MADAME LE GROS
Femme rare, à qui l'Académie française adjugea le prix de vertu pour avoir délivré un criminel d'Etat, renfermé depuis trente-sept années.
Elle rencontre au coin d'une borne un paquet de papier déjà froissé et couvert de boue ; elle le ramasse, se rend chez elle, le lit et voit qu'il était signé d'un prisonnier à Bicêtre, dans un cachot à huit pieds sous terre, et au pain et à l'eau.
Que ne fait pas une volonté forte ? Sans ran^, sans considération, madame Le Gros entreprend sa liberté. Rien ne l'intimide, rien ne la rebute, elle essuie des refus, elle persiste, elle prie, sollicite, elle joint la persévérance à la pitié la plus active ; elle surmonte les moqueries, brave les dangers qui pouvaient résulter de ses importunités, et â la gloire de voir, au bout de trois années, sa sensibilité et son courage enfin récompensés par la délivrance du prisonnier.
Il est devenu célèbre par sa longue détention. Il eut le courage et l'adresse de se sauver une fois de la Bastille, et deux fois du donjon de Vincennes, ce qui sort des règles ordinaires de la probabilité.
Ce prisonnier, nommé LaTude(i), était coupable; il avait tenté d'alarmer madame de Pompadour sur un feint empoisonnement, croyant par là se rendre recommandable et avancer dans sa faveur : c'était un bien mauvais calcul; mais il était jeune, et l'envie de s'avancer l'avait aveuglé d'une étrange manière.
Faire une échelle de soixante pieds avec ses chemises,
sauter cent soixante pieds, tout cela paraît impraticable.
^0 amour de la liberté, toi que tout homme apporte en
(1) Mazers de Latude fut enfermé successivement à Bicêtre, à Vincennes et à la Bastille.
naissant, et dont rien ne peut le dépouiller, de quels miracles n'es- tu pas capable !
M. deLaTude fut-il plus patient, plus courageux que le baron de Trenck ? (1) La chose reste indécise, et nous n'entreprendrons pas nous-même de la décider.
Parmi les anecdotes plaisantes que fournissent les amateurs bourgeois, dont la fureur est de jouer la comédie. le Babillard cite cette historiette :
« Un cordonnier habile à chausser le pied mignon de « toutes nos beautés, et renommé dans sa profession, « chaussait le cothurne tous les dimanches. Il s'était « brouillé avec le décorateur. Celui-ci devait pourvoir « la scène, au cinquième acte, d'un poignard et le poser « sur l'autel. Par une vengeance malicieuse, il y substitua « un tranchet ; le prince, dans la chaleur de la déclamation, J « ne s'en aperçut pas ; et voulant se donner la mort à la fin « de la pièce, il empoigna, aux yeux des spectateurs, « l'instrument bénin qui lui servait à gagner sa vie. » Qu'on juge des éclats de rire, qu'excitât ce dénouement, qui ne parut pas tragique.
On rapporte l'histoire de Dom Jacques Martin, bénédictin. M. Deslandes, (2) auteur de Y Histoire critique de la
(1) Frederick de Trenck, né à Kœnigsberg en 1726, subit dix ans d'emprisonnement pour avoir aimé la princesse Amélie, sœur de Frederick II. Périt en France sur l'échafaud.
(2) André-François Boureau-Deslandes, d'abord commissaire de la marine, puis littérateur. Né à Pondichéry en 1690, mort à Paris, ■en 1757,
LE CORDONNIER TRAGEDIEN
philosophie, avait critiqué ses ouvrages. Dom Martin, qui supportait impatiemment la censure, se répandait en invectives furieuses contre M. Deslandes. Comme celui-ci avait l'esprit doux, liant et honnête, une dame imagina de faire goûter à D. Martin ce même homme contre lequel il déclamait avec tant de violence. M. Deslandes prit le nom d'Olivier, et dîna souvent avec lui ; il mettait la conversation sur le chapitre de M. Deslandes, et Dom Martin de s'écrier : vous êtes un homme, vous, plein de science et d'esprit, qui raisonnez avec une justesse infinie ;. mais ce Deslandes est bien l'homme du monde le plus ignorant et le plus pitoyable.
