ÉCRITS DE VOLTAIRE
Il a vécu dans ses quatre-vingt-quatre années, sept ■cent quatre- vingt trois mille deux cents heures. Voilà bien peu de temps pour tout ce qu'il a fallu apprendre et 'écrire, et pour les audiences qu'il a données.
Ne passons pas sous silence le bien qu'il a fait à Ferney. Créateur de cette colonie, il y était justement respecté ■comme le bienfaiteur du lieu par ses libéralités et par l'emploi de son crédit. Cette gloire vaut bien celle d'avoir fait Alzire.
Il vida son portefeuille avant sa mort, parce qu'il avait encore à quatre-vingts ans l'impatience du jeune écolier. On n'a aucun ouvrage un peu conséquent à attendre dans la nouvelle édition de ses œuvres. Il n'a rien laissé d'important à la postérité, lui qui lui devait peut-être une espèce de testament, où il se montrât libre et fier après avoir été obligé d'être souple et adroit.
Il a écrit une infinité de lettres très jolies, très spirituelles ; mais nous ne verrons pas les plus piquantes. *^ Certaines correspondances manqueront à la nouvelle édition, parce qu'elles resteront dans les portefeuilles, et qu'elles n'en sortiront que dans un demi-siècle.
Il existe de lui une lettre écrite de Francfort au roi de Prusse, lors de sa détention, pleine d'une mâle éloquence, rrrt^ d'une énergie précieuse, qui lui était si rare ; mais cette ZOlettre, qui est un chef-d'œuvre d'expression, ne sera point imprimée dans la collection, ainsi que beaucoup d'autres que l'éditeur n'a pas, n'aura point, et qui sont les plus intéressantes et les plus curieuses de toutes.
Cette collection, déjà annoncée depuis quatre ans. se fait avec un apprêt, un appareil, une lenteur qui ne répondent pas à l'impatience du public, et qui annoncent de pénibles ressources dans le génie des entre-__ preneurs. r\
Point de mince auteur qui n'écrivît à M. de Voltaire. Il était assez bon pour répondre à ces lettres, parce qu'elles chatouillaient son excessif amour-propre. Il disait à l'un vous écrivez comme Racine ; au second : vous pensez plus
fortement que Corneille ; au troisième : vous surpassez Pascal et Fontenelle. La présomption des auteurs le prenait au mot, et faisait imprimer la lettre comme une patente infaillible. Il écrivait séparément à M. Blin et à M. de la Harpe : Vous serez mon successeur ; c'est vous qui me remplacerez. Et ces poètes crédules, chacun de son côté estimèrent que leur prodigieux mérite avait forcé la voix prophétique du vieillard.
Quelqu'un lui dit un jour : comment flattez-vous à ce point de petits talents ? Ces auteurs déjà si vains en perdront la tête. Que voulez-vous que je fasse ? Je n'ai que ce moyen de me débarrasser d'eux. Voulez-vous que je leur dise qu'ils ne sont que des étourneaux, tandis qu'ils se croient des aigles ? Ils ne me croiraient pas, et aiguiseraient leur plume contre moi. Puisqu'ils ont la rage de faire des tragédies et des poèmes assoupissants, qu'ils rimaillent. Pendant qu'ils cultivent cette immortalité dont je les gratifie, je respire, et je suis tranquille.
LES DEUX CREBILLON
'avais dix-neuf ans, et dans ce temps la renommée de Crébillon, poète tragique, était au plus haut degré. On
(l'opposait à Voltaire, car le public cherche un rival à tout homme illustre, et les balançant l'un par l'autre il se dégage ainsi d'un poids d'estime trop considérable.
Je l'ai vu ce temps, où la nation en général était si peu avancée, qu'on ne parlait et qu'on ne savait parler que de Racine et de Corneille, de Crébillon et de Voltaire. Il est ^ inconcevable qu'on se soit agité si longtemps sur des
questions aussi futiles. J'étais jeune ; je n'avais reçu qu'à moitié l'impression universelle ; j'admirais moins que les autres ces tragédies si vantées. J'y trouvais une uniformité, une contrainte, une gêne, une forme monotone, un faux,