‹ Tableau des guerres de la révolution, de 1792 à 1815Chapitre 29 sur 120 · INVASION DE LA SUISSE PAB LES ALLIÉS. LEUR DÉFAITE · texte numérisé non relu

INVASION DE LA SUISSE PAB LES ALLIÉS. LEUR DÉFAITE

Bataille de Zurich (i5-a6 septembre).— Marche de Suwarof (a3 à 37).— Sa retraite (18 septembre au 4 octobre). — Fin de la campague. — ÀTeuemcnt du premier consul.

Massena épiait le moment de profiter des mouvemens qui s'opéraient dans le camp ennemi. Il résolut de brusquer l'attaque lorsque les dernières colonnes de l'archiduc curent passé le pont de SchafThousc.

Korsakof venait d'amener sur la Limath 26,000 hommes. Hotze ( 1 0,000) , Jellachich (7000) et Linkenfgooo) étaient restés avec un pareil nombre de combattans : le premier, à la pointe méridionale du lac de Zurich , les deux autres dans les Grisons. Suwarof amenait de l'Italie a 1,000 Russes et impériaux; enfin les émigrés de Coudé et les Bavarois accouraient par Constance , forts de 1 0,000 hommes. Quelques jours encore et une masse de 80,000 combattans allait peser sur l'armée dUelvétic qui était répartie de la manière suivante : à Baie, Chabran (8000) de Bâleàl'Aaar; Menard (9000) sur la Limatli;Lorges, Mortier, Klein et la cavalerie (3o,ooo);surla Linth; Soult( 10,000) à Glaris; la brigade Molitorde la division Lecourbe (3ooo); au Saiut-Gothard la brigade Gudin (3ooo) ; dans la vallée de la Rcuss la brigade Loison ((iooo); enfin dans le Valais, Turreau (7 à 8000).

Déduisant Chabran et Turreau qui tenaient en relue, l'nn l'armée d'I-

talie, l'autre l'armée du Danube, il restait à opposer à la grande armée de Suwarof moins de 60,000 hommes. La réunion des forces qui devaient la composer était donc une opération décisive } il fallait l'empêcher ou perdre la campagne. Les momcns étaient preoieux , déjà les colonnes do Korsakof et de Hotze se formaient pour se porter au-devant du général en chef, lorsque Masscna prit les armes et déboucha de ses lignes.

Korsakof, ayant laissé Gooo hommes le long de la Limath , avait groupé 20,000 hommes dans Zurich pour attaquer le mont Albis ; Hotze, posté sur les hauteurs en arrière de la Liuth , s'apprêtait à franchir cette rivière vers son confluent; Jcllachich et Linken passaient des Grisons dans le canton de Claris, mus tous deux par l'approche de Suwarof qui commençait à paraître au pied du Saiut-Gothard. Les dispositions de Massena arrêtèrent complètement leur marche. Elles tendaient à pousser jusqu'au Rhin , à repreudre les mêmes positions qu'au début de la campagne. En conséquence, Lecourbc avait ordre de rentrer dans les Grisons par Dissentis; Soult, secondé par Molitor, devait forcer la Linth et culbuter Hotze jusqu'à Rhcincck; le général eu chef s'était réservé de frapper Korsakof d'un coup décisif en enlevant la colonne qu'il avait réunie à Zurich.

Dans ce but, il avait appelé sur la Limath , Menard dont une brigade resta au confluent de l'Aar, tandis que l'autre rejoiguit Lorgcs et se concentra avec lui dans Dietikon, sous le commandement d'Oudinot, et que Klein et Mortier se serrèrent en masse devant Zurich.

Le i5 septembre tout était prêt et la ligne entière s'ébranla. Menard ouvrit d'abord vers Badcn un feu violent pour retenir l'extrême droite des Russes, ensuite Lorgcs surprit, à Dietikon, le passage de la rivière, entoura dans leur camp trois bataillons , que l'on fut obligé de tuer jusqu'au dernier homme, et protégea l'établissement d'un pont sur lequel Oudinot (1 5,ooo) défila sur-le-champ pour remonter la rive droite et se rapprocher de Zurich. De l'autre côté Klein et Mortier couronnèrent les hauteurs qui dominent la ville et resserrèrent dans ses murs les avaut-postes ennemis.