Jean- Jacques Rousseau, renversé en 1776 sur le chemin de Ménil-Montant par un énorme chien danois qui précédait un équipage, resta sur la place, tandis que le maître de la berline le regardait étendu avec indifférence. Il fut relevé par des paysans, et reconduit chez lui boiteux et souffrant beaucoup. Le maître de l'équipage ayant appris le lendemain quel était l'homme que son chien avait culbuté^ envoya un domestique pour demander au blessé ce qu'il pouvait faire pour lui. Tenir désormais son chien à l'attache, reprit le philosophe, et il congédia le domestique.
On rapporte qu'un notaire disait qu'il faudrait que tous les clercs de Paris fussent bâtards, athées et eunuques : bâtards, ils n'auraient pas de parents; athées, ils n'iraient pas à la messe ; eunuques, ils n'iraient point voir de filles ; par conséquent point de prétexte pour sortir ; et tout ce temps,selon lui si mal employé au dehors, tournerait au profit de l'étude.
On disait à un évêque, « de quoi vous plaignez-vous ? avez-vous vu un seul sacrilège ? un seul philosophe a-t-il V troublé le moindre catéchisme ? ceux qui prêchent en chaire ont-ils rencontré un seul argumenteur ou contradicteur ? ils ont constamment joui du plus beau droit possible, II celui de n'être jamais interrompus ni contredits, quoi qu'ils disent. » L' évêque reprit : plût à Dieu qu'il y eût de temps en temps quelques sacrilèges / on penserait du moins à nous ; mais on oublie de nous manquer de respect.
C'étaient autrefois en Italie les vendeurs de poulets qui portaient les billets doux aux femmes ; ils glissaient le billet sous l'aile du plus gros, et la dame avertie ne manquait pas de le prendre. Ce manège ayant été découvert, le premier messager d'amour qui fut pris, fut puni par V estrapade, avec des poulets vivants attachés aux pieds. Depuis ce temps, poulet est synonyme de billet doux.
A l'avènement de Louis XVI au trône, des ministres nouveaux et humains firent un acte de justice et de clémence, en revisant les registes de la Bastille et en élargissant beaucoup de prisonniers.
Dans leur nombre était un vieillard qui depuis quarante-sept années gémissait, détenu entre quatre épaisses et froides murailles. Durci par l'adversité qui fortifie l'homme quand elle ne le tue pas, il avait supporté l'ennui et les horreurs de la captivité avec une constance mâle et ^ courageuse. Ses cheveux blancs et rares avaient acquis presque la rigidité du fer, et son corps plongé si longtemps dans un cercueil de pierre, en avait contracté pour ainsi dire la fermeté compacte.
La porte basse de son tombeau tourne sur ses gonds
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effrayants, s'ouvre, non à demi, comme de coutume, et une voix inconnue lui dit qu'il peut sortir.
Il croit que c'est un rêve : il hésite, il se lève, s'achemine . d'un pas tremblant, et s'étonne de l'espace qu'il parcourt. L'escalier de la prison, la salle, la cour, tout lui paraît vaste, immense, presque sans bornes. Il s'arrête comme égaré et • perdu ; ses yeux ont peine à supporter la clarté du grand jour ; il regarde le ciel comme un objet nouveau ; son œil est fixe ; il ne peut pas pleurer : stupéfait de pouvoir changer de place, ses jambes malgré lui demeurent aussi immobiles que sa langue. Il franchit enfin le redoutable guichet.
Quand il se sentit rouler dans la voiture qui devait le ramener à son ancienne habitation, il poussa des cris inarticulés ; il ne put en supporter le mouvement extraordinaire, il fallut le faire descendre.
Conduit par un bras charitable, il demande la rue où il logeait ; il arrive ; sa maison n'y est plus ; un édifice public la remplace. Il ne reconnaît ni le quartier, ni la ville, ni les objets qu'il y avait vus autrefois. Les demeures de ses voisins, empreintes . dans sa mémoire, ont pris de nouvelles formes. En vain ses regards interrogent toutes les figures ; il n'en vit pas une seule dont il eût le moindre souvenir.
Effrayé, il s'arrête et pousse un profond soupir : cette ville a beau être peuplée d'êtres vivants ; c'est pour lui un peuple mort ; aucun ne le connaît, il n'en connaît aucun ; il pleure et regrette son cachot.
