LES DEUX CRÉBILLON
qui ne plaisaient pas beaucoup à mon esprit, amoureux / des beautés vastes et irrégulières. Je lisais les romans de l'abbé PrévdstTqui mê~"taisâTent plus de plaisir que toutes les tragédies modernes.
Sur sa renommée j'allai voir néanmoins le vieux Crébillon. Il demeurait au Marais, rue des Douze-portes. Je frappai : aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se firent «, / J entendre ; ils m'environnèrent gueule béante, et m'accom- f pagnèrent jusqu'à la chambre du poète. L'escalier était rempli des ordures de ces animaux. J'entrai, annoncé et escorté par eux. Je vis une chambre dont les murailles étaient nues ; un grabat, deux tabourets, sept à huit fauteuils déchirés et délabrés, composaient tout l'ameuble- Vf ment. J'aperçus, en entrant, une figure féminine, haute de quatre pieds, et large de trois, qui s'enfonçait dans un / cabinet voisin. Les chiens s'étaient emparés de tous les fauteuils, et grognaient de concert. Le vieillard, les jambes <a et Ktête nues, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait deux grands yeux bleux, des cheveux blancs et rares, une physionomie pleine d'expression. Il fit taire les chiens, non sans peine, et me fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. Il ôta la pipe de sa bouche, comme pour me saluer, la remit, et contiua à fumer avec une délectation qui se peignait sur sa physionomie fortement caractérisée.
Sa distraction fut assez longue ; son œil bleu était fixe et tourné vers le plancher. Il me parla brièvement. Les chiens grondaient sourdement en me montrant les dents. Le poète posa enfin sa pipe. Je lui demandai quand il finirait Cromwell ? — Il n'est pas commencé, me répondit-il. Je le priai de me réciter quelques vers. Il me dit qu'il me satisferait après une seconde pipe. La femme, de quatre pieds de haut, entra sur ses jambes torses. Elle avait bien le nez le plus long, et les yeux les plus malignement ardents, que j'aie vus de ma vie. C'était la maîtresse du poète. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Elle s'assit en face de moi. Le poète posa sa seconde pipe, et me récita
alors des vers fort obscurs, de je ne sais quelle tragédie
romanesque, qu'il avait composée de mémoire, et qu'il
récitait de même. Je ne compris rien au sujet ni au plan de
sa tragédie. Il y avait dans ses vers force imprécations
contre les dieux, et surtout confréries rois qu'il n'aimait
! pas. Le poète mV"parut fort bon homme, très distrait,-
•' <■ aimant à rêver, et parlant peu. Sa maîtresse avait dans
l'expression toute la malice qui était dans ses yeux. Le
., poète ayant récité ses vers, ne fit que fumer. Je m'entretins
avec sa maîtresse. Je cherchais de l'œil où pouvaient être
ses jambes, tandis que celles du poète figuraient nues,
comme les jambes d'un athlète qui se repose après avoir
lutté dans l'arène.
Je me levai, et les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau, et m'accompagnèrent jusqu'à la porte de la rue. Le poète ne les réprimandait qu'avec douceur ; la tendresse perçait à travers le commandement. Lui seul pouvait vivre au milieu de cette malpropreté canine. Je ne manquai pas de lui dire qu! Euripide avait aussi aimé les chiens, et qu'il obtiendrait à coup sûr les années de Sophocle ; il avait alors quatre-vingt-six ans. Content de ce que je lui avais dit, il m'avait gratifié d'une petite carte, où était son nom écrit en caractères très fins. Cette carte était un passe-port pour voir une de ses tragédies ; mais comme Voltaire avait soin qu'on ne les donnât que très rarement, je fus neuf mois à attendre cette représentation. Le vieillard m'avait prévenu du long délai, et l'attribuait sans ménagement à son rival, qu'il appellait un très méchant homme, et cela avec le ton d'une bonhommie toute particu-
A deux ou trois années de là je fis la connaissance de Crébillon fils. Il était taillé comme un peuplier, haut, long, menu ; il contrastait avec la taille forte et le poitrail de Crébillon le tragédiste. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon fils était la politesse, l'aménité et la grâce, fondues ensemble. Une légère teinte de causticité perçait dans ses discours, mais
