AFFAIRES DE SUISSE
Insurrection des Vaudois (décembre 1797). — lotcrteulion de* Français (mars 179^, — Prise de Berne (i5 mars).— Constitution helvétique (mai 1798).
L'égalité cherchait partout à s'étendre, le privilège avait disparu d'une partie des états vénitiens, de Gênes, du patrimoine de saint Pierre. Mais les institutions aristocratiques de la Suisse étaicut restées intactes, et si la neutralité douteuse du sénat de Berne avait fermé son territoire aux opérations de la guerre , elle avait laissé un vaste champ aux menées contre-révolutionnaires. Le directoire réagit sur lui en excitant les passions populaires, en leur prêtant l'appui de deux divisions ti-
CAMPAGNE DE 1978. i6S
rées des armées du Rhin et d'Italie. La dernière s'étant rapprochée de Genève, les Vaudois s'insurgèrent. Soumis aux cantons de Frihourg et de Berne , ils avaient jusque alors été privés de droits politiques et ils saisissaient , avec ardeur, l'occasion de les conquérir. Le sénat , ayant levé ses milices, les porta sur Lausanne. Mais la division française (10,000) entra dans le pays de Vaud et les Suisses se retirèrent devant elle. Bientôt la révolution s'étendit : Berne fut réduit à courir les chances de la guerre. Brune vint prendre le commandement de l'armée (i5 à 20,000) qu'il fît avancer par Soleurc et Fribourg. Le général suisse d'Erlach no désespéra point d'arrêter ces deux colonues qui, n'ayant aucune communication entre elles, eussent pu se briser contre des positions célèbres; mais il commandait à des milices indisciplinées; elles ne tinrent nulle part ; elles se crurent trahies; elles laissèrent prendre Berne, tuèrent leur général et se dispersèrent. s
Maîtres de Berne, les Français dressèrent le plan d'une constitution analogue à la leur et la proposèrent à l'acceptation delà Suisse. L'Oberland, les cantons de Schwitz,Uri, Underwald, Zugct Glaris cherchèrent à la repousser les armes à la main. Battus dans toutes les rencontres, ils cédèrent , et sans attendre leur adhésion 1 on proclama la république helvétique.
EXPÉDITIOÎI d'bgypte.
Dépari de la Qottc (19 mai 1798}.— Prise de Malte (1 a juin).— D'Alexandrie (a juillet).— Combat de Rahmaoieb (to).— De Cliobrikit (i3). — Bataille des Pyramides (ai). — Occupation du Caire (a5). — Combat de Salabieb (11 août).— Bataille navale d'Abouqir (2 et 3 août). — Expédition dans JcFiùoum (»5 août).— Bataille de Scdment (7 octobre).— Révolte du Caire (it).
L'Autriche dévora son ressentiment et l'on se livra sans crainte d'une diversion continentale aux projets contre l'Angleterre.
On avait résolu de débarquer en Irlande, mais les apprêts n'étaient pas encore terminés lorsque Bonaparte partit pour une expédition dont i! avait donné l'idée et dont les conséquences embrassaient le monde entier. La Turquie, vieille et fidèle alliée de la France, marchait à grands pas vers sa ruine. Les Russes lui avaient enlevé récemment le littoral nord de la mer Noire; l'Egypte, asservie à la milice des Mamelucks , était dans un état constant d'insubordination. En Syrie , un de ces empires éphémères qui s'élèvent et disparaissent en Orient, venait de braver sa puissance. Il n'existait plus, mais les populations hostiles n'attendaient qu'un étendard pour se rallier contre la Turquie.
On voulut, ou la régénérer et lui donner assez de nerf pour tourner la coalition, de manière à tenir en échec les cours de Vienne et de Pétersbourg, ou compléter sa ruine et la remplacer par un gouvernement nouveau dévoué à la république. On voulut prendre pied en Orient , menacer les établissemens anglais de l'Inde, enfin rappeler à la vie le commerce de la Méditerranée.
Ces grandes conceptions, que les plus hardis ministres du temps passé eussent rejetées comme chimériques, trouvèrent à peine quelques contradicteurs. L'armée d'Italie reçut la mission de gagner l'Egypte, qui n'appartenait plus que de nom aux Ottomans et de l'enlever aux Mamelucks. Le secret étant la condition première du succès de l'entreprise, il était impossible de la concerter avec le divan. On donna l'ordre à un négociateur renommé (M. de Talleyrand) de partir pour Constantinople, peu après la flotte, pour demander au sultan le renouvellement des anciens traités avec la France, eu lui offrant, comme gage de cette alliance, l'Égyptc et l'Orient soumis , et l'appui de légions partout victorieuses.