Au nom de la Bastille qu'il invoque et qu'il réclame comme un asile, à la vue de ses habillements qui attestent un autre siècle, on l'environne. La curiosité, la pitié s'empressent autour de lui : les plus vieux l'interrogent et n'ont aucune idée des faits qu'il rappelle. On lui amène par hasard un vieux domestique, ancien portier, tremblant sur ses genoux, qui, confiné dans sa loge depuis quinze ans, n'avait plus que la force suffisante pour tirer le cordon de la porte, ne reconnaît pas le maître qu'il a servi : mais il lui apprend que sa femme est morte, il y a trente ans, de
chagrin et de misère ; que ses enfants sont allés dans des climats inconnus ; que tous ses amis ne sont plus. Il fait ce récit cruel avec cette indifférence que l'on témoigne pour les événements passés et presque effacés.
Le malheureux gémit, et gémit seul. Cette foule nombreuse, qui ne lui offre que des visages étrangers, lui fait sentir l'excès de sa misère plus que la solitude effroyable dans laquelle il vivait.
Accablé de douleur, il va trouver le ministre dont la compassion généreuse lui fit présent d'une liberté qui lui pèse. Il s'incline et dit : faites-moi reconduire dans la prison d'où vous m'avez tiré. Qui peut survivre à ses parents, à ses amis, à une génération entière ? qui peut apprendre le trépas universel des siens sans désirer le tombeau ? Toutes ces morts, qui pour les autres hommes n'arrivent qu'en détail et par gradation, m'ont frappé dans un même instant. Séparé de la société, je vivais avec moi-même. Ici, je ne puis vivre ni avec moi ni avec les hommes nouveaux, pour qui mon désespoir n'est qu'un rêve. Ce n'est pas mourir qui est terrible, c'est mourir le dernier.
Le ministre s'attendrit. On attacha à cet infortuné le vieux portier qui pouvait lui parler encore de sa femme et de ses enfants. Il n'eut d'autre consolation que de s'en entretenir. Il ne voulut point communiquer avec la race nouvelle qu'il n'avait pas vu naître ; il se fit au milieu de la ville une espèce de retraite non moins solitaire que le cachot qu'il avait habité près d'un demi-siècle ; et le chagrin de ne rencontrer personne qui pût lui dire, nous nous sommes vus jadis, ne tarda point à terminer ses jours.
Le roi, ce grand maître en lumières ' lit l'histoire, disait Mercier ; les époques de la liberté l'intéressent, s'il est vrai, 'comme on me l'a assuré, qu'il a proféré ces paroles : J'aime ces républicains ; mais je suis né dans une ancienne monarchie, et j'ensuis le roi.
Un prêtre ayant confessé un épouseur, celui-ci tenant son billet de confession, crut qu'il serait plaisant de revenir sur ses pas et de dire au prêtre : je ne sais, monsieur, si je suis bien confessé ; vous avez oublié de me donner une pénitence. Le confesseur, homme d'esprit, repartit : ne m'avez-vous pas dit, monsieur, que vous alliez vous marier?
Une femme de qualité récitant ses prières en latin, disait avec naïveté, je ne sais ce que je dis. Son amie lui dit : eh bien, priez en français. Oh \ non, répondit-elle, j 'aurais trop de plaisir.
Le comte de *** n'avait que milleécusde rente,il donnait trois mille livres à son coureur, et il disait, j'ai trouvé l'art d'avoir toujours une année de mon revenu devant moi.
Un baptiseur plus difficile, exigeant d'un parrain que le credo fût récité à haute et intelligible voix, le parrain répondit : j'en ai bien retenu l'air ; mais j'en ai oublié les
paroles.
Un grenadier regardant un jour la cathédrale de Paris, s'écriait : oh, le beau chêne, le beau chêne ! — Que dis-tu làj? lui disait son camarade. Rêves-tu ? un beau chêne ? Ne vois-tu pas deux grosses tours, un clocher pointu ? — Eh, non, reprit l'autre ; c'est un chêne ; regarde, regarde ceux qui mangent journellement le gland de ce bel arbre. En ce même instant les chanoines fleuris, gros, gras, fourrés, sortaient de vêpres, leurs aumuces sous le bras.
