ÉCRITS DE VOLTAIRE 21 Ç
donné une empreinte uniforme à presque tous les siècles. Les mêmes réflexions reviennent sans cesse ; et les faits sous sa plume ne paraissent pas variés : car traitant avec légèreté les matières les plus sérieuses, et, quoique pyrrhonien, prenant un ton décisif, tantôt avec hauteur, tantôt avec un mépris affecté, il employait des injures quand il était réduit au silence ; il maniait alors avec perfidie, mais avec une adresse inimitable, l'arme du ridicule.
Il a profité, dit un écrivain, des derniers attentats du fanatisme, pour lui arracher les restes de sa puissance. Sous ce rapport il a servi réellement l'humanité ; et cette tolérance universelle, son dogme favori, il en a montré la majesté, la justice et les avantages.
Doué du genre d'esprit qui convenait à son siècle léger, : il avait bien étudié son goût ; mais cette légèreté passera, et avec elle une partie de la gloire de Voltaire. Qui le croirait ! elle commence déjà à pâlir. Les hommes instruits ne s'en étonnent pas, parce qu'il faut avouer qu'on a parlé {J t trop longtemps du même écrivain, et qu'il n'était pas assez substantiel pour soutenir ce poids immense de renommée. Traduit, il perd et paraît nu.
Son goût en littérature était sûr, mais peu étendu. En même temps qu'il admettait la grâce, la finesse, l'exactitude, le brillant, il proscrivait les beautés mâles et originales, les compositions fortes et transcendantes. On eût dit qu'il avait peur du génie. Enfin, il semblait vouloir plier à une même mesure tous les talents, et méconnaître la variété féconde et sublime de la nature dans les différents moyens qu'elle a donnés à ses favoris pour la peindre et la chanter.
Il n'avait point d'organes pour la musique, ni d'yeux pour la peinture : ces deux arts étaient entièrement perdus pour lui ; il admirait des ponts-neufs et s'environnait de croûtes. Ce qu'il a écrit sur les arts ne porte point l'empreinte d'une âme passionnée. Sa composition était beaucoup plus large que sa poétique sèche, misérable et mesquine.
Il goûtait plus Racine et Massillon que Shakespeare,
Homère et Tacite. Il ne sentait pas la Fontaine ; il avait fort mal lu Montesquieu ; il ne voyait pas tout ce qui est dans Montaigne et dans Rabelais. Son imagination était rebelle à saisir ce qui contrariait son goût factice.
Il a dû plaire infiniment aux femmes, aux jeunes gens ; et ceux qui se sont amusés et qui ont ri, ont cru de bonne foi rencontrer la science et la vérité.
Pour le trouver sans cesse le même dans une carrière si longue, il n'y a qu'à le lire de suite. Les idées étroites de l'âge de vingt ans le dominaient à soixante : il ne travaillait pas sa pensée, mais son style.
Une secte qui s'imagine devoir distribuer exclusivement les places, l'avait choisi pour chef. Elle voulait couvrir de son nom l'intolérance littéraire, qui est devenue son attribut distinctif ; mais après sa mort il ne s'est point trouvé de nom assez imposant pour donner quelque base à ce singulier et ridicule despotisme. Il est tombé ; la république des lettres a reparu, et doit flétrir ces misérables tyrans.
Il a été un vrai poète, un écrivain élégant ; il a terrassé le fanatisme et avili la superstition ; il a répandu des maximes de tolérance et d'humanité ; il a défendu l'innocence ou le malheur avec une chaleur active et généreuse : voilà sa gloire. Il n'a point travaillé en grand ; il a eu des préjugés petits et bizarres. Il a trop obéi à la vanité ; il a flatté les grands et trop injurié ses adversaires. Il s'est avili jusqu'à écrire pour les libertins : voilà ses taches.
On voit qu'il fut le plus implacable et le plus furieux des hommes, dès que sa vanité d'auteur était offensée. Il semblait porter écrit sur son front : adorez-moi, et je vous louerai.
On l'a appelle, dans un éloge fastidieusement louangeur, le premier des êtres pensants. C'est une sottise imprimée.
On lui fait dire au lit de la mort, lorsque le curé de Saint-Sulpice, faisant sa charge avec trop d'ardeur, l'exhortait à reconnaître la divinité de Jésus-Christ : au nom de Dieu, ne m'en parlez pas /... Il n'a jamais dit ce mot ; mais on a parfaitement saisi sa manière.