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SUR MERCIER VII

rager; enfin on devinait que celui qui V avait conçu pouvait avoir des idées originales et les communiquer. Le Tableau de Paris, dont les deux premiers volumes parurent anonymement en 1781, vint révéler que, s'il y avait à prédire pour l'avenir, il ne manquait pas de quoi censurer dans le présent. Le succès de cet ouvrage fut immense et, le nom de son auteur étant une énigme, chacun se faisait une tâche de le découvrir. Le gouvernement, d'ailleurs mis en cause, tâchait d'arriver à ce résultat. Cette fois, Mercier ne V attaquait pas dans ce qu'il pourrait commettre dans cinq cents ans, il le villipendait dans ce qu'il autorisait à ce jour. Cette leçon n'était pas du goût des autorités judiciaires qui, pour découvrir le coupable, se mirent à sonpçonner tous les écrivains susceptibles de dire des vérités, même aux grands. Cette chasse à l'auteur du Tableau de Paris eût pu durer longtemps si Mercier, ne se laissant conduire par son noble caractère et sa probité, ne se fût présenté devant le préfet de police Lenoir pour revendiquer la responsabilité de ses écrits. Ce beau geste lui valut de ne pas être inquiété davantage. Toutefois, comme il n'ignorait pas ce qu'il en pouvait coûter pour se permettre d'écrire librement, il crut prudent de se réfugier en Suisse et d'y continuer cet ouvrage. Les dix volumes qui suivirent, édités à Amsterdam de 1782 à 1789, obtinrent une vogue presque universelle. On les traduisit en quatre langues, si bien que Mercier put dire que pas un européen n'avait d'excuse pour ne pas le lire.

On comprend fort bien le succès que le public fit à ce travail consciencieux et sévère. Si le parisien s'y reconnaissait, l'étranger apprenait à l'y étudier sur toutes ses faces, dans ses qualités et dans ses vices. Depuis on a reproché à cet ouvrage un fatras indigeste. Cette

remarque, qui peut s'adresser à tous les écrivains de cette époque, y trouvera, de ce fait, son excuse. Le besoin de philosopher entraînait les plumes et les éloquences et ceux-là mêmes qui voulaient réfuter les théories des encyclopédistes, amis de Voltaire, et des économistes, disciples de Rousseau, usaient et abusaient de leur facilité d'écrire. Jamais la langue française, si riche et si variée, ne fut mise à contribution à ce point, c'était, semble-t-il, une gymnastique que d'assembler les phrases, que de forger des mots nouveaux et de faire montre d'érudition pour convaincre et étonner la foule. Mercier, plus que tout autre, excellait dans cette acrobatie et il n'hésitait pas à s'en faire gloire. « Je souris, écrivait-il plus tard, dans la préface de son ouvrage Néologie, de voir s'accréditer les licences qui tourneront à la plus grande gloire de la langue, » et, en vantant les beautés et l'utilité de tant de substantifs neufs dont la plupart étaient son œuvre, il se laissait aller à fêter «les mâles expressions de la langue républicaine, « car il y avait en elle de quoi « faire pâlir à jamais la langue monarchique. »

Cette belle ardeur devait l'entraîner vers une autre carrière que celle de la littérature. Il était orgueilleux et d'un naturel pontifiant. Son refus de reconnaître des talents indiscutés comme ceux de Boileau et de Racine, ses critiques sur Voltaire, son entêtement à ne vouloir rien admettre des théories de Copernic et de Newton révélaient sa soif d'originalité au détriment souvent du raisonnement le plus élémentaire. Pour être « lui », malgré tout et malgré l'opinion générale, il devint parfois, de néologiste fervent, quelque peu rétrograde. Ses confrères, là encore, l'attaquèrent. La Harpe, dont les jugements en littérature faisaient foi, contes-

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