FILLES PUBLIQUES I
pas lui faire apercevoir distinctement les avantages qui résultent de la sagesse ; elle ne verra que l'exemple le plus dangereux des séducteurs, surtout pour son sexe.
Aussi n'est-il guère possible que l'imagination la plus hardie ajoute à la licence des mœurs actuelles : la corruption dans le dernier ordre des citoyens, ainsi que dans le premier, n'a presque plus de progrès à faire.
On compte à Paris trente mille filles publiques, c'est-àdire, vulgivagnes ; et dix mille environ, moins indécentes, qui sont entretenues, et qui, d'année en année, passent en différentes mains. On les appellait autrefois femmes amou-
reuses, filles folles de leur corps. Les filles publiques ne sont point amoureuses ; et si elles sont folles de leur corps, ceux qui les fréquentent sont beaucoup plus insensés.
La police va chercher des espionnes dans ce corps infâme. Ses agents mettent ces malheureuses à contribution, ajoutent leurs désordres aux désordres de la chose, exercent un empire sourdement tyrannique sur cette portion avilie, qui pense qu'il n'y a plus de lois pour elle. Ils se montrent enfin quelquefois plus horriblement corrompus que la plus vile prostituée ; car ceile-ci acquiert le droit de les traiter avec mépris tant ils remportent le prix de la bassesse ! Oui, il y a des êtres au-dessous de ces femmes de mauvaise vie ; et ces êtres sont certains hommes de police. cx,J
Lne ordonnance de police fait défense aux marchands de louer à ces femmes, à prix d'argent, à la semaine ou à la journée, des robes, des pelisses, des mantelets et autres a jus- /+*ZL,
tements ; ce qui prouve d'un côté l'extrême misère, et de l'autre l'usure effroyable que ces marchands ne rougissaient pas d'exercer sur ces créatures, qui n'ont ni meubles ni vêtements, et qui sentent la nécessité de se parer, afin d'être payées à un plus haut prix ; car une pelisse se rend plus exjgejajn^qu'un casaquin.
Toutes les semaines on en fait des enlèvements nocturnes avec une facilité qui, trop excessive, ne saurait manquerde déplaire au spéculateur -politique, malgré le mépris qu'ins-
pire l'espèce que l'on traite ainsi. Le spéculateur songera la violation de l'asile domestique dans les heures de la nuit, à la faiblesse du sexe, aux mauvais traitements qu'il essuie ; et aux inconvénients qui peuvent en résulter, ces créatures étant quelquefois enceintes ; car le libertinage ne les dispense pas toujours d'être mères.
On les conduit dans la prison de la rue Saint-Martin, et le dernier vendredi du mois elles fassent à la police ; c'est-àdire, qu'elles reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la Salpêtrière. Elles n'ont ni procureurs, ni avocats, ni défenseurs ; on les juge fort arbitrairement.
Le lendemain on les fait monter dans un long chariot, qui n'est pas couvert. Elles sont toutes debout et pressées. L'une pleure, l'autre gémit ; celle-ci se cache le visage ; les plus effrontées soutiennent les regards de la populace qui les apostrophe ; elles ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein jour ; les propos que cette marche occasionne sont encore une atteinte à l'honnêteté publique.
Les plus huppées et les matrones, avec un peu d'argent, obtiennent la permission d'aller dans un chariot couvert.
Arrivées à l'hôpital, on les visite, et on sépare celles qui sont infectées, pour les envoyer à Bicêtre, y trouver la cure ou la mort : nouveau tableau qui s'offre à ma plume, mais que je recule encore, frémissant de le tracer, et non guéri de l'impression horrible qu'il a laissée dans tous mes sens.
On peut évaluer à près de cinquante millions par an, l'argent qu'on prodigue aux filles publiques, en les comprenant toutes sous cette dénomination. L'article des aumônes ne va guère qu'à trois millions ; disporportion qui donne à réfléchir. Cet argent va aux marchandes de modes, aux bijoutiers, aux loueurs de carrosses, aux traiteurs, aux aubergistes, aux hôtels garnis, etc. Et ce qui inspire un profond effroi, c'est que si la prostitution venait à cesser tout à coup, vingt mille filles périraient de misère ;
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les travaux de ce sexe malheureux ne pouvant pas suffire ici à son entretien ni à sa nourriture. Aussi ce débordement est-il comme inséparable d'une ville populeuse ; et une infinité de métiers ne subsistent que par la circulation rapide des espèces qu'entretient le libertinage. L'avare luimême tire son or de son coffre, pour en acheter de jeunes attraits que le besoin lui soumet ; une passion plus forte a dompté sa passion chérie. Il regrette son or, il pleure ; mais l'or a coulé.