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elle ne frappait que les pédants littéraires et les ennemis du bien public. Nos caractères allèrent fort bien ensemble. Il avait vu le monde ; il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaître ; il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Sa conversation était piquante ; il \ * regrettait le temps de la régence, commel'époque des bonnes mœurs en comparaison des mœurs régnantes. Nos principes littéraires s'accordaient encore. Un jour il me dit en confidence, qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des Tragédies de son père, mais que cela viendrait. Il regardait la tragédie française, comme la farce la plus complète qu'ait j5û~înventër l'esprit humain. Il riait aux larmes de certaines productions théâtrales, et du public, qui ne voyait dans tous les rois de la tragédie française que le roi de Versailles. Le rôle du capitaine des gardes, tantôt traître, tantôt fidèle, selon la fantaisie du poète, le faisait surtout pâmer de joie. Il s'informait exactement de celui qui le jouait. C'était son acteur favori, pour le plaisir facétieux qu'il lui causait. Aujourd'hui janissaire, le lendemain déposant Tarquin le superbe, cheville ouvrière de tous les dénoue- <^^ ment s, il avait renversé plus de trônes au bout de l'année, qu'il n'avait de gardes à sa suite ; il tuait les tyrans trois fois la semaine avec une précision admirable. Crébillon >.JW aimait tout en lui, sa démarche, son attitude, sa fierté • obéissante ; tantôt royaliste, tantôt républicain, il suivait tous les ordres avec une indifférence philosophique, qui n'ôtait rien au tranchant de son sabre.
Crébillon fils était censeur royal et censeur de la police. Il approuvait tous les ponts-neufs et tous les vers imprimés sur des feuilles volantes. On en faisait alors une quantité effroyable ; les héroïdes pleuvaient. Il approuvait tout (1^*4/. 'cela avec un sang-froid et une politesse charmante. Jamais Crébillon fils ne fit attendre un auteur, fût-il chansonnier du pont-neuf. Il était toujours prévenant, affable et facile ; il me dissuada d'écrire en vers. .
Comme il ouvrait journellement sa porte à une multitude de versificateurs et d'auteurs débutants, il me dit un jour :
Restez avec moi jusqu'à midi trois quarts ; voici Vheure où les poètes arrivent pour m' apporter leurs manuscrits : restez.
Je m'assieds. Un coup de sonnette part ; Crébillon ouvre : un auteur paraît ; il est vif et sémillant ; il se présente avec assez de grâce, parle de même ; il prend une chaise, tire un manuscrit de sa poche. La conversation s'engage, et notre auteur dit des choses spirituelles. — De quel pays êtes- vous ? lui demanda Crébillon, qui approuvait par an quarante à cinquante mille vers. — Des environs de Tou^ louse, reprit l'auteur. — Bon, laissez-moi votre manuscrit ; envoyez ou repassez après-demain, et l'approbation sera en règle.
Quand l'auteur fut sorti, Crébillon tenant le manuscrit en main, me dit : Je ne sais ce qui est là-dedans ; vous avez entendu ce jeune homme ; il parle avec facilité ; il a de l'esprit. -Voulez- vous gager avec moi que son ouvrage n'a ni rime ni raison ? — Eh pourquoi ce jugement précipité ? — Vous le saurez ; lisons, mon ami. En effet, la pièce présentée à la censure n'avait pas le sens commun.
Part un second coup de sonnette; c'est un nouvel auteur : Crébillon ouvre. L'auteur s'arrête à la porte ; il ne sait ni entrer, ni parler, ni s'asseoir ; il est gauche, et tout d'une pièce ; il manque de renverser une petite table où était le déjeuner de son censeur. C'est un opéra que de le faire asseoir ; il recule à chaque instance : enfin il est assis. Il veut parler, e.t il bégaie ; il répond mal à ce qu'on dit. Après avoir regardé pendant six minutes sa poche gonflée de son manuscrit, il le tire gauchement, laisse tomber sa canne et son chapeau en le présentant, cherche de l'œil son parasol, comme si on le lui avait volé, blesse ma jambe du bout de son épée en remuant mal à propos, et parvient enfin à dire : Je vous prie, Monsieur, de m' expédier, car on m'a dit que vous étiez fort obligeant. Crébillon prend le papier avec son aménité ordinaire, le met à son 'aise autant qu'il est possible ; et il lui fait la même interrogation. — De quel pays êtes- vous, Monsieur ? — Des environs de
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Rouen. — C'est bon, Monsieur ; dans trois jours, j'aurai approuvé votre manuscrit. Il le reconduit, l'aide à retrouver son parasol. La porte ne semble pas être assez large pour la sortie du poète, car il donne à gauche, fait un faux pas sur le palier, et tombe à la première marche. Il avait repoussé quatre ou cinq fois son censeur avec la main, et le tout par civilité normande. La porte enfin se referme.
