ROUÉ
de fermeté ; cela ennuie M. de^Voltaire, à qui Von ne parle plus de sa tragédie ; il est jaloux du roué. ï~l
Il faudra donc que l'académie française admette ce mot dans son dictionnaire, comme un des termes les plus familiers à cette bonne compagnie, qui veut donner le ton à toute l'Europe : c'est une gentillesse que l'on se prête et que l'on se rend. Les mots traître, perfide, méchant, ont pâli ; on n'ose point dire de prime abord, c'est un scélérat ; le terme paraîtrait trop fort : on dit, c'est un roué ; et chacun aperçoit les vices brillants et les vices voilés de celui dont on parle.
O peuple Français, si ces preux et loyaux chevaliers vos ancêtres revenaient au monde, que diraient-ils en voyant leurs petits-fils employer ce langage ?
Ainsi les expressions deviennent outrées à mesure que la sensibilité s'émousse. Mais comment nos voisins, qui n'ont pas ces brillantes idées, traduiront-ils ce mot ?
Que diront-ils encore, lorsqu'ils apprendront que l'on cite comme un trait unique, une naïveté, le trait suivant : Une femme est accusée d'avoir empoisonné son mari qui dépérissait de langueur ; elle s'écria : qu'on l'ouvre, on verra que rien n'est plus faux.
Le supplice de Damiens, et les atrocités de Desrues reviennent fréquemment dans les conversations, avec les réflexions analogues ; le caractère, les paroles des fameux assassins sont analysés ; et comme on s'occupe, au sortir de l'opéra, de la réforme de la jurisprudence criminelle, on parle des roués en place de Grève, comme des roués de cour. Depuis que les hommes se passent mutuellement de leur estime, ils s'offensent moins des termes par lesquels on les caractérise. On a dit de l'auteur des Liaisons dangereuses (1 ), c'est la plume d'un roué ; il n'aura pas pris cette épithête en mauvaise part. Le voilà assimilé aux gens de V extrêmement bonne compagnie ; et l'on peint ainsi d'un seul mot l'immoralité.
(1) Choderlos de Laclos.