PAYER SON TERME
Combien parmi vous pâlissent, mes chers et pauvres Parisiens, en lisant seulement le titre de ce chapitre payer son terme ! Il rend un son lugubre. Non, on ne saurait reculer à ce payement. On s'arrange avec sa marchande de modes, qui a déjà gagné le double du prix de ce qu'elle vous vend, quand vous ne lui en payez que la moitié ; on s'arrange avec son perruquier, qui sait très bien et qui avoue même qu'il doit être le dernier des créanciers qu'on paye. On s'arrange avec le limonadier, dont le garçon vous parle du mémoire de son bourgeois, et qui n'en parle plus, si vous le persuadez qu'il faut qu'il aille aux Variétés amusantes (i) en lui donnant trente sous. On s arrange avec^ i# son épicier, avec son boucher, avec son tailleur, même avec , un Juif ; mais on ne s'arrange point avec son principal locataire.
Ur^ principal locataire est un créancier impitoyable, qui vous apparaît à chaque quartier ; mais il est talonné luimême par le propriétaire qui doit à son maçon, et qui rejette son inflexibilité sur les receveurs des trois vingtièmes, qui* font pleuvoir les commandements de par le Roi, parce qu'ils se les font ensuite rembourser au triple.
Une fille d'une conduite équivoque, qui paye régulièrement son terme, devient tout de. suite une très honnête fille. Celle qui ne le paye pas, fût-elle la plus sage et la plus vertueuse du quartier, est rangée bien au-dessous d'une racrocheuse. On n'a enfin la figure d'un honnête homme et d'une honnête femme, que losque l'on a satisfait le principal locataire, dès que le quartier est échu ; il ne salue même que ceux qui l'ont payé avec cette ponctualité.
(i) Pour qui voit les choses avec les yeux de Démocrite, tout Paris est le grand théâtre des Variétés amusantes ; mais je parle ici d'une petite salle du spectacle qui porte ce nom, et que les Comédiens français jalousent plus que tout autre. (Note de Mercier,)
y 6 TABLEAU DE PARIS
Dans les faubourgs, il y a trois à quatre mille ménages qui ne payent point leur terme, et qui promènent tous les trois mois, de galetas en galetas, des meubles dont la totalité ne vaut pas quatre-vingts francs ; ils déménagent pièce à pièce sans payer, et laissent seulement un de leurs meubles pour dédommagement, de sorte qu'au bout de deux ou trois années ils n'ont plus de meubles. Le receveur de la capitation, qui ne s'attendrit jamais, arrive de parlé Roi, et s'empare du dernier.
Il arrive quelquefois dans ces pauvres ménages qu'une femme, prévoyant quinze ou vingt jours d'avance qu'elle ne pourra pas payer son terme, envoie la tête de sa fille chez les apprentis coiffeurs. La pauvre fille, nouvelle Iphigénie, va tendre aux fers rougis, à des mains grossières et pesantes, lesquelles vont tirailler ses longs cheveux, les tordre, les crêper, les mettre en papillotes ; va tendre, dis- je, à ces bourreaux, une tête innocente. On lui brûlera la peau ou l'oreille ; le peigne, conduit par une main novice, déchirera ses tempes ; elle souffrira, tout le long du jour, le martyre : mais elle s'est soumise, hélas ! à ce supplice douloureux pour gagner vingt sous.
La voyez-vous entre deux massacreurs, versant plus de larmes qu'elle ne recevra de deniers ? Toutes les lourdes erreurs de l'apprentissage pèsent sur sa jeune tête. Elle n'a qu'un misérable casaquin, et on la coiffe en duchesse. Elle n'a ni bas ni souliers, et l'on couvre sa tête de trois livres de poudre et de deux livres de pommade. Mais l'édifice sans goût annoncera qu'il a été dressé par des mains ignares, car l'on ne devient pas un Léonard (i) du premier coup de peigne. On a tracassé longtemps les mortelles du bas étage, et offensé leur neuve chevelure, avant que d'avoir osé toucher à celle des divinités de l'Olympe.
Le cendrier, le marchand de bouteilles cassées, le gratteruisseau, le crieur de vieilles ferrailles et de vieux chapeaux, ont leurs gîtes et payent capitation. Quand on voit toutes
(i) Coiffeur de Marie-Antoinette.
PAYER SON TERME fj
les rues peuplées à midi, on ne conçoit pas au premier coup d'œil, où tout ce monde se logera Je soir. C'est comme une ruche bourdonnante ; chaque insecte ailé a sa case : mais dans la ruche humaine, les cases sont prodigieusement inégales. Ici dix insectes sont dans le même trou, tandis qu'un autre insecte logeant des animaux qui le traînent, jetant dans les airs la fumée ondoyante de sa grasse cuisine, occupe soixante fois plus de place.
Depuis trente ans on a bâti dix mille maisons nouvelles, et il y a plus de huit mille appartements qui sont vides. Eh bien, quand vous voulez vous loger, vous êtes fort embarrassés, à cause des convenances. On se loge aussi plus grandement qu'autrefois. Il est très-difficile de décider si la population de Paris a baissé ou s'est accrue depuis quarante ans ; je crois qu'elle a baissé. Les petites locations ont infiniment plus de concurrents que les autres. Il y aura cent personnes qui se présenteront pour une chambre de cinquante écus ; et un hôtel de douze mille livres de loyer portera longtemps écriteau : proportion gardée, le pauvre paye plus cher son appartement que le riche, et il en est de même pour tout le reste ; c' est-là la plus incontestable, la plus triste et la plus instructive vérité, qui se trouve dans tout le cours de mon livre ; et je ne l'ai fait, j'ose le dire, que pour la bien inculquer, sous différentes couleurs, dans la tête des Administrateurs présents et futurs de la grande police. C'est en protégeant le faible et le pauvre, que les lois humaines développent leur plus haute sagesse ; et c'est par là que les royaumes s'honorent dans la postérité la plus reculée.