Les troupes, sous le nom d'aile gauche de l'armée d'Angleterre, se rapprochèrent des côtes. On nolisa des transports à Toulon , à Gênes , à Civita-Vecchia , à Bastia. On réunit pour les convoyer 1 3 vaisseaux de haut bord et 90 bâtimens de guerre , montés par 10,000 hommes d'équipage et commandés par le contre-amiral Brucys.
L'Europe voyait avec surprise la marine française, après tant de désastres, se déployer si menaçante. La destination de cet armement était soigneusement cachée. On savait que des ingénieurs, dessavans, des artistes t des hommes de lettres devaient être embarqués y et l'on s'épuisait en conjectures sur le but de ces immenses préparatifs. Les suppositions s'arrêtaient aux Iles Britanniques, au Portugal, et les escadres anglaises, négligeant la Méditerranée, sillonnaient l'Océan pour veiller aux points vulnérables. Cependant Bonaparte arriva à Toulon où se trouvaient le vaisseau amiral et la plus forte division. A la vue du théâtre de ses premières armes , à la vue des vétérans d'Arcolc qui le saluèrent de
leurs acclamations , à la vue de cette flotte majestueuse qui allait le conduire à de nouvelles destinées, il dut pressentir sa grandeur future. Les vents contraires le retinrent quelques jours : eufin le 1 9 mai, près de 3oo transports et les bâtimens d'escorte se déployèrent par un temps magnifique. Dès le soir on avait gagné la haute mer : on devait rallier les autres convois dans les eaux de la Sicile et relâcher à Malte.
L'armée entière, forte de 3ô,ooo hommes, formait cinq divisions d'iufanterie sous Kleber, Desaix, Bon , Dugua , Régnier, plus un corps de cavalerie commandé par Murât. Berthicr avait repris son poste à l'état-major. CafTarelli-Dufalga dirigeait le génie, Dommartin l'artillerie, les généraux Menou , Alexandre Dumas , Vaubois étaient attachés au quartier-général. Enfin, des savans et des artistes au nombre desquels brillaient Monge, Bcrtholet, Fourrier , Denon, faisaient partie de l'expédition.
On devait en passant prendre possession de l'île de Malte; on se présenta devant la place le 10 juin. Le grand-mattre refusa l'entrée du port et se mit sous les armes. Il avait, autour de lui, 4oo chevaliers, un régiment de 5oo hommes et les milices levées sur une population de 100,000 âmes, très peu affectionnée à ses maîtres. On jeta quelques colonnes à terre, on culbuta les troupes de l'ordre. Mais la forteresse pouvait braver long-temps les efforts de l'armée et les instans étaient précieux. On négocia; Bonaparte intimida, séduisit le grand-maître et réussit à lui (aire signer une capitulation. Félicitons-nous, dit CafTarelli, en franchissant ces remparts célèbres, félicitons-nous de ce qu'il s'est trouvé dans la place quelqu'un pour nous en ouvrir les portes ! Huit jours suffirent pour organiser file dont Vaubois fut nommé gouverneur. La flotte reprit le large le 19 juin et arriva le premier juillet dans la rade d'Alexandrie. La population entière était armée; elle avait reçu l'éveil. L'escadre de Nelson, qui au bruit du départ de Toulon, s'était élancée sur la Méditerranée , impatiente d'atteindre la flotte, avait touché terre en donnant avis de l'approche des Français. Malgré la mer houleuse, on fit aussitôt des dispositions pour saisir le port , avant le retour de l'amiral , que l'on s'attendait, d'un moment à l'autre , à voir reparaître.
Pendant ces apprêts, on signale une voile à l'horizon. O fortune! s'écria le général en chef, me refuseras-tu quelques heures ! Mais la fortune était loin de se montrer sévère. Ou reconnut le pavillon français et l'on continua le mouvement. Menou débarqua quelques bataillons a une lieue et demie d'Alexandrie. Pendant la nuit, Kléber, Bon, Bonaparte suivirent : 3 à 4ooo hommes se réunirent sur la plage, et marchèrent à lassant. C'était un vigoureux coup de main : les Turcs sont intrépides derrière des murailles. Il fallait enlever brusquement les portes ou se
résigner à une longue résistance. On en vint à bout. Accueillie par des hurlcmcns horribles et une vive fusillade, la troupe emporta d'élan trois entrées de la ville et déblaya le rempart. Alors les habitans se soumirent et reçurent les Français qui s'annoncèrent comme allies du Sultan, venus pour délivrer le pays du joug des Mamelucks.