Quel lourdaud ! m' écriai- je ; et cela écrit ! — Eh bien, me dit Crébillon, vous l'avez vu, vous l'avez entendu ou plutôt vous n'avez rien entendu. Voulez-vous gager avec moi que son œuvre n'est pas sans mérite ? — Oh ! oh ! vous le connaissez donc ?
Pas plus que l'autre ; je ne l'ai jamais vu ; lisons. Nous lisons. Il y avait dans le manuscrit du lourd normand, des idées, du style ; et c'était un ouvrage très estimable. Comme je demeurais surpris de l'esprit de divination qui avait saisi notre censeur, il me dit : « Une expérience de plusieurs années m'a démontré que, sur vingt auteurs qui arrivent du midi de la France, il y en a dix-neuf qui sont détestables ; et que sur le même nombre qui arrivent du nord, il y en a la moitié au moins qui ont le germe du talent, et qui sont susceptibles de perfection. Les plus mauvais vers possibles se font depuis Bordeaux jusqu'à Nîmes. Telle est la latitude des plats versificateurs. Tous ces écrivains-là en général n'ont que du vent dans la tête, tandis que ceux qui viennent des provinces septentrionales ont du sens, et un talent inné qui ne demande que de la culture. »
J'ai eu lieu plusieurs fois d'appliquer l'observation de Crébillon censeur, et presque toujours avec justesse. Les têtes méridionales (les exceptions à part) ne me paraissent pas propres à écrire ; elles manquent de logique.
RAMEAU
T *M connu dans ma jeunesse le musicien Rameau; c'était un ^jc<\ J grand homme sec, et maigre, qui n'avait point de ventre et qui, comme il était courbé, se promenait au palaisroyal toujours les mains derrière le dos, pour faire son à-plomb ; il avait un long nez, un menton aigu, des flûtes au lieu de jambes, la voix rauque. Il paraissait être de difficile humeur. A l'exemple des poètes, il déraisonnait sur son art.
On disait alors que toute l'harmonie musicale était dans sa tête ; j'allais à l'opéra, et les opéras de Rameau (excepté quelques symphonies) m'ennuyaient étrangement. Commetout le monde disait que c'était le nec plus ultra de la \\~\ musique, je croyais être mort à cet art, et je m'en affligeais J intérieurement, lorsque Gluck, Piccini, Sacchini, sont venus interroger au fond de mon âme mes facultés engourdies ou non remuées. Je ne comprenais rien à la grande renommée de Rameau : il m'a semblé depuis que je n'avais pas alors un si grand tort.
J'avais connu son neveu, moitié abbé, moitié laïque, qui vivait dans les cafés, et qui réduisait à la mastication tous les prodiges dé valeur, toutes les opérations du génie tous les dévouements de l'héroïsme, enfin tout ce que l'on • faisait de grand dans le monde. Selon lui, tout cela n'avait d'autre but ni d'autre résultat que de placer quelque chose sous la dent.
Il prêchait cette doctrine avec un geste expressif, et un mouvement de mâchoire très pittoresque ; et quand on parlait d'un beau poème, d'une grande action, d'un édit : tout cela, disait-il, depuis le maréchal de France jusqu'au savetier, et depuis Voltaire jusqu'à Chabannes (i )ou
(i) Antoine de Chabannes se signala aux côtés de Jeanne d'Arc au siège d'Orléans.
