LA PETITE FETE-DIEU
( 'est l'Octave du jour solennel ; c'est une seconde ^~pïtrcession toute aussi magnifique que la première. Quelquefois il a plu le jour solennel ; la procession n'a pu sortir ou elle a été mouillée : quel revers pour la paroisse ! Mais l'accident n'est pas irréparable ; la procession prend ^ tz/Vc sa revanche huit jours après, et la chance est plus heureuse. \ -. Tous les Prêtres sont radieux ; l'encens, les fleurs, la ] musique les accompagnent. Le peuple admire la belle ordonnance sous un ciel sans pluie et se prosterne sur un pavé sec.
Ce jour a une double physionomie : le matin, c'est une fête ; les maisons sont tapissées, la ville est ornée : mais dès que la procession est passée, les échelles se dressent, les tapisseries tombent, les reposons se décomposent, les boutiques s'ouvrent ; la foule travaillante se meut ; les pyramides de savon de l'épicier, l'étau du fourbisseur, la forge du serrurier, l'escapelle du cordonnier, le mortier et les vipères du pharmacien se montrent à travers un reste de décoration : dans une demi-heure la ville a totalement changé de" "face. On aperçoit encore de loin le dais, et les boutiquiers ont repris leurs fonctions.
C'est un jour hermaphrodite ; car on ne sait s'il appartient à la pompe du culte où à l'avidité du commerce : c'est un mélange du sacré, du profane. On emporte précipitamment les tableaux et les statues des saints pour faire place aux pompons du luxe. L'air mondain chasse les vestiges sacrés ; le tumulte du négoce succède à l'ordre paisible et religieux, Sans les fleurs dont le pavé est par-
semé encore, et qui attestent le passage du Saint des Saints, on ne soupçonnerait pas que les Prêtres, une demi-heure auparavant, promenaient le Dieu invisible, et présent au milieu d'un peuple agenouillé.
Le dimanche suivant, c'est encore une procession dans le faubourg Saint Laurent (i) : on l'appelle le grand pardon. Elle est vraiment remarquable, en ce qu'elle est plus nombreuse que toute autre, et plus longue que le long faubourg qu'elle parcourt.
La paroisse Saint Laurent a emprunté ce jour-là les encensoirs de toutes les autres paroisses et des chasubles de toute couleur. Deux cents jardiniers, en cheveux ronds^ sont transformés en prêtres et portent l'habit sacerdotal. Deux reposons, qui rivalisent, représentent l'un un chapitre de l'ancien testament, et l'autre du nouveau. Toutes les couronnes de Flore sont suspendues dans les airs. Des enfans nus, gras et dodus, sont autant de petits saints Jean, et l'agneau vivant les suit, mené avec un ruban couleur de rose ou bleu. Dans cet état d'innocence et de nudité, y quelquefois ces enfants ont donné aux petites filles du quartier la première information sur la différence des sexes. Des Madeleines de huit à dix ans pleurent les péchés qu'elle commettront un jour, et de grosses servantes, vraiment pécheresses, les tiennent par la main : ce serait bien à celles-ci de pleurer. Une multitude de vierges, âgées de quatre à cinq ans, allongent la procession.
Les filles du Sacré Cœur de Jésus marchent posément, mettant leur gloire à ne point regarder à côté d'elles les curieux pressés qui les regardent avidement.
Les bannières de différentes confréries offrent leur saint, martyr ou confesseur ; les uns, relevés en bosses d'or, et les autres en argent. Celui qui porte la bannière marche sur une ligne droite ; il peut s'arrêter, mais il ne rétrogade point.
Cent cinquante thuriféraires font jaillir l'encensoir qui
( i ) Quartier de l'église S1 Laurent.