Cette milice renommée était réellement le seul ennemi qu'on eût à combattre; elle se composait alors de 7 à 8000 cavaliers d'une bravoure à toute épreuve. Malgré la présence d'un pacha nommé par le sultan , elle possédait le pays et avait des chefs ou beys qui, souverains indépendans, chacuu dans sa province, reconnaissaient cependant une sorte de suprématie à deux d'entre eux, Ibrahim et Mourad. Le premier avait une grande réputation de prudence, de capacité administrative; le second était célèbre par son courage, son coup- (l'œil, ses succès à la guerre. Celui-ci venait à la rencontre de l'armée, à la téte de sa formidable cavalerie, des milices turques et des Arabes du désert.
On sait que l'Egypte n'est qu'une étroite et longue vallée resserrée par deux chaînes de collines qui, à droite et à gauche du Nil, marquent les limites du désert. Un peu au-dessous du Caire le fleuve se divise , et ses bras , reçus par de nombreux canaux , fertilisent une plus vaste étendue de terrain. On se rend ordinairement d'Alexandrie au Caire, en remontant le Nil par la rive gauche; mais le chemin longe d'abord la mer, il est ensuite resserré par le lac d'Edkou, puis par le désert. Cette disposition des localités offre des chances de résistance , mais les combinaisons de Bonaparte ne laissèrent point aux beys la faculté d'en tirer parti.
Il calma facilement Alexandrie, en se bornant à saisir les propriétés des Mamelucks; les fonctionnaires turcs et arabes restèrent en place et témoignèrent des dispositions les plus pacifiques. Cependant l'armée entière opéra son débarquement; les transports entrèrent dans le port, trop peu profond pour recevoir les bâtimens de haut bord , qui poussèrent jusqu'à la rade d'Abouqir. Klcbcr, qui avait reçu une légère blessure, fut nomme gouverneur d'Alexandrie, et les corps d'expédition, formés en deux colonnes, se portèrent en avant. La principale, sous les ordres de Desaix, pointa droit à Damauhour sur le Nil, à travers le désert; l'autre suivit la route ordinaire et se rendit à Rosette, pour ouvrir le fleuve à une flottille qui devait remonter le cours : toutes deux eurent ordre de se réunir à Rahmanieh.
Cette marche était hardie; on bravait une chaleur brûlante, la soif, des sables devorans, et les insultes des Arabes; mais on tournait les difficultés de la route, où les ennemis auraient pu trouver le plus de moyens de défense, et l'on allait se concentrer avant eux daus la vallée du Nil.
Après deux jours de fatigues et de souffrances inouïes, que la troupe
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supporta avec une admirable constance, on parvint aux rives du fleuve, où Ton s'arrêta quelques heures avant de pousser jusqu'à Rahmanieh. Là, Desaix se heurta contre une avant-garde de 800 Mamelucks qui commençait à déboucher. Pour la première fois, on vit ces guerriers célèbres dont les armes élineelantes, le riche costume, les superbes montures frappèrent de surprise les soldats républicains; à la suite d'un court engagement, on les replia sur Chobrûkit où se formait le corps de bataille. Cependant la flottille et les autres divisions rejoignirent : l'armée s'ébranla, en remontant le Nil, à la recherche de l'ennemi. Elle le trouva rangé en bataille à Chobrâkit. Mourad-Bey, avec 4«oo Mamelucks et une nuée de Turcs et d'Arabes s'apprêtait à lui disputer le passage.
Un des traits du génie de Bonaparte était sa promptitude à vaincre des diflicultcs nouvelles par de nouvelles combinaisons. L'Apennin , les gorges du Tyrol, les marais d'Arcole, les fleuves de l'Italie, la plaine de Mantoue étaient remplis du souvenir des éclats soudains que la nécessité du moment faisait jaillir de cette tête puissante. Il conçut, avec le même à-propos, la tactique qu'il devait opposer au courage impétueux de ses adversaires.
Il forme ses divisions en carrés longs sur quatre files de profondeur, qui se flanquent mutuellement, l'artillerie aux angles et dans les intervalles. Mourad ordonne la charge, mais ses braves cavaliers se brisent contre une inébranlable barrière de baïonnettes; le feu croisé de l'artillerio achève de les éloigner du champ de bataille. Alors les carrés, jusque-là immobiles, s'élancent au pas de charge et s'emparent du camp de Chobrâkit.
