L'HOMME AUX CENT SOIXANTE MILLIONS
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J'étais dans un café, assis à côté d'un Russe qui m'inter. rogeait curieusement sur Paris. Entre un assez gros homme en ^perruque nouée ; son habit était un peu râpé et le galon usé ; il s'assied dans un coin, et hume une bavaroise avec la lenteur de l'ennui et la langueur du désœuvrement et de l'inoccupation.
Vous voyez bien, dis- je à mon voisin, cet homme-là qui bâille, et qui n'aura pas fini dans un heure ? — Oui,, me dit-il. — Eh bien, c'est le soutien de l'état et du trésor royal. — Comment ? — C'est lui qui donne au roi de France cent soixante millions et plus par an, pour entretenir ses troupes, sa marine et sa maison. Il a affermé les cinq grosses fermes; avant-hier il en a signé le contrat avec le monarque; les fermiers-généraux sont ses agents, ses commis ; ils travaillent tous sous lui et sous son nom : ce nom qui remplit la France entière. Il arrête aux barrières les carrosses des princes, si bon lui semble; il visite tout ce qu'il veut visiter; il oblige les bourgeois à prendre de son sel contre leur volonté; il empêche une villageoise, sur le bord de l'Océan, de saler son pot avec l'eau de la mer ; il met son timbre sur
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tous les papiers de procédure ; il envoie, en son propre nom, des assignations au plus grand seigneur, comme au simple particulier ; il a un puissant crédit, car il gagne tous ses procès ; et ceux qui lui font quelque tort, sont envoyés aux galères, et quelquefois pendus : il a une juridiction toute particulière pour cela, et des juges qui le servent à ravir. Sa personne est bien précieuse, car elle répond au roi de sa créance ; s'il ne payait pas, le roi de France saisirait sa personne, pour se faire payer : mais il paie très bien ; et de plus, il est fort désintéressé. Qu'on dise que la régie ruine le royaume ! C'est un conte. Désabusez, je vous prie, les Russes, quand vous serez à Pétersbourg. Cet homme perçoit cent soixante millions et plus, pour quatre mille francs par an ; il ne dépense pas un sol au delà : c'est le modèle de l'économie la plus stricte et la plus sévère. Il est vrai qu'il a des commis un peu infidèles ; mais ces commis exercent toujours un peu de rapine : ils sont plus riches que lui, cela est encore vrai ; mais sa modération constante n'en est pas alarmée ; c'est toujours à sa requête que toute perception se fait. Avez- vous dans votre pays un homme qui vous ramasse et vous apporte cent soixante millions, pour quatre mille francs d'honoraires ? Il faut avouer que le roi de France est servi à bon marché, et qu'il a dans ce personnage un habile et fidèle serviteur.
Le Russe ne savait ce que je voulais lui dire, il ouvrait de grands yeux avec étonnement ; il fallut que je lui expliquasse ce que c'était que Nicolas Salzard, successeur de Laurent David et de Jean Alaterre. Quand il sut que c'était un valet-de-chambre, jadis portier, qui avait pris possession du bail des fermes générales, et qui en avait signé le contrat avec le souverain à la face de l'Europe ; quoique poli, il ne put s'empêcher de rire au nez de Nicolas Sahara.
Celui-ci n'y fit pas seulement attention ; il se leva pesamment, paya longuement, et sortit machinalement, ne sachant de quel côté tourner son existence solidaire des revenus de l'état.