Rien n'égale l'à-propos de ces mesures si ce u'est la précision avec laquelle elles furent exécutées. De sou côté Soult passa vivement la Linth, et comme Hotze accourait pour reconnaître cette attaque soudaine, une balle l'atteignit , il mourut et le désordre se mit dans sa troupe qui se dispersa et que l'on poursuivit par la route de Saint-Gail. Enfin Molitor, qui devait soutenir son collègue en se portant à Wcsen, fut retenu aux ponts de la haute Linth, par l'arrivée imprévue de Jellaclùch. Le combat s'engagea, et, à l'aide de ses retranchemens, le général français resta vainqueur après avoir fait essuyer de grandes perles aux impériaux.

Ces beaux succès préparèrent la brillante journée du lendemain. Au jour Kor&akof était enveloppé dans Zurich par 35,ooo hommes et sa perte était inévitable. Il n'avait plus d'autre ressource que de prendre pour appui cette ville divisée par la Lûnath en deux parties égales pour livrer une doublo bataille, contenir sur la rive gauche Klein et Mortier, et sur Ut rive droite , s'ouvrir la route de Wiutherthur en rompant les rangs d'Oudinot. Ce fut de ce côté surtout qu'il y eut une lutte sanglante et acharnée; enfin par un effort désespéré, l'infanterie russe se fraya Un passage et parvint à s'éloigner de ce fatal champ de bataille; mais lorsque ses dernières files se furent écoulées, la trouée, qu'elle avait un moment ouverte, se ferma désormais impénétrable, et l'arrière-garde et les équipages furont refoulée dans la ville où les troupes de Klein et Mortier accouraient. Bientôt toutes los rues furent envahies , les Russes , au nombre de 5ooo, s'y défendirent encore, mais ils furent obligés de déposer les armes.

À l'autre extrémité du lac f Soult profita de la déroute des coalisés pour précipiter leur retraite sur le Rhin et pour seconder en se portant à Wesen les opérations de Molilor contre Jellachich. Ce dernier général attaqué par ses deux ailes, se replia daus les Grisons et renonça à faire sa jonction avec Liftken qui, pendant la nuit, avait débouché d'Ëugi pour se porter sur Glaris.

Cependant Suwarof était déjà au cceur de la Suisse ) le a3 ses avantpostes se lieurtèrent contre Gudin qui commençait le mouvement prescrit à Lecourbe sur les Grisons. C'était là une de ces complications sur lesquelles le vieux feld-maréchal n'avait point, compté. Au lieu de gravir d'emblée le Saint-Gothard il fallut combattre. Il marcha de sa personne sur Airolo avec 1 5,ooo hommes et envoya Rosenberg (Gooo) à Dissentis pour se rabattre sur Urseren et cerner les troupes qui osaient lui tenir tête*

Gudin plia sous le poids delà Colonne ennemie, non sans défondro, durant Une journée entière , le revers méridional du Saint-Gothard. Ses soldats profitèrent des aspérités d'un terrain qui leur étant connu , tuèrent aux Russes 1200 hommes d'élite sans éprouver de pertes. Le lendemain ils se maintinrent avec la même ténacité sur le versant intérieur , puis, comme Rosenberg commençait à déboucher dans k) val d'Ursere», ils s'enfoncèrent , par leur droite, dans les glaciers et prirent position sur le mont de la Fourche, prêts à ressaisir le Saint-Gothard ou à se porter sur Lucenic scion les évènemens. Dans cette dernière journée Lecourbe, au bruit de l'approche des Russes, se hâta de remonter la Reoss afin de gagner Urseren; toutefois l'ennemi l'ayant prévenu, il fit détruire le pônt du Diable et s'arrêta sur la rive opposée aussi long-temps qu'il put contrarier sa reconstruction, après quoi il descendit la vallée et fit occuper , le long de ce précipice, les positions accessibles. Suwarof put alors se déployer