Les Mamelucks perdirent 600 hommes, les Français une centaine. Dans la même journée, la flottille qui devait mesurer sa marche sur celle de la troupe, fut entraînée au loin par les vents. Engagée au milieu des bâtimens turcs, elle courut de grands dangers; mais elle réussit à se débarrasser d'une attaque très vive et à prendre part au succès général; dans le combat, les savans payèrent vaillamment de leur person ne.
Mourad pressentit qu'il ne pourrait arrêter les vainqueurs qu'en déployant toutes ses ressources, et il se hâta de regagner le Caire. Bonaparte s'avança sans autre obstacle que la difficulté des approvisionnemens et les attaques continuelles des cavaliers arabes, qui voltigeaient sur les flancs des colonues de marche, massacrant sans pitié tout ce qui s'en écartait. On murmurait, mais on tourna le coude que faisait le Nil à Wardan, et bientôt on s'établit entre le fleuve et le canal Joseph ; on trouva des vivres, on sentit l'approche d'un événement décisif, alors toutes les fatigues, toutes les souffrances furent encore une fois oubliées.
Le 21 juillet, au lever du soleil, on reconnut l'armée ennemie; l'on
aperçut, à gauche , les dômes, les minarets du Caire, et dans le lointain, à l'horizon, les pyramides. C'est là que, par l'effet d'une marche habile, le sort de l'Égypte allait être décidé en une seule journée. A l'aspect de celte ville de merveilles, de ces immenses monumens d'une civilisation inconnue, les âmes s'exultèrent, l'armée entière battit des mains, et le général en chef, toujours prompt h s'emparer des émotions qu'il voyait naître, parcourut les rangs en prononçant ces mots dignes d'un tel champ de bataille : « Soldats! songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent. »
Les beys ignoraient profondément la guerre; ils n'avaient point fait éclairer la marche des Français, et l'on ne sait sur quelle conjecture ils s'attendaient à être attaqués par les deux rives. Leurs mesures prises, au milieu d'une confusion extrême, se ressentaient d'ailleurs du mépris que leur inspiraient les Européens. Us avaient divisé leurs forces eu deux armées que liaient entre elles une nombreuse flottille. Mourad, à la droite du fleuve, avait renfermé dans Embabeh ao,ooo fantassins, couverts de quelques retranchemens informes, et défendus par 4o pièces de grosse artillerie. 3ooo Arabes gardaient Gizeh, petite ville fermée d'une enceinte, et 6000 Mamelucks avec leurs fellahs (suivans), rangés le long du Nil, établissaient la communication entre les deux positions. C'était l'armée occidentale forte d'environ 4o,ooo hommes; Ibrahim et le pacha, à la tête de quelques Mamelucks, des spahis, des janissaires, formant l'armée orientale ( i5 àao,ooo), couvraient les remparts du Caire.
A l'approche des Français , un corps de cavalerie sortit d'Embabeh et chargea l 'avant-garde ; mais il fut replié par un feu de file en laissant quelques morts. Bonaparte fit aussitôt les apprêts de l'attaque. Il avait reconnu les retranchemens d'Embabeh qui n'étaient point de nature à résister à son infanterie. Il s'était aperçu que les canons du camp, montés sur des affûts fixes, n'en pourraient sortir. Il ne lui en fallut pas davantage pour arrêter ses dispositions. Comme à Chobrâkit , ses divisions se formèrent en carré ; mais au lieu d'attendre les charges de l'ennemi, elles s'avancèrent semblables à dévastes tours qu'un art puissant aurait rendues mobiles. Les trois premières, la gauche appuyée au Nil, manœuvrèrent pour entourer Embabeh (le général en chef marchait avec celle de droite); les deux autres, Desaix et Reynier , se portèrent , parallèlement au fleuve sur le front des Mamelucks, dénotant le projet de défiler devant eux , hors de la portée du canon et de leur interdire la retraite sur la Haute- Egypte. Celte combinaison surprit d'abord Mourad ; mais il vit aussitôt le péril , il comprit que ces forteresses vivantes allaient peser sur lui , le serrer, le presser contre le Nil et mettre fin à la guerre en le rejetant sur la Syrie. Du même coup-d'œil il reconnut ce qu'il avait à faire, Saisis-
sant ses Mamelucks il s'élança contre Desaix résolu d'arrêter 'à tous prix un mouvement si décisif. Sa détermination soudaine compromit un moment le succès de l'armée. Les rangs de Desaix rompus par le terrain laissaient des ouvertures, mais la tôte des Mamelucks arriva peu nombreuse. On la contint, on gagna quelques minutes qui suffirent pour rectifier le carré, et leur masse échoua contre la fermeté de l'infanterie. Ces cavaliers, si brillans, si intrépides, n'avaient aucune idée des manoeuvres européennes. Ils chargèrent en désordre ; les uns , entraînés par l'instinct de leurs chevaux, voltigeaient autour des carrés, cherchant à faire brèche ; d'autres poussaient jusqu'à la pointe des baïonnettes et se faisaient tuer à bout portant; on en vit pleins de rage se brisant contre ces terribles murailles de fer, tourner leurs chevaux agiles, lescabrerctse laisser glisser sur la tf te des imperturbables fantassins. Vain dévoûment ! Ils mouraient sans ébranler leurs adversaires aguerris. Enfin la troupe entière, courant de Desaix à Rcynier et de Reynier à Desaix, écrasée par la mitraille et la mousqueterie s'enfuit en désordre. Quelques-uns se rejetèrent sur le camp; Mourad jugeant que tout était perdu conduisit le reste à Gizeh.
