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L'ACADEMIE FRANÇAISE

Richelieu ne pouvait former un établissement, même par instinct, qui ne tendît au despotisme. L'institution de l'académie est visiblement une institution monarchique. On a fait venir dans la capitale les gens de lettres, comme on y a fait venir les grands seigneurs, et par les mêmes motifs, pour les avoir sous la main. On les tient plus en respect de près que de loin.

L'académie françiise n'a de considération et ne peut en avoir qu'à Paris ; les épigrammes qu'on lui lance de toutes parts, contribuent même à la sauver de l'oubli.

La manière qui naît et qui naîtra toujours de ces sortes d'assemblées, déplaira encore, parce que le caractère d'imitation décèle la gêne et la servitude, et que chaque écrivain s'estimant libre dans son idiome particulier, ne voudra pas modeler son attitude sur celle d' autrui.

Enfin, ce bizarre privilège qui déclare publiquement un homme, homme d'esprit, lui quarantième au milieu d'une

ville où l'esprit abonde, excite constamment la bonne humeur de nos conversations : et les prétentions au titre d'académicien sont jugées plus sévèrement que toutes les autres prétentions, parce que chacun ne se croit pas intérieurement plus sot que le récipiendaire, qui la veille était un mortel ordinaire.

L'académie ensuite établit une différence presqu'injurieuse entre les gens de lettres ; ils paraissent, pour ainsi; dire,' n'avoir point de rang, s'ils ne jouissent du fauteuil. C'est une séparation véritable entre des républicains jaloux avce raison de l'égalité, puisqu'ils font les mêmes efforts, qu'ils ont le même juge, la même ardeur, la même constance dans la carrière de la gloire, et qu'ils ne luttent pas néanmoins à force égale.

En effet l'esprit de corps donne toujours une première consistance à l'ouvrage qui émane de son sein, et ce, au détriment de tout autre ouvrage. Si l'auteur est étranger au corps, au défaut de la sourde critique, on emploiera un silence perfide et prémédité. Plus d'annonceurs, plus de prôneurs. Il faut que le livre s'élève par ses propres forces. Et quel livre dans son origine a été apprécié ce qu'il vaut ? Les pensions et les récompenses qui vont chercher de préférence les académiciens placés à la source des grâces, achèvent de jeter au milieu de la littérature un sujet de plainte et de discorde.

Les services que l'académie française a rendus à la langue sont faibles, pour ne pas dire nuls. La langue, sans ce corps, eût fait sans doute des progrès plus rapides et plus audacieux. Quoi de plus fatal que de l'avoir fixée au milieu de tant d'arts féconds en conceptions neuves ? Quoi de plus ridicule que ce ton dogmatique qu'elle prend quelquefois ? Tout en se moquant de la Sorbonne, ne va-t-elle pas citant de vieux mots et de vieilles autorités, comme des théologiens qui ergotent sur les bancs ?

Ce corps, composé d'ailleurs des bons écrivains de la nation, mais qui est loin de les renfermer tous, vaut beaucoup, mais individuellement; rassemblés, ils subissent la

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fatale loi de corps : ils deviennent petits, n'ont plus que de petites idées, emploient de petits moyens, et sont conduits par de petits motifs. Ce corps deviendrait utile, s'il secouait jamais les misérables préjugés qui l'investissent, et s'il osait adopter un goût diamétralement opposé à celui qui l'anime; c'est-à-dire, si au lieu d'un ton et d'une manière locale, qui ressemble à la couleur d'une école de peinture, il apercevait enfin l'immensité de l'art qui exprime la pensée ; s'il invitait, s'il admettait tous les tons, tous les styles,toutes les manières,et qu'il sût qu'il n'y a point de règles fixes pour cet art inconnu, qui rend sur le papier la force de nos idées et la chaleur de nos sentiments.

Les gens de lettres formant le plus petit nombre dans ce corps littéraire, il se dénature, s'oppose à lui-même, et recueille malgré lui ses ennemis dans son propre sein. Il n'a pas eu le courage de renoncer à une décoration étrangère ; et le crédit, l'intrigue y ayant fait brèche tant de fois, le littérateur pauvre, fier et modeste, perdra bientôt la seule place que la patrie lui offrait, et la plus prompte à récompenser ses travaux. C'est pour un grand une jouissance de plus, que de déposséder un homme de lettres qui n'a pour lui que la voix publique. Le bon Patru, (1) qui était franc du collier, récita à l'académie cet apologue, lorsqu'elle voulut nommer un grand seigneur ignorant, au lieu d'admettre un écrivain connu : Un ancien Grec avait une lyre admirable, à laquelle se rompit une corde ; au lieu d'en remettre une de boyau, il en voulut une d'argent, et la lyre n'eut plus d'harmonie.

Je crois que les gens de lettres feraient beaucoup mieux, s'ils prenaient le parti de renoncer de bonne heure à cette récompense insidieuse. Leurs talents en auraient certainement plus de vigueur et de liberté. Ils ne troqueraient plus follement la gloire qui les attend loin des murs de la capitale, pour obtenir la renommée de Paris, toujours

(1) Olivier Patru (1604-1681), avocat, puis académicien. Dit l'usage des discours de remerciements à l'Académie.

On lui doit

orageuse, et qui ne s'y concentre que pour bientôt mourir.

Dans les académies, les gens de lettres se voient de trop près ; les défauts de chacun paraissent davantage ; l'amourpropre se tourne en aigreur ; les intérêts se divisent ; plus de concorde ; l'harmonie est détruite.

J'aime la réponse du poète Lainez (1). Un membre de l'académie française lui proposait de faire des démarches pour entrer dans ce corps. Il répondit fièrement : eh ! qui vous jugerait ?

L'académie française ne propose plus pour sujet des prix qu'elle distribue annuellemnt, quelle est la plus grande de toutes les vertus du roi? ainsi qu'elle faisait sous le règne de Louis XIV. Aujourd'hui les gens de lettres qui la composent (nous leur devons cette justice) ne se bornent pas à épurer le style, ils se regardent encore comme appelés à 'former les mœurs de la nation, et jamais ils ne s'aviseront de traiter une aussi lâche et déshonorante question.

Echappés à l'adulation, ils n'ont pu échapper de même à une certaine pédanterie : elle est plus fine, plus adroite, plus ingénieuse chez les uns que chez les autres, il faut l'avouer ; mais tous croient ou voudraient faire croire que l'académie est un tribunal réel, qui commande au goût et est fait pour le régler ; que le titre d'académicien emporte avec soi l'idée d'un juge absolu des arts : ce qui n'est pas, vu leur extrême prévention pour leur propre manière, leur dédain affecté pour tout ce qui ne se soumet pas au ton de leur école, et l'ignorance où ils sont sur beaucoup d'ouvrages étrangers et nationaux, que leur paresse ou leurs travaux les empêchent de lire et d'examiner.

( i ) Ce poète, qui vécut de 1650 à 17 10, ne voulut jamais laisser imprimer ses œuvres. Quelques-unes furent recueillies après sei mort, et publiées en 1753.

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