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LA SAINTE-CHAPELLE

inférieur au premier en longueur, largeur et grosseur. On l'enchâssa dans une croix toute semblable à celle qui avait été enlevée : cette croix est la même que l'on expose aujourd'hui à la vénération des fidèles.

Le chef de saint Louis, est dans cette église : il appartenait au trésor de Saint-Denis; mais le roi Philippe le Bel obtint du pape, que le chef et une côte de S. Louis seraient transportés dans la chapelle de Paris. Néanmoins, pour ne pas trop affliger les Bénédictins, qui se lamentaient sur cette perte, on laissa au trésor ia mâchoire inférieure de ce chef.

Le chantre porte au haut de son bâton, une tête antique de l'empereur Titus, qu'on a métamorphosée en tête de saint Louis, à raison de quelques traits de ressemblance.

Ainsi l'empereur Titus assiste tous les jours à l' office de la Sainte- Chapelle, tenant d'une main une petite croix, et de l'autre une couronne d'épines. Certes, l'empereur Titus ne s'y attendait pas

La nuit du jeudi au vendredi saint, on expose publiquement à la Sainte- Chapelle un morceau du bois de la vraie croix. Tous les épileptiques, sous le nom de possédés, accourent en foule, et font mille contorsions en passant devant la relique : on les tient à quatre ; ils grimacent, poussent des hurlements, et gagnent ainsi l'argent qu'on leur a distribué.

On tolère ce spectacle ridicule, pour entretenir parmi la populace l'espérance de la guérison miiaculeuse de ces maux réputés incurables, ou pour maintenir la croyance qui lui reste.

Plusieurs de ces prétendus possédés, qui ne hurlent qu'à minuit précis, au moment que l'on tire du coffre l'instrument du supplice du Sauveur du monde, ont le privilège ce jour-là de se répandre en imprécations publiques ; elle sont sensées la pure inspiration du diable.

J'y ai entendu, en 1777, le plus hardi, le plus incroyable des blasphémateurs. Imaginez tous les adversaires de Jésus-Christ et de sa divine Mère ; imaginez tous les impies incrédules mêlés ensemble et ne formant qu'une seule voix :

eh bien ! ils n'ont jamais approché de son audace sacrilège, injurieuse et dérisoire. Ce fut pour moi, et pour toute l'assemblée, un spectacle bien nouveau et bien étrange, que d'entendre un homme défier publiquement et d'une voix de tonnerre le Dieu du temple, insulter à son culte, provoquer sa foudre, vomir les invectives les plus atroces ; tandis que tous ces blasphèmes énergiques étaient mis sur le compte du diable.

La populace se signait en tremblant, et disait, le front prosterné contre terre, c'est le démon qui far le, Après qu'on l'eut fait passer trois fois de force devant la croix (et huit hommes le contenaient à peine) ces blasphèmes devinrent si outrés, si épouvantables, qu'on le mit à la porte de l'église, comme abandonné à jamais à l'empire de Satan, et ne méritant pas d'être guéri par la croix miraculeuse. Imaginez une garde publique, qui préside cettenuitlà à cette inconcevable farce, dans un siècle tel que le nôtre !

Insensé ou maniaque, ou simplement acteur fourvoyé, je n'ai jamais conçu le rôle de ce personnage. Ceux qui auront été présents, et qui se rappelleront ses licencieuses paroles, doivent confesser qu'il poussa ce rôle bien avant, et que le lendemain, à leur réveil, rien ne dut leur paraître plus extraordinaire que ce qu'ils avaient vu et entendu la nuit.

L'année suivante, le beau monde se rendit en foule, pour voir la seconde représentation de cette curieuse comédie, devenue fameuse par le récit fidèle des assistants. On attendait le grand acteur : mais il ne parut pas. La police lui avait fermé la bouche : le diable se tut conséquemment. Il n'y eut que des convulsionnaires subalternes, qui ne méritaient pas la peine d'être examinés ni entendus : à peine vomirent-ils un petit blasphème. Le diable avait épuisé Tannée précédente toute sa rhétorique ; mais il faut convenir qu'elle fut riche. Croirait-on, je le répète, que tout cela se passe à Paris, dans le dix-huitième siècle ? Pourquoi ? Comment ? A quel but ? Je n'en sais rien, et bien d'autres seraient embarrassés à répondre.