Tel est l'ascendant des nations occidentales : une charge de cavalerie manquée livra l'Egypte à Bonaparte, et la milice des Mamelucks, noble reste des institutions du moyen âge, comparable de tous points aux chevaliers de cette époque, s'évanouit en un instant devant des fantassins recrutés depuis 4*5 ans dans les villages de France.
À peine dégagé de leur attaque, Desaix poursuivit Mourad et ne tarda pas a prendre possession de Gizeh. Cependant Bonaparte jeta le carré où il s'était placé entre le camp et les Mamelucks, en s'appuyant au Nil, et les divisions Bon et Menou donnèrent l'assaut des retranchemens qui furent enlevés en un cliu-d'œil. La défaite des Mamelucks , le désordre de ceux qui avait été ramenés dans Embabeh, avaient découragé l'infanterie; elle ne tira pas aoo coups de canon, tout s'enfuit, les uns par la route de Gizeh, où Bonaparte leur barra le passage; les autres en traversant le Nil ; un grand nombre périt dans les flots.
De son côté l'armée orientale , en voyant le combat engagé sur la rive droite, s'était mise en prière. Les plus généreux montèrent sur des bateaux pour prendre part à l'action, mais à leur arrivée elle était décidée; ils rejoignirent Ibrahim, et les Français tournant les canons du camp contre leur flottille, l'incendièrent. Aussitôt Ibrahim, le pacha, les janissaires, évacuèrent la ville par la route de Syrie. Après leur départ les Arabes, la populace, se livrèrent aux plus graves excès.
Toute l'armée occidentale avait disparu , abandonnant canons, bagages, et les tentes du camp. Mourad s'échappa dans le Faïoum avec 3ooo Ma-
roelucks ; plus de 10,000 Musulmans avaient péri ; du côté des Français la perte en tués et blessés ne s'éleva pas à 3oo hommes.
Le soir Bonaparte porta le quartier- général à Gizch. Le lendemain, au point du jour, il fit prendre les îles qui partagent le Nil en plusieurs bras. On s'en empara sans peine, et Ton n'attendit plus que la flottille pour transporter l'armée sur l'autre rive, et brusquer l'attaque du Caire. Mais la flottille était retenue par le défaut d'eau. On ignorait ce qu'était devenue l'armée orientale; on craignait de lui donner le temps de se reconnaître et d'être forcé de livrer une seconde bataille; mais elle était déjà dispersée. Cependant le pillage du Caire continuait, on dévastait, on incendiait les palais des beys. Les ulémas et les scheicks, consternés, envoyèrent une dépulation au camp pour demander merci et secours. Enfin le a 5 dans l'après-midi , Bonaparte fit son entrée au Caire avec un petit nombre de troupes; ses proclamations, la discipline sévère observée par les soldats, leur soin de payer chèrement des provisions dont on croyait qu'il allait s'emparer , rassurèrent les habitans. Bientôt cette grande ville reprit son aspect accoutumé.
Maître de la capitale de l'Egypte, le général en chef prit des mesures propres à assurer la soumission du pays; secondé d'ailleurs par les préjugés populaires qui enchaînaient le sort des provinces à celui de la métropole. La division Desaix s'établit dans un camp retranché, au-dessous de Gizeh, pour contenir Mourad. Des colonnes mobiles se répandirent, aux environs du Caire, pour réprimer les excursions des Arabes. Trois détachemens marchèrent sur Mansourah, Damiette et Suez; Klcber fit ses efforts pour maintenir la communication entre Alexandrie et le Nil; enfin Bonaparte se mit en devoir de rejeter Ibrahim au-delà du désert qui sépare l'Égypte de la Syrie.