par la rive droite jusqu'à 1 embouchure de la Reuss dans le lac. A cet endroit la masse des rochers pendant à pic sur les bords du lac, interrompt la route; on se rend ordinairement par eau de Fluelen à Brunnen d'où Ton remonte la Mutten jusqu'à Schwitz où la chaussée recommence. Selon le plan des coalisés, Scllachich devait pénétrer à Schwilz et préparer une flottille pour le transport des Russes. A son absence, à la contenance assurée des troupes postées sur l'autre rive, Suwarof conjectura que ses lieutenans étaient aux prises avec quelque puissant obstacle. Il résolut aussitôt de passer sur le corps de Lecourbe et de tourner le lac par Lucerne. Un combat degéans s'engagea entre l'armée russe et la brigade française. Celleci, placée sur des rochers à pic, accabla ses adversaires d'un feu meurtrier j ils ne se rebutèrent point ; pendant trois jours le bruit de la bataille retentit dans ces hautes vallées où les chances étranges de la guerre avaient conduit des adversaires séparés par tant de pays. Le troisième jour (27) Suwarof, irrité de l'imperturbable constance des Français fit jeter des solives sur les piles d'un pont détruit, et se disposa à forcer enfin le passage. Mais ]xcourbe, par un trait d'audace inouïe, déjoua ce dessein en prenant luimême l'offensive. Il saisit un millier d'hommes , passe avec eux la Reuss à son embouchure , enlève Altorf et surprend le camp des Russes. I^eur général accourt et jusqu'à la nuit le feu se soutient sur la rive droite. Ce fut alors que le feld-maréchal apprit les désastres de Korsakof et des corps impériaux. Sa fureur n'eut plus de bornes , il enjoignit au prince russe sous peine de la tête, de revenir à la charge, il donna l'ordre aux généraux autrichiens de le rejoindre dans le canton de Schwitz, et laissant à Lecourbe l'honneur de la victoire, il abandonna la Reuss pour se jeter dans les montagnes à la recherche de ses lieutenans.

Près d' Altorf, est le confluent de la Schachcn , petite rivière qui s'écoule parallèlement à la Mutten, dont elle est séparée par un massif épais d'environ 3 lieues. La colonne russe s'entassa dans le Schœchen-Thal et se mit en marche pour Mutten en suivant des sentiers à peine praticables. Elle n'employa pas moins de deux jours à ce court trajet. Cependant deux mouvemens s'opérèrent aux extrémités de la vallée ou Suwarof transportait son armée. Massena établit à Schwitz la division Mortier; tandis que Molitor, averti par Lecourbe de l'approche des Russes, courut à Linken,qui occupait toujours Engi , le culbuta , le fit poursuivre dans les Grisons et prendre poste au mont Bragel.

Arrivé dans le Mutten-Thal, Suwarof fut déconcerté de n'y point trouver les impériaux; il passa deux jours à Mutten , autant pour les attendre que pour donner du reposa ses troupes harassées; puis il comprit qu'une plus longue inaction allait le perdre. Entouré par Mortier et par Molitor, pressé par Lecourbe qui s'engageait à son tour dans les gorges du Scha-

M ASSENA (André).

Ne à Nice le 6 nui 1758, Maréchal de France, Duc de Rivoli, Général en chef de l'armée d'Helvétie en 1799. — de l'armée d'Italie eo i8o5, — de l'armée de Portugal en (810. — Mort Ici avril 1817.

Bataille de Zurich (1799).

chcn-Thal , il avait à choisir entre la route de Schwitz et celle du mont Bragel. Toujours préoccupé de sa jonction avec Jellachich et Linken, il prit la dernière et s'arrêta au projet de les rallier sur la Linth pour se porter par Wesen au-devant de Korsakof. Molitor n'avait que deux bataillons quand la tête de la colonne ennemie l'aborda. Suwarof, informé de sa faiblesse, l'avertit que ses deux lieutenans s'avançaient sur ses derrières et le fit sommer de se rendre. La réponse fut loin d'être satisfaisante; Molitor apprit au feld-maréchal que son rendez- vous était manqué, que les impériaux étaient rejetés sur le Rhin, que l'armée dUelvétic était partout victorieuse et que lui-même devait songer à déposer les armes.

Suwarof ordonna aussitôt l'attaque ; il n'avait devant lui qu'un millier d'hommes , mais un millier d'hommes rangés dans une de ces positions comme la Suisse en présente; ils tinrent jusqu'au soir et le lendemain se voyant tournés par leur droite ils se retirèrent sur la Linth. Une nouvelle action s'engagea au confluent de cette rivière et du Kloen; la brigade entière renforcée d'un bataillon y prit part et son intrépide résistance , fermant aux Russes la route de Wesen, détruisit les dernières espérances de Suwarof. Le 4 octobre il évacua Glaris, et parles mêmes défilés qu'avait suivis Linken, il gagna les Grisons. Depuis onze jours que la Suisse était envahie il avait été constamment tenu en échec par des poignées de combattans. Le feu , les marches pénibles lui avaient enlevé le tiers de son armée.

Massena se retourna aussitôt contre Korsakof qui était revenu endeçà du Rhin , il le força de passer définitivement le fleuve , puis il s'empara de Constance. Soult était toujours à Rheineck ; ainsi l'on avait reconquis la barrière du Rhin. Ces mémorables succès rappelèrent 1 archiduc sur le Danube et amenèrent la dissolution de la coalition.

