cœur d'arranger les parties et y parviennent ordinairement. Le praticien lèvera les épaules, sonnera et dira à son clerc, grossoyez, multipliez les incidents^ et songez que la philosophie est dangereuse.

Les brigandages qui s'exercent dans ces greffes poudreux sont légitimés par les friands amateurs d'épices; on ne se fait point la guerre, on partage paisiblement le tiers des successions. Ils sont toujours en not'r, disait un paysan: savez-vous pourquoi F Cest parce qu'ils héritent vraiment de tout le monde.

Il faut que le brigandage soit porté loin, pour qu'il soit réprimé. Les procureurs en sont presque toujours quittes à l'audience pour des sarcasmes de la part des avocats, et des menaces d'interdiction de la part des juges. L'un d'eux disant un jour au plus effronté : maître un tel, vous êtes un fripon. —

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