Le bey s'était d'abord arrêté à Belbcis , mais on trouva la position évacuée; A Salhieh, le général en chef en s'avançant en reconnaissance avec son état-major, et trois cents cavaliers, se heurta contre 4oo Mamclucks qui couvraient l'arrière-garde ennemie. Les Français n'hésitèrent pas à charger; 200 hommes se jetèrent tête baissée sur ces redoutables adversaires qui, loin de plier, les enveloppèrent. Le combat ne fut plus dès-lors qu'une mêlée. L'escorte de Bonaparte, les généraux, les aides-decamp, lui-même, mirent l'épce à la main. Leur exemple exalta les soldats et, dans les eugagemens où le courage individuel fut substitué à la tactique, la victoire leur resta fidèle. Ibrahim, s'enfonçant dans le désert , ne tarda pas à franchir la frontière de l'Asie.
L'expédition d'Egypte se présentait sous de brillans auspices; d'habiles combinaisons et une bataille décisive avaient livré à l'armée la capitale cl divisé les forces des Mamelucks. Ibrahim vidait le pays,
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el Mourait, réduit à l'inaction, se tenait sur la défensive. Cependant la Porte ne s était pas encore prononcée, elle éludait de répondre aux envoyés du général en chef, et le négociateur qui devait justifier l'invasion , ne s'était point rendu à Constantinople. L'Angleterre profita de son absence. Elle était trop alarmée de voir la France prendre pied au centre du commerce du monde pour ne point s'efforcer de porter le divan à la guerre. Ses instances, les menaces de la Russie ébranlaient déjà le sultan , lorsque survint un événement qui fit cesser les indécisions.
Après le débarquement, la plus grande partie de l'escorte s'était mise en sûreté dans le port d'Alexandrie. Kleber était là , et l'on pouvait compter sur lui pour repousser toute espèce d'agression. Dix-sept bâtimens de haut bord avaient seuls gagné la pleine mer, et Bonaparte les pressait de mouiller dans un des ports de la république. Mais l'amiral , soit desir de livrer bataille, soit qu'après l'avoir jugée inévitable, il eût voulu choisir le lieu du combat, était resté dans la rade d'Abouqir. Ses vaisseaux embossés à une courte distance du rivage , dont il se croyait séparé par des bas-fonds, étaient rangés, sur une ligne de trois lieues, dans l'ordre suivant, en commençant par la gauche que flanquait 111e d'Abouqir.
Le Guerrier, rj[K canons; le Conquérant , 74; la Sérieuse, frégate de 36; le Spartiate, 74; V Aquilon , 74,- le Peuple Souverain, *)t\\ le Franklin, 80; V Orient, vaisseau amiral, 120; le Tonnant, 80; T Heureux, 74; le Mercure, 74; le Guillaume Tell, 80; le Gênéreux, 80; le Timoléon, 80; la Diane, frégate de 4o; la Justice, 4o ; VArtèmise, 36.
Le a août, à 4 heures après midi, l'escadre anglaise parut, forte de 1 5 voiles. Brueys fit aussitôt ses apprêts , mais le vent du nord , qui règne presque constamment sur la côte d'Egypte, soufflait avec une telle violence, que l'attaque s'ouvrit avant que toutes les batteries fussent découvertes. Nelson , 'par une manœuvre familière à Bonaparte, porta la masse de ses forces contre une des extrémités , contre la gauche de son adversaire ; il avait fait sonder le rivage, il savait qu'entre Brueys et l'île il pouvait faire passer ses vaisseaux. Son escadre formée en deux colonnes s'avança des deux côtés du Guerrier ; à 6 heures le feu commença; les huit premiers vaisseaux français, au moyen de cette attaque de flanc, se trouvèrent assaillis à-la-fois par bâbord, et tribord, et tous n'étaient pas en mesure de riposter. Dans le même temps un des bâtimens anglais en se plaçant hardiment entre /' Orient et le Tonnant coupa la ligne. Ce début eut des conséquences décisives. Au bout de trois heures le Guerrier et le Conquérant étaient pris, la Sérieuse coulée à fond.