Dans les plaines de l'Italie, à la Trebbia, à Novi, l'élite de Suwarof avait péri ; les vallées de la Suisse étaient jonchées des ossemens de ceux qui avaient survécu à ces journées où la victoire avait été si chèrement achetée. Korsakof n'avait pas perdu moins de 1 3,ooo hommes à Zurich. Enfin , il restait à peine 3o,ooo des 86,ooo qui étaient successivement arrivés du fond de la Russie. Leurs généraux , furieux de ces désastres, accusèrent de perfidie le cabinet aulique ; et , sans attendre les ordres de leur cour, ils s'éloignèrent du théâtre de la guerre. Massena rentra dans les Grisons par Dissentis et pénétra jusqu'à Mayenfeld. L'hiver arrêta ses progrès et mit fin de toutes parts aux hostilités.

Pendant cette suspension d'armes , un immense événement changea la face de la république. Le directoire fit place au consulat, c'est-à-dire à Bonaparte. Le gouvernement , né de la convention , s'était trouvé en butte à toutes les passions violentes soulevées par la crise inouïe de 1 793;

mais il avait eu surtout à lutter contre la réaction qui avait suivi la chute du comité de salut public. La seule arme qu'il pût opposer à ce déchaînement , la légalité, étant tournée contre lui , il fit appel à la force militaire. C'était revenir au système dictatorial eu investissant de la dictature l'armée ou celui de ses généraux qui la représentait le mieux. Mais qui eût osé rivaliser avec le vainqueur de Rivoli, des Pyramides? Quel autre entraînait comme lui les soldats? Quel autre était autant que lui l'homme de la révolution? Il en avait suivi sans hésitation toutes les phases, et sa pensée avait toujours été eu harmonie avec l'idée appropriée aux nécessités du moment. Aussi le parti populaire, fatigué d'une lutte intestine qu'entretenait l'attitude hostile de l'Europe, le jugca-t-il assez fort pour terrasser la coalition , et dégager l'administration intérieure de l'action des partis vaincus.

Bouaparte n'eut qu'à paraître pour obtenir le pouvoir suprême, tant la révolution tendait irrésistiblement à se personnifier en lui. L'histoire de la revolutiou est désormais la sienne. On verra dans les chapitres suivans par quelles admirables campagnes il déjoua et finit par énerver la conjuration de l'aristocratie féodale contrôles principes de l'assemblée cou* stituante.

CAMPAGNE DE 1S00. 235 e99d999894>^9«e^&®»99e9fc©99®9«9999e9999«999*9ô39«

OPKUATIOftS EN IT\L|K.

Éut des forces opposées.— Plan de campagne.— Attaque de l'Apennin (mars).—» Combats de Savonc (6 avril).— Sou» Gènes (6-7). — Bataille dcVoltriet combats dam l'Apennin (10 au ai). — Combat delaTaggiafî moi).— Capitulation de Gènes (5 juin).— Attaques do Tar (ai -a 7 mai. -Retraite d'tLUaiu («9).

La situation des armées au printemps suivant était bien différente de celle du 1 796. L'armée d'Italie, formée des débris de Joubert et Championnet sous les ordres de Masscua (37,928), occupait à la vérité le versant maritime des montagnes, mais elle était en possession du territoire de Gênes cl do la Bocchetta.

D'un autre côté l'armée du Rhin , qui semblait destinée à frapper les coups décisifs, était composée des anciennes armées d'Allemagno et d'Helvétie , auxquelles ou avait joiut une division de l'armée de Hollande et l'élite des troupes de l'intérieur; elle éluit forte do i5o,ooo hommes rangés sous le commandement de Morcau depuis Maycnce jusqu'aux sources du fleuve.

On avait en outre arrêté la formation d'une armée de réserve sous Alexandre Bcrthicr; mais comme on ne montrait à Dijon, où elle devait se concentrer, que 7 à 8000 recrues, son existence fut long-temps un problème.

La nouvelle constitution interdisait au premier consul le commande-

ment des armées , mais elle lui avait laissé la faculté d'embrasser dans une vaste combinaison l'ensemble des mouvemens. Il suffit de comparer son plan avec celui de l'année précédente pour se faire une idée de ce que peut la science de la guerre.

