DE LA COUR T4I
former des conjectures presque toujours hasardées, d'après les craintes ou les espérances de tous ces esclaves de la faveur.
Oui me dira où est le siège de l'âme dans le corps de l'homme ? Je lui dirai où est l'âme du gouvernement dans un vaste empire.
Quand l'édit du souverain déplaît aux Parisiens, ils font une chanson, et ils croient dès ce moment l'avoir annulé.
On n'apprend donc rien en usant le parquet de Versailles ; mais il est très curieux, pour un philosophe, de se rendre à l' œil-de-bœuf, et là, de contempler les différentes physionomies qui passent et repassent. O Molière ! Molière ! et voilà comme le pauvre genre humain est fait.
Le roi, la reine et les princes ne communiquent qu'avec les nobles de la première classe ; ceux-ci forment exclusivement leur principale société : ainsi, on peut dire que les princes s'en vont de ce monde sans avoir causé avec un S^
roturier. Ils ne causent point, ou bien rarement, avec un commerçant, avec un manufacturier, avec un laboureur, avec un artiste, avec un bon bourgeois de Paris ; il y a donc une infinité de choses qu'ils ne connaîtront pas sous l'expression propre : car le vernis du langage gâtera toujours la fidélité du tableau.
Les grands peuvent bien saisir l'esprit du monarque, connaître son caractère, deviner quelquefois sa pensée ; mais ils n'en sont pas plus avancés. La bienséance de palais défend à qui que ce soit de parler d'affaires au roi ; et cette règle s'étend si loin, qu'il faudrait la volonté expresse de sa majesté, pour qu'un sujet osât entrer ou dans l'ensemble ou dans les détails.
Quelquefois seulement un mot naïf est permis ; et quand il est l'interprète de la voix publique, la vérité alors perce subitement aux pieds du trône. Le mot, quand il est heureux, est répété ; mais pour cela, il ne produit pas toujours l'effet désiré. Là enfin, point de conversation ; mais il y règne un beau silence, qui n'est interrompu que par ces mots qui ne signifient rien. L'on sent bien que, vu la nature des affaires publiques, cela ne peut pas être autrement.
L'art du prince et des princes consiste en général dans la distribution du dédain et du mépris ; c'est en dotant ces deux ingrédients avec des mesures inégales, qu'ils tiennent les individus de leur cour dans une sorte de stupeur. Nul ne veut être méprisé, nul ne veut passer pour être disgracié ; et tel qui n'obtient pas un mot, prétend que le silence ne lui a pas été défavorable. Les hommes sont puissamment gouvernés par la crainte du mépris ; et les princes ont paru deviner jusqu'où s'étendait cette faiblesse du cœur humain : il n'y a que le philosophe qui sache repousser ce mépris, ou en rire au fond de l'âme ; mais un philosophe est rarement à la cour.
X" A,. la cour, il ne faut être ni sot, ni homme d'esprit ; il
faut, là, que le grand homme ne soit ni prévu, ni deviné ; quand l'esprit n'est que dans une heureuse médiocrité, on peut s'attendre à des succès : car on n'aime à élever que ceux qui nous ressemblent.
A la cour, on ne fait aucun projet politique ; mais on profite de tous ceux que font les autres. \ i
Il faut, à la cour, ménager un sot plutôt qu'un homme . d'esprit : un sot poussé à bout dans ce pays-là, est infini- ; ment dangereux, et vous devinez pourquoi.
Etre un courtisan estimé et un citoyen estimable, voilà ce qu'il y a de plus rare et de plus difficile à concilier.
Madame de Maintenon, qui devait s'y connaître, a comparé la cour au derrière d'un théâtre, où l'on ne voit que les cordages, les lampions, le suif, le vert sale et grossier " des décorations : de loin la cour est un palais enchanté, un paysage, un jardin ; de près, les poulies, les rouages, les \^ machinistes et le tiraillement des machines, s'offrent
dans leur mouvement désagréable et dans leur laideur.
A force de ne trouver rien qui vaille sur son chemin, on devient rien qui vaille soi-même ; cela peut s'appliquer à la valetaille de la cour.
On voit, dans ce pays-là, des teints pâles et des tempéraments cacochymes. Un jeune seigneur est quelquefois aussi délicat qu'une jeune fille valétudinaire ; les femmes