‹ Tableau de ParisChapitre 93 sur 154 · MIRACLES · texte numérisé non relu

MIRACLES

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impétueux, et qui éteint l'extravagance publique, ainsi qu'on fait d'un embrasement dans son origine, est un

bienfait réel du gouvernement. Que de désastres dans les siècles antérieurs faute de n'avoir pas su arrêter l'étincelle qui à certaines époques allume les cerveaux !

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Toujours de nouveaux adeptes cherchant la pierre philosophai. L'ignorance de la chimie en faisait jadis un grand nombre ; les découvertes nouvelles ont redonné quelque vogue au désir de tenter le grand œuvre. ~" Cela ne doit pas étonner, dans un siècle où l'esprit humain, audacieux et avide de s'instruire, est retombé dans les sciences occultes de la chiromancie, de la magie, de l'astrologie, de l'alchimie. La philosophie hermétique, qui chatouille l'avarice de l'homme, ne pouvait pas manquer d'avoir des partisans ; car l'or a de nombreux adorateurs.

Parmi ces imposteurs ou ces hommes trompés, on a vu figurer un ex-capucin, qui fit des expériences du grand œuvre devant Louis XIII, le cardinal de Richelieu, et plusieurs personnes de la cour : l'anecdote est assez curieuse pour que je la rapporte ici.

Cet ex-capucin, nommé Dubois, était un de ces hommes dont la vie est romanesque : il avait voyagé dans le levant, pendant sa jeunesse. Après avoir vécu dans la débauche, il se fit capucin ; ennuyé de ce nouveau genre de vie, il jeta le froc, et s'enfuit par-dessus les murs des tuileries. Trois ans après, son esprit inquiet le ramena dans l'ordre séraphique ; il prononça ses vœux, et fut admis aux ordres sacrés. Au bout de dix années, il quitta encore l'habit de capucin, et fut se promener en Allemagne. Là, il embrassa la religion luthérienne, et trouva des adeptes qui l'initièrent à l'étude du grand œuvre. Trompé ou

trompeur, il revint à Paris avec le prétendu secret de faire de For ; et comme si ce beau secret donnait de l'audace, il brava le regard des capucins, et cet homme, qui était moine et prêtre, se maria à Saint-Sulpice avec la fille d'un guichetier de la conciergerie.

Tout charlatan est causeur ; et ne parlant que de ce qui l'occupe, il en parle assez bien. L'ex-capucin ayant séduit quelques esprits faibles et crédules, qui le regardèrent comme un homme merveilleux, fut admis insensiblement auprès du fameux père Joseph, (1) le bras droit et le conseil du cardinal de Richelieu. Le ministre ouvrit l'oreille aux promesses d'un adepte qui ne se vantait pas moins que d'augmenter la richesse de la France, la grandeur de son éminence, et de fournir à toutes les dépenses de la guerre. Le grand besoin rend confiants les génies les plus profonds : le cardinal de Richelieu ne croyait rien d'impossible, et ne soupçonnait même pas qu'on pût tromper son regard ; il crut le père Joseph, et il fut arrêté que le fabricant d'or travaillerait en présence du roi, de la reine, du cardinal, du père Joseph, du surintendant, et autres, qui prisaient par-dessus tout cette importante découverte.

Le jour étant pris, Dubois se rend au Louvre, apporte une coupelle et un creuset pour son expérience, allume le feu, y met ses vaisseaux ; et de peur qu'on ne le soupçonne de fourberie, il accepte pour aide de son travail, un garde-du-corps que le roi lui-même lui choisit.

Alors Dubois élevant la voix, dit : « Qu'il plaise à sa « majesté de commander qu'un de ses soldats donne dix « ou douze balles de mousquet, que je vais convertir en « or. » On donna les balles, et Dubois fit voir, en même temps, qu'il jetait sur le plomb la valeur d'un grain de sa poudre de projection ; après quoi il couvrit de cendres les balles qui étaient dans la coupelle, et dit encore à haute voix : « Qu'il plaise à S. M. d'écarter peu à peu les cendres

(1) François Leclerc du Tremblay, dit le père Joseph, d'abord officier, puis capucin (1 577-1638).

« avec un soufflet, ou d'en donner Tordre à qui il lui plaira ». Louis XIII ne voulut confier ce soin à personne ; il prit le soufflet, et comme il soufflait fort, dans l'impatience de découvrir cet échantillon des richesses infinies qui lui étaient promises, les cendres voltigèrent sur les assistants, et la reine, plus curieuse ou plus intéressée, s'en laissait accabler. Toutes les cendres étant soulevées, le lingot d'or parut. Ce ne fut qu'un cri de surprise, et puis d'allégresse: sa majesté et son éminence embrassèrent Dubois ; le roi, dans son enthousiasme, le déclara noble, et le fit chevalier, en lui donnant l'accolade à la façon des anciens preux chevaliers de la table ronde ; et pour combler, en un mot, toutes les faveurs, il lui permit de chasser dans toute l'étendue de ses plaisirs.

Le cardinal de Richelieu, que j'ai toujours admiré, parce qu'il avait une âme forte, eut un beau mouvement : il dit à Louis XIII qu'il fallait ôter les tailles, taillons, subsides, et toutes les impositions qui sont à charge au peuple ; que le Roi ne se réserverait que son domaine, avec quelques fermes et droits seulement, comme des marques de sa suzeraineté et de sa puissance souveraine. L'œil étincelant de joie, il annonçait la renaissance de l'âge d'or, et ce qui flattait encore plus son génie politique, la suprême domination de la France sur toutes les puissances de l'Europe ; il embrassait le père Joseph, et lui promettait à l'oreille le chapeau de cardinal. Le garde-du-corps eut 8000 livres pour avoir aidé à cette belle œuvre, et tous les assistants, dans le ravissement et dans l'ivresse, respectaient l' excapucin. Je le crois sans peine. Si la poule de la fable, si la poule aux œufs d'or existait, elle pondrait fièrement à Versailles, et les gardes-du-corps, loin de la gêner dans ses fonctions, monteraient la garde et formeraient barrière autour d'elle.