A Dieu ne plaise que je me moque de sainte Geneviève, patronne antique de la capitale ! Le petit peuple vient faire frotter des draps et des chemises à la châsse de la sainte, lui demander la guérison de toutes les fièvres, et boire en conséquence de l'eau malpropre, qui sort d'une fontaine réputée miraculeuse. Mais les échevins, le parlement et les autres cours souveraines lui demandent bien de la pluie dans la sécheresse et la guérison des princes ! Quand ils agonisent, on découvre alors la châsse par degrés, comme pour laisser échapper plus ou moins de vertu efficace, selon le danger. Quand il est extrême, alors la châsse est exposée toute nue.

A Dieu ne plaise que je me moque de ce bon peuple, qui tourne le dos au saint sacrifice de la Messe, pour se prosterner devant la sainte bergère ! Le sourire naît d'abord involontairement sur les lèvres ; mais quand je vois sur le visage des dévots la douce chaleur de l'espérance qui enflamme et brûle leur cœur ; quand j'y lis les sentiments d'affection dont ils sont pénétrés, l'attente qui les consume, la confiance qui les anime ; je me reproche de ne point partager ces consolantes émotions. La raison et la philosophie ne mettent rien à la place de ces heureuses et profondes illusions.

Oui, tel savetier meurt d'amour pour sainte Geneviève, la consulte dans ses chagrins, l'invoque dans ses peines, l'appelle dans ses afflictions, et ressent les transports de la passion la plus enthousiaste. Je voudrais pouvoir jouir comme lui, en présence de la châsse, de ces voluptés extatiques.

Je sais que je ne vois pas ailleurs des fronts plus resplendissants devant l'objet de leur tendresse. J'ai vu couler des pleurs ; j'ai entendu des sanglots, des soupirs qui m'ont ému jusqu'au fond de l'âme ; et j'ai respecté en ce moment

ce culte adapté aux bornes de l'intelligence du vulgaire, adapté peut-être encore plus à sa misère. Il prie avec ferveur ; il prie de toutes ses forces : son cœur se fond, s'amollit, se répand ; et l'âme du philosophe reste quelquefois sèche et aride, même lorsqu'il veut s'élever vers un culte plus sublime et plus pur... Je retournerai au pied de la châsse de sainte Geneviève ; je me mettrai à genoux au milieu des dévots, et je respecterai leur foi et leur confiance.

J'ai vu une femme présenter trois chemises au robuste Irlandais qui, au moyen d'une longue et pesante gaule, atteint à la châsse de la sainte, très exhaussée. Les chemises ayant suffisamment frotté les parois de la châsse, redescendirent ; mais la femme soutint que la chemise du milieu n'ayant point touché la châsse, n'avait pu recevoir la vertu miraculeuse. Elle obligea l'Irlandais à reporter séparément la chemise du milieu au bout de la gaule : pour cette fois, le frottement fut complet, et la femme satisfaite. Elle s'avisa de jeter son argent dans un tronc voisin ; l'Irlandais soutint que cet argent devait être mis dans un plat, et pas dans un tronc. Il parut regretter la double peine qu'il avait prise ; la femme emporta ses chemises sans s'embarrasser de ses murmures, et elle disait en s'en allant : elles ont bien touché à la châsse, je m'en vante !

Curieux ensuite de lire des billets écrits, et appliqués aux colonnes voisines ; je m'approchai et je lus :

On recommande à vos prières une jeune femme environnée de séducteurs, et prête à succomber.

On recommande à vos prières un jeune homme qui voit mauvaise compagnie, et qui découche.

On recommande à vos prières un homme en danger de la damnation éternelle, et qui lit des livres philosophiques.

On bâtit une magnifique église (i ), pour placer cette châsse sous une superbe coupole ; elle coûtera bien douze à quinze millions et au delà. Quelle énorme et inutile dépense, qu'on aurait pu appliquer au soulagement des misères publiques !

(i) Aujourd'hui le Panthéon.

Et quel temple peut-on élever, disent les saintes Ecritures, à celui qui a le ciel pour manteau, et la terre pour marchepied ? Les curieux iront visiter l'architecture, et la populace la sainte. On y travaille depuis trente années. Les os de Descartes reposent dans l'ancien temple avec une épitaphe ; les reportera- t-on non loin de la châsse qui opère des miracles ? Quel alliage ! Sainte Geneviève et Descartes côte à côte ! Ils s'entretiennent dans l'autre monde ; que disent-ils de celui-ci ? Mais l'humble Descartes n'a point de châsse.

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