INOCULATION I3Î
conservé cet éclat qui ajoute aux traits de la beauté. Mais si je me promène dans Paris, je vois avec chagrin que les vieux préjugés n'y sont pas détruits : c'est encore^ un spectacle affligeant que de rencontrer des visages défigurés, sur des bustes d'ailleurs gracieux. On a fait intervenir jusqu'à la religion comme obstacle à un usage adopté aujourd'hui chez tous les peuples raisonnables, et Ton ne sait combien de temps encore la beauté parisienne sera soumise à cette grêle -affreuse qui épargne les campagnes et les villes de l'heureuse et tranquille Helvétie.
Pourquoi le Parisien s'obstine-t-il à voir le nez et les joues de ses filles rongés et cicatrisés, leurs yeux éraillés, lorsqu'elles pourraient conserver ce poli qui, avec la grâce J\ji qui les anime, en ferait les plus charmantes créatures de l'Europe ? car leur démarche, leur maintien, leurs habille- jAaX^rl ments ont un agrément qui les distingue des femmes des autres peuples.
Les premiers ouvrages en faveur de l'inoculation sont sortis du sein de la capitale, et les Suisses ont adopté ces vues heureuses. Tandis que nous nous épuisions en stériles brochures, que nous combattions l'évidence, que les prêtres se mêlaient de ces questions purement physiques, un peuple sage, qui se rit de la superstition et qui étend la liberté dont il connaît le prix, saisissait les bienfaits de l'inoculation, et nous laissait la folie des disputes et l'opiniâtreté de l'aveuglement.
Mais le bon sens est peut-être à Paris la faculté la plus rare, et beaucoup plus rare que l'esprit même ; c'est le bon Sens""" qui manque à cette foule d'habitants : si onlesexa- ? ^ mine de près, ils ont tous plus d'esprit et d'imagination que de logique. Le bon sens, plus commun dans les républiques, appartient moins à un peuple qui n'a point une existence politique ; il ne se donne pas la peine de chercher la vérité : qu'en ferait-il ? Chacun est indifférent à tout ce qui ne constitue pas sa profession particulière ; il ne voit qu'elle, et les connaissances qui tiennent à l'intérêt général lui échappent ou ne le touchent que faiblement.
Nous avons eu lieu de remarquer plusieurs fois, que le Parisien manquait d'instruction, qu'il suivait opiniâtrement les préjugés les plus contraires à ses véritables intérêts, qu'une foule de vieilles idées lui étaient encore chères. Ce défaut d'instruction dans la majeure partie du peuple n'est pas un petit inconvénient, parce qu'il rétrécit de jour en jour les idées religieuses et politiques, qu'il subordonne les choses les plus sérieuses à la futile plaisanterie, et qu'il sera facile de mouvoir ce peuple comme des marionnettes, tant qu'il n'aura pas sur certains objets des notions exactes et préliminaires.
Ils sont les médecins du peuple. Le peuple n'a pas de A quoi payer ceux qui roulent en voiture. Il va chez ceux qui donnent en même temps la consultation et le remède : par là il est dispensé de payer l'apothicaire.
Les empiriques ne sont pas despotiques. On va chez eux, on marchande, on tâte de leur remède ; s'il réussit, on continue ; s'il ne fait pas du bien, on le met de côté. Mais le .médecin ne se relâche pas de la rigueur de ses ordonnances.
Le médecin qui raisonne, tantôt tue et tantôt guérit. L'empirique en fait autant ; mais du moins il ne raisonne pas. Il se conduit par l'expérience ; et comme nous sommes tous plus ou moins pyrrhoniens, lorsqu'il s'agit de cette science très obscure, nous ne voyons pas de mauvais œil les empiriques qui ont aussi à citer leurs merveilleuses guérisons.
L'empirique sera constamment le médecin du pauvre, de l'indigent. Celui qui n'a point de temps à perdre, monte chez l'Esculape grossier : Me guêrirez-vous ? lui dit-il d'une voix impérative ; je n'ai pas le loisir d'être malade. L'Esculape répond affirmativement, oui, je vous guérirai.
Quand il n'y aurait que ce ton ferme, assuré, qui frappe le malade, ce serait déjà un grand bien ; car il commence par fortifier l'âme, et le médecin de la Faculté, avec sa parole incertaine et ses tâtonnements, ne verse pas dans l'âme le courage ni le baume restaurant de l'espérance. Il est froid, tandis que l'autre, chaud et véhément, vous dit d'une voix forte et convaincante : prenez et guérissez.