Dubois fit une nouvelle expérience, et le roi tira luimême du feu le creuset avec des pincettes : la vue de ce nouveau lingot causa un redoublement de plaisir ; quand il fut refroidi, il passa dans les mains de sa majesté, qui

envoya chercher un orfèvre, lequel, après avoir fait Fessai de ces deux échantillons, trouva que l'or n'était qu'à vingtdeux carats, c'est-à-dire, au titre courant de l'espèce monnayée. Comme l'ex-capucin craignait que ce rapport si parfait avec la monnaie ne fît soupçonner quelque chose, il se hâta de dire, que pour ses essais il faisait l'or à ce titre ; mais que dans son travail en grand de la transmutation, son or serait pur à vingt- quatre carats. L'auguste assemblée qui se plais :it dans son illusion, fut satisfaite de cette réponse.

Les expériences étant faites, le cardinal de Richelieu tira Dubois à part, et lui dit que, pour commencer, le roi n'avait besoin que de huit cents mille francs par semaine, mais qu'il fallait qu'ils fussent délivrés régulièrement. Le charlatan promit tout, pourvu qu'on lui laissât seulement dix jours pour bien cuire sa poudre de projection, qui, par un accident, avait été incrudêe, jargon de l'art, auquel le cardinal ne fit point attention, en disant qu'il lui accordait non seulement dix jours, mais vingt, s'il en avait besoin.

L'ex-capucin, au lieu de faire son travail et de purifier sa poudre, prit le plaisir de la chasse, fit grande chère chez lui, assembla tous les gens de sa connaissance, les régala avec magnificence, les entretint de ses succès et de la science sublime ; il fut regardé partout comme un homme extraordinaire.

Cependant le temps se passait, et rien ne se préparait. Le cardinal envoya le père Joseph solliciter le faiseur d'or de se mettre à l'œuvre. Il demanda quelques jours, qu'on lui accorda, et qu'il ne mit pas mieux à profit. Le roi n'était pas moins impatient de voir de gros saumons d'or de cinq à six cents mille livres ; car les rois ne font plus rien qu'avec de l'or, ainsi que moi faible particulier : mais comme les saumons ne paraissaient point, on eut des soupçons, et bientôt des craintes d'avoir été dupé.

Il y eut des ordres pour veiller de près ce charlatan, et l'empêcher de prendre la fuite, comme en effet il le méditait. Bientôt le cardinal, qui ne marchandait point la liberté

d'un homme, le fit transférer au château de Vincennes, où il fut licite à l'ex-capucin de faire beaucoup d'essais qui ne produisirent rien. Après plusieurs tentatives encore inutiles, il ne laissa plus douter qu'il ne fût un imposteur. Vainement disait-il qu'il lui était impossible de travailler n'étant point libre, et que l'esclavage détruisait la vertu de sa poudre de projection ou de multiplication : il fut conduit à la Bastille, et mis dans un cachot.

Le cardinal de Richelieu n'était point homme à lui pardonner de l'avoir abusé si publiquement et si solennellement ; mais en habile politique, il ne voulut point paraître avoir été trompé par un art surnaturel, ce qui aurait donné trop beau jeu aux rieurs. On rechercha dans la vie privée de l'ex-capucin, tout ce qui pouvait l'inculper : Richelieu créa une commission ; on représenta à l'excapucin la rognure de plusieurs pièces d'or, et il fut aisé de le condamner comme ayant altéré la monnaie, ou en ayant même fait de la fausse.

Sa vie errante et vagabonde offrait plusieurs délits ; il fut jugé par la commission, et condamné à être pendu. Comme il allait mourir, il déclara qu'il avait trompé de dessein prémédité le roi, la reine, et monseigneur le cardinal : il avoua qu'il n'avait jamais su faire de l'or ; mais qu'ayant reconnu l'extrême crédulité des hommes sur tout ce qui leur promettait une immense fortune, il avait mis à profit ce penchant, pour vivre aux dépens de ceux qui l' écoutaient. Il ajouta qu'il avait composé et qu'il vendait fort cher un petit livret, où était renfermé son prétendu secret de faire de l'or, et que, selon les acheteurs intéressés et crédules, il haussait ou baissait le prix de son ouvrage. Pour dernier aveu, il dit que tout son procédé consistait dans un escamotage subtil ; que, sous prétexte d'arranger la coupelle, il glissait adroitement, sans que personne s'en aperçût, un certain point d'or sous la cendre, et en retirait le plomb. Cet or provenait de la rognure des pièces d'or ; et c'était ainsi qu'il avait eu la témérité de vouloir tromper le roi, la reine, et monseigneur le cardinal.

Dubois fut pendu le 25 juin 1637.

Supprimez la fin tragique de l'ex-capucin ; connaissezvous, lecteurs, un sujet plus plaisant, ou qui prête mieux aux ariettes et au dialogue d'un opéra-comique ? L'éminence rouge, l'éminence grise, les graves personnages autour du creuset, le fourbe qui se joue de tous ces acteurs figurant sur la scène du monde, de ces grands acteurs qui ont besoin d'or comme nous, qui l'aiment comme nous, qui, comme nous, n'en ont jamais assez, qui embrassent comme nous celui qui leur fait des promesses. Oh ! quelle comédie philosophique ! J'en ris tout seul, au fond de mon cabinet.

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