Cependant Brucy s comptait encore saisir la victoire; sa droite était intacte ; il espérait au point du jour la faire donner avec succès cl il se disposait à entretenir le combat durant toute la nuit, lorsqu'il fut atteint d'une blessure mortelle. Il venait d'expirer quand le feu se déclara à bord de V Orient. Malgré les efforts de l'équipage il fut impossible de s'en rendre maître, et vers 10 heures le bâtiment sauta sans que cette explosion terrible ralentît l'action qui se prolongea jusqu'au milieu du jour suivant. Mais les officiers français, entourés, isolés, ne se battaient plus que pour sauver l'honneur du pavillon. Les uns se firent tuer, les autres brûlèrent leurs bâtimens et se jetèrent à la côte. Nelson captura le Franklin , le Spartiate, le Tonnant, le Peuple Souverain et le Conquérant; quatre voiles de la droite , échappées à cet effroyable désastre , se réfugièrent à Malte ; le reste fut incendié ou détruit. En apprenant le résultat de cette fatale journée, Bonaparte s'écria; a Nous n'avons plus de « flotte I hé bien, il faut rester dans ces contrées ou en sortir grands comme « les anciens. » Il pressentait que la Porte ne pourrait plus résister aux suggestions de l'Angleterre ; avant qu'elle fût prête, il allait teuter la conquête de l'Orient.
Son premier soin fut d'organiser et de soumettre entièrement le pays. Il avait déjà institué au Caire un divan composé de sept scheicks , chargé principalement de s'interposer entre les habitans et l'armée conquérante. Un aga des janissaires veillait à la police du Caire et un intendant-général, auquel était attaché un agent français, avait pour mission de percevoir les impôts publics et les revenus des Mamclueks, qui étaient séquestrés au profit de la république.
Pendant l'excursion contre Ibrahim, des rassemblemens d'Arabes avaient enlevé Damanhour , Mansoura, et resserré Kleber dans Alexandrie. Ils disparurent à l'approche de quelques bataillons ; mais il importait de mettre fin à ces uiouvemcns qu'encourageaient Mourad et les scheicks indépendans de Menzaleh. On prépara contre eux deux expéditions. Desaix fit ses dispositions pour combattre le bey; Vial réussit à joindre un peu plus tard le scheick. Battu à la tête de ses bandes (octobre) celui-ci fut enlevé et conduit au Caire où Bonaparte eut l'air d'en faire un allié fidèle. Il n'en fut pas ainsi de Mourad. Après la journée des Pyramides, il s'était réfugié dans le Faïoum, province formée par un élargissement de la vallée du Nil, entre le Caire et la petite Oasis. Desaix sortit du camp de Cizeh , à la tête de 3ooo combattans, pour le réduire. Les Mamelucks s'étaient renforcés de quelques milliers d'Arabes; l'armée du bey s'élevait environ à 12,000 hommes. Il était en outre servi par la population , par les localités. L'inondation étendue, des chemins cachés par les eaux à ses advewaires, lui permettaient de leur dérober ses
marches et contre «marches. Mais Desaix ne se laissa surpasser ni en vigilance, ni en activité. S'appuyant au Nil, il établit à Beoisouîf le centre de ses opérations et il réussit à déconcerter les manœuvres de l'ennemi. Lorsque enfin, le fleuve fut rentré dans son lit,Mourad se décida à offrir la bataille, sur le coteau de Scdment. Il formait deux lignes : d'abord, la cavalerie composée de ^ooo Mamelucks et aooo Arabes; puis, 7 à 8ooo hommes d'infanterie couverts d'un retranchement.
Desaix n'hésita pas à ordonner l'attaque. Lorsque Mourad vit en mouvement le formidable carré, il lança toute sa cavalerie et le fît envelopper. C'en était fait de la division française si ses rangs eussent fléchi. Mais elle soutint le choc avec intrépidité. Le bey, désespérant de la rompre, rassembla sa iroupe, la groupa en une seule masse et se précipita sur un même front. On l'attendit à bout portant, on l'accueillit avec un feu terrible, on le força de reculer. Il revînt plusieurs fois à la charge, mais à chaque tentative une fusillade meurtrière l'arrêtait et le faisait plier. Il prit enfin une habile résolution. Il se mit à l'écart et démasqua une batterie de 8 pièces disposées sur le retranchement. Le canon ne tarda pas à faire brèche dans la muraille d'hommes que la cavalerie ne pouvait ébranler. Mourad épiait le moment d'y pénétrer; mais Desaix, par un de ces élans que l'on ne peut trop admirer, échappa à une destruction certaine et saisit la victoire. 11 fait battre la charge, il court aux retranchemens, il enlève la funeste batterie et la tourne contre les Mamelucks, qui n'ont point le temps de s'opposer à cette attaque aussi rapide que la foudre. Les Arabes se dispersent et Mourad, affaibli de 4<x> Mamelucks, s'enfuit dans le désert.