Les impériaux étaient divisés en deux commandemens. En Italie , Mêlas avait 1 3o,ooo hommes dont la mission était de prendre Gênes, de forcer l'Apennin et le Var et de pénétrer en Provence, où l'on espérait soulever la population en faveur des Bourbons et où l'on avait dessein de jeter 18,000 Anglais rassemblés à Mahon et 20,000 Napolitains.

En Allemagne , Kray avait remplacé l'archiduc ; son armée forte de 120,000 hommes, destinée à la défensive, subdivisée en trois corps, était ainsi répartie : i° dans les Grisons et le Vorarlberg , le prince de Rcuss (30,000), communiquant avec Mêlas par Bellinzona, avec Kray par Bregentz et Lindau; a0 dans le pli du Rhin , entre Constance et Oflembourg, le général en chef en personne : la droite sous Stzarray (1 5,ooo)à Fribourg et Oflembourg; le centre sous l'archiduc Ferdinand (20,000) aux sources du Danube ; la gauche sous le prince de Vaudcmont (1 5,ooo) à Stockach et la réserve sous Giulay (20,000) à Stuttgardt; 3° sur le Mein Albini (20,000).

Les armées françaises étaient en position inverse; Massena devait conserver le littoral de Gênes, et Moreau, sans s'inquiéter du prince de Reuss ni de cette chaîne culminante des Alpes à laquelle on avait attaché naguère une puérile importance, avait ordre d'envahir l'Allemagne en débouchant en masse par Schaffhouse sur la gauche de Kray.

Selon l'idée générale de l'opération, l'armée d'Italie formant une colonne longue de 5o lieues, parallèle à la mer, n'ayant pour retraite que la route de la Corniche, ne pouvait manquer d'inspirer à Mêlas la tentation de s'enfourner dans l'Apennin et de faire face à la Méditerranée; dans le même temps que Kray, rejeté au-delà du Danube , serait contraint de se retirer par l'Allemagne centrale , et que le prince de Reuss, isolé dans le Tyrol, débordé par sa droite, n'aurait plus qu'à évacuer sans combattre les sommités qui, l'année précédente, avaienteoûté tant de sang. On tendait ainsi à dégager le côté méridional de la saillie de la Suisse afin d'être maître de se rabattre sur l'Italie.

Celte admirable combinaison subit quelques changemens dans l'exécution; Moreau trouva trop de difficultés à passer le Rhin tout entier à Schaffhouse. Il voulut rester libre d'indiquer la marche de ses divisions; il fallut lui céder, quoi que dût en souffrir le résultat, qui fut moins prompt et plus disputé, mais non moins décisif.

Pendant l'hiver, des maladies contagieuses avaient désolé l'Italie; l'armée française, livrée au désordre d'une administration infidèle, en avait

cruellement souffert. Elle était encore dans un état de désorganisation et de faiblesse lorsque, au commencement de mars, le général autrichien, espérant la prendre au dépourvu, mit en mouvement plus de 100,000 hommes. Il rangea dans le Piémont 3o,ooo hommes sous Kaîm , Haddick et Wukassowich pour surveiller les cols des Alpes; il fit déboucher de la Toscane Ott et Klenau avec 20,000 hommes pour envahir la rivière du Levant, et lui-même déploya dans la plaine d'Alexandrie 60,000 hommes pour menacer à-la-fois la Bocchelta et la route de Carcare.

Ott ouvrit le feu vivement dans le dessein d'attirer à lui Massena tout entier et de facilitera Mêlas le moyen de percer jusqu'à Savone; mais Massena le pénétra sans peine et le déjoua en ne lui opposant qu'une division, tandis qu'il se portait en personne sur les sommets de la chaîne entre Gênes et Millesimo, et que ses reconnaissances éclairaient Ce va, Dego et Novi.

Mêlas ne s'était point préparé à charger à fond ; lorsqu'il se fut assuré que les Français ne se laisseraient point surprendre , il se borna à entamer une guerre de postes qui fut intrépidement soutenue. L'armée républicaine se rangea : la gauche sous Suchet (ia,ooo) de Nice à Savone, afin de maintenir la communication avec la France ; le centre commandé par Soult (ia,ooo) de Savone à Gênes; la droite et la réserve autour de la ville.