Un ministre nommant son parent à la place de bibliothécaire de la bibliothèque royale, lui dit en pleine audience : mon cousin, voici une belle occasion pour apprendre à lire.
Voici un fait singulier, arrivé à Paris en 1773.
Un père voulant marier sa fille qu'il avait mise dans un couvent pour y recevoir sa première éducation, éprouva l'opposition la plus décidée. Il reconnut sans peine l'inspiration des filles indiscrètes et pieuses qui l'avaient élevée. Il ne permit pas qu'elle retournât dans ce couvent, et se chargea du soin de guérir cette grande aversion pour le monde, et de lui faire perdre le goût pour le voile. Deux jours après il reçut la lettre suivante.
« Dieu, à qui tout appartient, Souverain de l'univers «. et de toutes créatures, Juge des vivants et des morts.
« Ecoute, impie, les paroles de ion Dieu. Si tu les « méprises, je commande à l'ange exterminateur de te « frapper avant la fin de l'année. Oses- tu préférer ta « fortune au salut de ton âme, et satisfaire tes vues ambi- « tieuses en allant contre mes volontés ! Ne sais-tu pas « que tous les biens sont dans ma main puissante, et que « je les distribue selon qu'il me plaît ? Ta fille est à moi, « sa volonté et son être m'appartiennent. X'es-tu pas « trop heureux que je la range parmi mes épouses paci- « tiques, et que je consente à ce qu'elle désarme, par ses « prières, ma justice irritée ? Tes crimes ont mérité les « plus grands châtiments, et mon bras est encore suspendu. « C'est son innocence et ses larmes qui ont arrêté ma « vengeance ; c'est le lieu qu'elle habite qui a fléchi mon « courroux. Si tu oses balancer la vocation qui l'appelle « vers moi, tremble ; mon bras va se baisser et te percer « dans ma colère. »
Le père vit bien que Dieu n'avait pas écrit une pareille lettre ; il méprisa assez le fanatique qui l'avait forgée, pour ne pas daigner en faire la recherche. Il maria sa fille à un militaire aimable, qui lui fit perdre le goût delà retraite. Le père vit encore, et embrasse dans la joie de son cœur les enfants de sa fille qui, au lieu d'être l'épouse stérile de Jésus-Christ, fait une excellente mère de famille.
244 TABLEAU DE PAKIS
Nivet avait un plus grand caractère que Cartouche, et même une toute autre énergie.Qu'on en juge par le trait suivant. Ce voleur-assassin fut condamné à la roue ; il avait des complices nombreux ; comme le chef et le plus coupable, il fut condamné (selon l'usage) à être exécuté le dernier. Montant sur l'échafaud, il vit son camarade ployé sur la roue, qui poussait des cris horribles ; Nivet s'arrête, et lui dit : Tais-toi : eh ! ne savais-tu pas que nous étions sujets à une maladie de plus que les autres hommes?
Un jeune homme aimait à la fureur les courtisanes et les chevaux ; il dépensait également pour les filles et pour les juments. Un jour, pressé de s'expliquer sur ce qu'il aimait le mieux, cette singulière naïveté lui échappa : faime mieux les filles, mais f estime plus les chevaux.
L'Abbé Prévost, célèbre par ses compositions vastes et intéressantes, fut nommé Aumônier du Prince de Conty. — Vous voulez être mon Aumônier, M. l'Abbé, dit le Prince; mais je n'entends point la messe. — Et moi, Monseigneur,
je n'en dis point.
Dernièrement un tailleur du roi se fit faire une perruque par la main la plus habile, parce qu'un tailleur du roi doit T Xa-t Va ^re suPérieurement coiffé ; quand le maître -perruquier eut apporté et posé son chef-d'œuvre, le tailleur lui , demanda avec gravité, combien ? — Je ne veux point d'argent. — Comment ? — Non ; vous êtes aussi habile dans votre art que je le suis dans le mien : eh bien, que vos ciseaux me coupent un habit. — Vous vous méprenez, mon cher ; mes ciseaux et mon aiguille, consacrés à la cour, ne travaillent pas pour un perruquier. — Et moi, reprit l'autre, je ne coiffe pas un tailleur. Et joignant le geste à la parole, il lui arracha la perruque de dessus la tête et court encore.
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