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Chabanon (1). se fait indubitablement pour avoir de quoi mettre dans la bouche, et accomplir les lois delà mastication. Un jour, dans la conversation, il me dit : mon oncle musicien est un grand homme, mais mon père violon était, un plus grand homme que lui ; vous en allez juger : c'était lui qui savait mettre sous sa dent ! Je vivais dans la maison paternelle avec beaucoup d'insouciance ; car j'ai toujours été fort peu curieux de sentineller l'avenir ; j'avais vingt-deux ans révolus, lorsque mon père entra dans ma chambre, et me dit : — Combien de temps veux-tu vivre encore ainsi, lâche et fainéant ? il y a deux années que j'attends de tes oeuvres ; sais-tu qu'à l'âge de vingt ans j'étais pendu, et que j'avais un état ? — Comme j'étais fort jovial, je répondis à mon père : — C'est un état que ' d'être pendu : mais comment fùtes-vous pendu, et encore mon père ? — Ecoute, me dit-il, j'étais soldat et maraudeur ; le grand-prévôt me saisit et me fit accrocher à un y arbre ; une petite pluie empêcha la corde de glisser comme il faut, ou plutôt comme il ne fallait pas ; le bourreau m'avait laissé ma chemise, parce qu'elle était trouée ; des houzards passèrent, ne me prirent pas encore ma chemise, parce qu'elle ne valait rien, mais d'un coup de sabre ils coupèrent ma corde, et je tombai sur la terre ; elle était humide : la fraîcheur réveilla mes esprits ; je courus en chemise vers un bourg voisin, j'entrai dans une taverne et je dis à la femme : ne vous effrayez pas de me voir en chemise, j'ai mon bagage derrière moi : vous saurez... Je ne vous demande qu'une plume, de l'encre, quatre feuilles de papier, un pain d'un sou et une chopine de vin. Ma chemise trouée disposa sans doute la femme de la taverne à la commisération ; j'écrivis sur les quatres feuilles de papier : Aujourd'hui grand spectacle donné par le fameux Italien ; les premières places à six sous, et les secondes à trois. Tout le monde entrera en payant. Je me retranchai derrière une tapisserie, j'em-
(1) Littérateur, membre de l'Académie française (1720-1792).
pruntai un violon, je coupai ma chemise en morceaux; j'en fis cinq marionnettes, que j'avais barbouillées avec de l'encre et un peu de mon sang, et me voilà tour à tour à faire parler mes marionnettes, à chanter et à jouer du violon derrière ma tapisserie.
J'avais préludé en donnant à mon violon un son extraordinaire. Le spectateur accourut, la salle fut pleine; l'odeur de la cuisine, qui n'était pas éloignée, me donna de nouvelles forces; la faim, qui jadis inspira Horace, sut inspirer ton père. Pendant une semaine entière, je donnais deux représentations par jour, et sur l'affiche point de relâche. Je sortis de la taverne avec une casaque, trois chemises, des souliers et des bas, et assez d'argent pour gagner la frontière. Un petit enrouement, occasionné par la pendaison, avait disparu totalement, de sorte que l'étranger admira ma voix sonore. Tu vois que j'étais illustre à vingt ans, et que j'avais un état ; tu en as vingt-deux, tu as une chemise neuve sur le corps ; voilà douze francs, sors de chez moi.
Ainsi me congédia mon père. Vous avouerez qu'il y avait plus loin de sortir de là que de faire Dardanus ou Castor et Pollux (i). Depuis ce temps-là je vois tous les hommes coupant leurs chemises selon leur génie, et jouant des marionnettes en public, le tout pour remplir leur bouche. La mastication, selon moi, est le vrai résultat des choses les plus rares de ce monde. Le neveu de Rameau, plein de sa doctrine, fit des extravagances et écrivit au ministre, pour avoir de quoi mastiquer, comme étant fils et neveu de deux grands hommes.
Ce neveu de Rameau, le jour de ses noces, avait loué toutes les vielleuses de Paris, à un écu par tête, et il s'avança ainsi au milieu d'elles, tenant son épouse sous le bras. Vous êtes la vertu, disait-il, mais j'ai voulu qu'elle fût relevée encore par les ombres qui vous environnent.
Rameau, rendant visite à une belle dame, se lève tout à coup de dessus sa chaise, prend un petit chien qu'elle avait
(i) Opéras de Rameau.
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RAMEAU
sur ses genoux, et le jette subitement par la fenêtre d'un troisième étage. La dame épouvantée : — Eh que faites- vous, monsieur : — II aboie faux, dit Rameau en se promenant avec l'indignation d'un homme dont l'oreille avait été déchirée.
Rameau ne put jamais faire entendre à Voltaire une note de musique, et celui-ci ne put jamais lui faire comprendre la beauté d'un de ses vers ; de sorte qu'en faisant un opéra ensemble, ils en vinrent presqu'aux mains, tout en parlant d'harmonie. L'oreille la plus ingrate à toute musique, fut celle de Voltaire ; il a osé cependant en parler. La peinture n'existait pas plus pour lui : consolez- vous, vulgaires mortels.
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