‹ Tableau de ParisChapitre 6 sur 154 · SUR MERCIER XV · texte numérisé non relu

SUR MERCIER XV

en café au lait, en thé, en tartines de beurre avec des anchois ; ils commençaient à onze heures et finissaient à quatre par un aloyau, ou un gigot de quinze à dixhuit livres. On ne buvait que du cidre avec la viande. Le café était faible et Von ne risquait rien d'en prendre tant qu'on pouvait. La dose était de vingt-deux tasses (i)» Le malheureux Restif, chez qui le goût n'était pas le plus dominant des sens, s'étonne surtout de la longueur du repas et oublie V esthétique même des plats que l'auteur dz l'Almanach des Gourmands revendiquait comme une création digne des dieux. Il nous parle du cidre et néglige les vins, nul doute pourtant qu'on y fit peu de cas de l'eau de la Seine qui, d'après Mercier, « est légèrement purgatique et passe pour sortir de la cuisse d'un ange. » Les temps ont changé, la Seine n'a plus ces propriétés médicinales et esthétiques et Mercier, en écrivant dans la préface du Tableau de Paris : « J'ose croire que, dans cent ans on reviendra à mon Tableau » était un heureux prophète. L'heure a sonné, en effet, d'y revenir, la mode est au rétrospectif, comme, au xvme siècle, elle était au néologisme. Nous demandons aux anciens d'intéresser notre imagination et de meubler notre mémoire ; les aventures d'autrefois, immortalisées par la plume d'écrivains gracieux et tendres, ont une vogue nouvelle. En notre commencement de vingtième siècle nous sommes amoureux des précieuses les mieux titrées et des courtisanes chéries des rois ; leurs poètes et leurs pamphlétaires fournissent nos lectures. Ainsi le naturalisme, après nous avoir écœurés puis ravis, n'est plus de mode. Germinal et Pot-Bouille sont d'hier, les Liaisons

(i) Restif delà Bretonne: Monsieur Nicolas, (Louis-Michaud, Edit.).

dangereuses, Manon Lescaut, Z^Sopha — anachronisme agréable — sont de demain. Le xvine siècle, tout entier, ressuscite : les Airs de Rameau, les Paysages de Lancret reposent nos cerveaux las et nos yeux fatigués de lumière artificielle. On revient à la grâce, à ceux qui la chantaient, à la beauté simple de la nature, aux touchants et palpitants écrits où Von aimait sans trop se le dire, où Von jouait sa vie ensuite pour se le prouver, mais où ni les jalousies, ni les adultères n'amenaient le carnage si fort à la mode à notre époque de primordiale industrie et de sentiments supplémentaires.

Mais, si Vinitiation aux sentiments de tout une génération disparue nous est permise, par contre le cadre manque le plus souvent à ces passionnantes descriptions et c'est pourquoi nous avons pensé combler cette lacune en extrayant du compact ouvrage : Tableau de Paris, les chapitres indispensables à notre enseignement sur ce point. Rivarol, qui reproche à Mercier d'avoir peint la cave et le grenier en sautant le salon, exagère quelque peu. Mercier a dit ce qu'il croyait, savait et aussi ce qu'il voyait. Fils de commerçant il a peu fréquenté les nobles chez qui il était rarement admis. Cette lacune dans ses études n'en est pas une pour nous. Les romanciers ayant accoutumé de prendre leurs héros dans les classes brillantes et nous ayant, de ce fait, décrit trop souvent les milieux où ils évoluaient, Mercier n'avait nul besoin de rééditer leurs devoirs de style. Par contre il nous initie aux mœurs, aux habitudes, aux usages des classes jusque là dédaignées. Il aime Paris, mais pas assez pour être aveugle sur ses tares : « Vu politiquement, dit-il, Paris est trop grand : c'est un chef démesuré pour le corps de l'Etat; mais il serait plus dangereux aujourd'hui de couper la loupe que de la laisser subsister ;

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