Ce ton éloquent ranime et conforte le malade, chasse la peur, et commence peut-être la guérison. Il ne faut pas compter pour peu cette force, imagination ordinaire aux empiriques, et qui leur fait dire à des squelettes ambulants : j'en ai guéri bien d'autres ; vous ne digérez pas ; eh bien, dans quinze jours vous mangerez un aloyau avec moi.
Un médecin blême avec une voix flûtée, l'œil indécis, vous tâte le pculs mollement, profère de ces phrases élégantes, mais dont on sent Je vide. Il semble vouloir temporiser avec la maladie, en faire un objet de curiosité. Son ton doux et mielleux a la constitution vaporeuse des femmes et des élégants de nos jours. L'empirique, au contraire, a la parole hardie, l'œil sûr ; il fait tourner son malade, lui bat l'épaule, s'empare de son imagination, et en le félicitant d'être venu le trouver, il a déjà changé la situation de son esprit. /^£. ^^V»- ^ **
Le peuple trouve donc que les médecins n'ont pas le talent de la parole ; et conformément à sa manière de juger, il a recours aux errpiriques qui ont le ton populaire, qui font rire les agonisants, en leur prouvant qu'ils se porteront bien avant peu, et qui distribuent l'apophtegme médical et la bouteille pour vingt-quatre sols.
Dites à un de ces hommes, un tel a dit que vous étiez un empirique ; il répond sans se déconcerter et avec hardiesse : il m'appelle un empirique, et moi je l'appelle un médecin. Il ne sait pas bien mon nom. Grâces à Dieu, je ne suis point médecin, je suis guérisseur. Et le peuple soumis à cette voix forte, à ce visage décidé, à ce geste ferme, répète, il est guérisseur ! Et comme il compte être guéri, il l'est déjà à moitié.
134 ÎAÊLEAU t>Ë PARIS
Tous ceux qui distribuent des remèdes sont enregistrés à la police ; ils sont tolérés lorsqu'ils ont déposé le secret de leur composition entre les mains du premier médecin du roi. Plusieurs remèdes dont on fait usage dans la médecine, sont dus originairement à des empiriques. Et ne peut-il pas se trouver un remède bon au corps humain, dans presque toutes les circonstances ? Ne voyons-nous pas aujourd'hui, que toute l'apothicairerie, entre les mains des véritables gens de Fart, se réduit au tartre stibié, au jalap, au quinquina, au mousse de Corse à l'éther; voilà ce qui sauve la vie. Un bon remède applicable dans une foule de maladies, peut donc se trouver entre les mains d'un empirique ; et un remède non universel, mais bienfaisant dans presque tous les cas, n'est pas aussi chimérique qu'on voudrait le dire.
Quoi qu'il en soit, le peuple qui n'a pas plus envie de mourir que les grands, court chez les empiriques, croit aux empiriques, ne renoncera pas aux empiriques ; il a droit de les interpeller, de les tancer. Le malade dispute, se plaint, gronde, ce qu'il ne peut avec le médecin irréfragable.
Il résulte que les empiriques guérissent et ne tuent pas plus de monde que les médecins endossant robe fourrée.
Certains médecins disent qu'il y a deux mille maladies, comme les casuistes disent qu'il y a cinq cent mille péchés. Les médecins sont au physique, ce que les casuistes sont au moral. Ils connaissent mieux la nature des maladies, les symptômes et les crises que les anciens ; mais le remède ! Voilà le pont. Le pont ! direz-vous ; qu'est-ce à dire ? Je vais vous l'expliquer.
Il y avait un torrent qui coupait un chemin ; des ingénieurs vinrent et déterminèrent la rapidité du courant, la profondeur .du torrent, la masse des eaux, la hauteur des bords. Bref, tout était mesuré géométriquement avec une précision rigoureuse ; mais le chemin était toujours coupé ; le pont ne joignait pas les rives opposées. Un maçon vint, qui n'était ni architecte ni géomètre, et dit : je m'embarrasse fort peu de la grosseur, de la rapidité du torrent,
du lit qu'il occupe, qu'il creuse ou qu'il ronge ; mais je vous ferai un pont, et vous passerez dessus : ce que ne peuvent faire ces messieurs, qui vous disent le mieux du monde comment le torrent vous empêche de passer.
Et sans calculer ni mesurer la force et l'étendue du torrent, il fit une arche solide. Le pont fut bâti et l'on passa Les géomètres surent très-bien ce qu'était le torrent ; et le maçon sut que quand il y avait un torrent, le tout était d'y faire un pont.
Les médecins sont les jaugeurs du torrent, le guérisseur
est le maçon.