‹ Tableau de ParisChapitre 68 sur 154 · DE L'HABIT NOIR · texte numérisé non relu

DE L'HABIT NOIR

vec un habit noir on est vêtu, on est dispensé de suivre les modes, et d'avoir des habits de couleur: on est sensé être en deuil ; et quoique ce deuil soit éternel, on passe partout avec cet habillement.

Il annonce, il est vrai, peu d'aisance, et par-là même il est affecté aux solliciteurs, aux officiers réformés, aux rentiers sans accroissement, aux auteurs, etc. Ceux-ci le portent quelquefois pour intéresser en leur faveur, se faire

remarquer, et demander des pensions. Ce stratagème a réussi à quelques-uns : il serait très incivil d'en faire tout haut la remarque.

Les deuils de cour, qui surviennent assez fréquemment, épargnent de l'argent aux bons Parisiens : ces deuils mettent dans la société le plus grand nombre fort à son aise ; et l'on dirait alors que les fortunes sont égales.

La chute des têtes couronnées n'est donc pas désagréable à Paris. Ces morts-là arrangent tout le monde ; car l'habit noir s'accorde merveilleusement avec les boues, l'intempérie les saisons, l'économie, et la répugnance à faire une longue toilette. J'hérite de tel roi, s'écriait un poète de ma connaissance. — Comment ? — Comment ! Il m'en eût coûté ce printemps, pour un habit, vingt pistoles que je remets en poche ; et je porterai volontiers le deuil de Sa Majesté bienfaisante.

Il est assez plaisant de voir un bijoutier porter Je deuil d'une tête couronnée, dont il estropie le nom ; mais l'usage a prévalu, et ce n'est plus un ridicule pour les classes les plus humbles de la société. Lorsque le petit deuil arrive, ceux qui ne sont pas riches, ou qui ne savent pas se mettre, trahissent leur état ; et les gens du monde reparaissent brillants, et se moquent de l'indigence, qui ne sait que se mettre tout en noir des pieds à la tête.

Le coup d'œil le plus brillant au spectacle, est dans ces jours de petit deuil : c'est alors que les femmes et leurs diamants paraissent dans tout leur éclat.

DESTRUCTION DU LINGE

L n'y a pas de ville où l'on use plus de linge qu'à Paris, et où il soit aussi plus mal blanchi. Telle chemise d'un pauvre ouvrier, d'un précepteur et d'un commis, passe tous les quinze jours sous la brosse et le battoir ; et les huit

DESTRUCTION DU LINGE

ou dix chemises du pauvre hère sont bientôt limées, trouées, déchirées et disparaissent pour les manufactures de papier.

Ii faut du papier pour les lettres ministérielles et pour l'impression des opéra- comiques, mais non aux dépens de la chemise du précepteur. Aussi celui qui n'en a qu'une ou deux, ne les livre pas au battoir des blanchisseuses ; il se fait blanchisseur lui-même, pour conserver sa chemise. Et si vous en doutez, passez le dimanche dans l'été sur le Pont-Neuf, à quatre heures du matin, vous verrez sur le bord de la rivière, au coin d'un bateau, plusieurs particuliers qui, vêtus à crud d'une redingote, lavent leur unique chemise ou leur seul mouchoir. Ils étendent ensuite cette chemise au bout d'une méchante canne, et attendent pour l'endosser que le soleil l'ait séchée.

D'autres se tiennent au lit jusqu'à ce que la blanchisseuse soit arrivée. Ils ont déjà la tête bien poudrée ; mais ils n'ont point encore de linge.

Il n'y a pas de lieu sur la terre, je le répète, où l'on use plus le linge à force de le frotter. On entend à un quart de lieue le battoir retentissant des blanchisseuses ; elles font aller ensuite la brosse à tour de bras ; elles râpent le linge au lieu de le savonner ; et quand il a été cinq à six fois à cette lessive, il n'est plus bon qu'à faire de la charpie.

Les commis de bureaux, les mrsiciens, les peintres, les graveurs, les poètes achètent du drap, du galon, et même des dentelles; mais ils n'achètent point de linge. Un beau monsieur ne met une chemise blanche que tous les quinze i ours ; il ^coud des manchettes à dentelles sur une chemise sale, saupoudre son~coT'âu rpomt^m'orTen voit la marque sur son habit de velours. Voilà le Parisien en gros ; iljmie 'e perruquier avant tout ; il lui faut un perruquier tous les jours ; mais la blanchisseuse ne paraît que tous les mois.

La pauvre fille fait de longues remontrances sur les chemises délabrées, qui vont tomber en loques sous les coups de battoir ; le maître des chemises trouées temporise, et en sa présence, revêt à crédit un habit de vingt

DESTRUCTION DU LINGE

pistoles ; ii ne dépensera pas deux louis chez la lingère î il remettra toujours cette dépense à l'année prochaine.

Le Parisien qui n'a pas dix mille livres de rente, n'a ordinairement ni draps de ht, ni serviettes, ni chemises ; mais il a une montre à répétition, des glaces, des bas de soie, des dentelles ; et quand il se marie, il faut qu'il fasse remplefEë~fotcd'ë' dulinge jusqu'aux torchons. Des ménages qui ne sont pas dans l'indigence, vous donnent bien à dîner ; mais la nappe de la table est grossière et rapiécée. Horreur du linge ; voilà la devise du Parisien. C'est apparëTmnenF parce qu'on le déchire incessamment, et qu'il redoute le batoir et la brosse des blanchisseuses.

Page 1