Cette défaite fut loin de l'abattre. A un mois de là ayant encore soulevé les Arabes, il chercha, mais sans succès, à surprendre la garnison française de Médinet ; battu dans cette rencontre , il renonça au Faïoum pour porter la guerre dans la Haute-Égypte où Desaix se disposa à le poursuivre.
Durant cette expédition Bonaparte fortifia l'Égypte.Il fit construire un fort à Salhiéh ; il mit Falcheik et Belbcis à l'abri d'un coup de main. De plus, il essaya d'établir des intelligences avec l'Arabie et il étendit ses relations jusqu'à l'Inde où le sultan de Mysore tenait tête aux armées anglaises. Cependant la guerre n'absorbait pas tous ses instans. Par son habileté à se concilier lesscheicks et les ulémas, par son attention à veiller à la justice, à satisfaire aux exigences des préjugés et des croyances, il ne se montra pas moins habile à fonder un empire qu'à en faire la conquête. Parmi ses créations on ne peut omettre celle de l'institut d'Égyptequi déposa, dans ce berceau de l'antique civilisation , le germe des sciences et des arts modernes qui devaient le rappeler à la vie.
Sur ces entrefaites , on apprit au Caire que la Porte allait déclarer la guerre aux Français ; cet événement donnait une autre face à l'expédition. Le sultan , comme successeur des califes , est encore le commandeur des croyans, et sa décision devait soulever tout ce qui nourrissait des idées fanatiques. « Le chef des Musulmans, disait-on dans les mosquées, s'éa tant déclaré contre les Français, on ne doit plus les traiter que comme « des chiens d'infidèles qu'il est méritoire d'exterminer. »
Ces propos se répaudirent , la fermentation alla toujours croissant, et le 1 1 octobre des rassemblemens se formèrent. Leur nombre leur inspira de l'audace ; l'hôpital , la maison de Cafîarelli , l'institut furent insultés; plusieurs Français périrent, le tumulte devint effrayant. Le commandant de place Dupuis prit quelques troupes et marcha aux insurgés ; mais son escorte, trop faible, fut culbutée et ce malheureux général massacré. À ces nouvelles, Bonaparte monte à cheval et fait battre la générale; toute l'armée prend les armes ; l'artillerie se met en batterie , dans les rues principales, et le combat s'engage. 11 dura deux jours, au bout desquels les révoltés traqués partout , renfermés dans une mosquée , crièrent merci. Bonaparte pardonna et sa clémence , appuyée de quelques exemples sévères, assura pour long-temps la tranquillité du pays.
Expédition d'Irlande (du 4 au 37 «ont).-Capitulation [d'IIumbcrt (8 septembre).— Dispersion do
lWadre de Bre»t(i a octobre).
Pendant que l'Orient était le théâtre de ces grandes scènes, l'expédition d'Irlande échouait. Depuis la première invasion infructueusement tentée par Hoche en Irlande, celte malheureuse contrée s'était insurgée. Les révoltés, vaincus en bataille rangée, soutenaient encore une guerre de partisans : mais lord Cornwallis, à la tête d'une armée de 60,000
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CAMPAGNE DE 17ÎH. 177
hommes de milices et de troupes réglées, les combattait avec succès, lorsque le directoire fit les apprêts d'une seconde expédition. Elle se composait de deux escadres réunies à Rochefort et à Brest portant 5 à 6000 hommes sous les généraux Humbert , Hardy et Ménage. La première appareilla le 4 août et jeta sans obstacles sur la côte occidentale 1100 hommes et Humbert. Ce géuéral souleva toute la province de Connaught; puis, renforcé de quelques milliers d'Irlandais, il osa marcher sur Dublin; mais, entouré par l'armée anglaise , il fut battu, abandonné par les insurgés et forcé de capituler. Huit jours après, 1 escadre de Brest, composée d'un vaisseau de ligne cl de huit frégates, partit commandée par Bompart. Cet officier perdit beaucoup de temps pour éviter les croisières ennemies, et à son arrivée sur les côtes d'Irlande, il fut attaqué et battu par des forces supérieures. Il perdit 7 voiles et la majeure partie des troupes de débarquement.