On lutta de la sorte pendant un mois; enfin, le 6 avril, Mêlas, ayant formé sur tous les points ses colonnes d'attaque , les ébranla simultanément. Ott marcha dans la rivière du Levant , Hohenzollcrn sur la Bocchetta; mais le principal effort fut dirigé contre les cols qui aboutissent à la Bonnida et contre les hauteurs de San-Giacomo et de Melogno si long-temps disputées durant les premières campagnes. 3o,ooo hommes et le général en chef se précipitèrent à l'assaut des redoutes qui couvraient la droite de Suchet et la gauche de Soult. Celles-ci furent vaillamment -défendues, leur nom rappelait tant de glorieux souvenirs! C'était Montenotte, c'était Montelegine, c'était Cadibone; mais elles renfermaient à peine 4ooo hommes. Ces braves, toujours en fléchissant, soutinrent le choc pendant la journée entière. Vers le soir, Soult accourut avec sa réserve et prolongea la résistance. Cependant, à la nuit, tous les retranchement étaient enlevés, les impériaux étaient dans Savone et les troupes françaises battaient en retraite sur Voltri.

Suchet , d'abord assailli moins rudement , resta maître du terrain; mais on manœuvrait pour le tourner, et le lendemain , l'ennemi donna l'assaut, depuis le Tanaro jusqu'à San-Giacomo; on voulait le replier dans l'ancienne ligne de Borghetto et compléter dès ce moment l'investisse*

mont do Gênes, mais on n'obtint qu'un succès partie], on s'empara des redoutes jusqu'à Melogno et la gauche ne fut pas assez éloignée du centre pour que l'on dût renoncer à rétablir la communication.

Massenay songea dès le jour suivant. Le 6, Hohenzollern avait forcé leBocchetta, ctOtt, ayant replié la division de droite, avait bivouaqué sur des hauteurs dont les derniers ressauts se prolongeaient jusqu'à l'enceinte de Gènes. À la vue de ses feux, l'escadre anglaise se rapprocha du port et se mit à couvrir de boulets le quartier populeux. lia rumeur fut grande j il fallait l'apaiser par un coup de vigueur. A l'aube du jour, Massena sortit en deux colonnes, tomba sur les impériaux, déconcertés de son audace, les culbuta , leur fit ji5oo prisonniers et rentra triomphant dans la place aux acclamations des habitans qui , tout-à-l'heure étaient prêts à se soulever. Toujours infatigable , il se mit aussitôt en devoir de déblayer la rivièrodu Ponent; il prit avec lui 10,000 hommes, rallia Soult et se porta en deux colonnes au-devant de Suchet à qui Ton avait porté l'ordre de reprendre de son coté l'attaque. Mais Mêlas avait déjà rassemblé, dans la trouée qu'il avait si péniblement ouverte, des forces assez imposantes pour former lui-même le blocus de Gênes. Les deux adversaires se heurtèrent ainsi dans l'espoir de se prévaloir de l'initiative , en môtnô temps que Suchet montait à l'assaut des redoutes que le combat du *j lui avait enlevées. L'action se soutint pendant plusieurs jours avec des succès variés, enfin les impériaux l'emportèrent; onze jours après les premiers coups de fou , Massena avait perdu la rivière du Ponent ; de l'autre coté, la garnison avait été repliée sous le canon des forts extérieur». \& général en chef défendit Ion g- temps les approches de la place en faî* sant d'audacieuses sorties; et Suchet, poursuivi par Elsnitz et Mêlas à la tête de a 5 à 3o,ooo hommes, en prenant chaque jour position sur les contreforts des Alpes maritimes, en ne cédant le terrain que lorsqu'il se voyait débordé sur les hauteurs par les impériaux, et sur la côte par les escadres anglaises, mit seize jours à reculer du mont San-Giacomo à Oneille (11 lieues). Cette glorieuse retraite eût pu se prolonger encore) mais le 6 mai l'extrême droite ennemie qui avait côtoyé , par les revers intérieurs, la crête des montagnes, secondée par Ratin, ayant forcé le col de Tende et repoussé les postes français jusqu'à Saorgio, Mêlas enhardi pénétra vivement dans le comté de Nice. Le lendemain il rangea en bataille 1 5 à 1 8,000 hommes et les porta par la droite contre les faibles colonnes de Suchet, cherchant à les tourner, à les acculer à la mer. Elles résistèrent vaillamment: coupées en plusieurs parties, presque enveloppées elles combattirent jusqu'à la nuit et parvinrent à se met» treen sûreté derrière la Taggia,sans autres pertes que celles essuyées par le feu. Toutefois elles furent forcées de presser leur marche et cinq jours

après , Suchet , après avoir rallié tous les détachemcns du cointé de Nice et laissé dans le fort de Montalban une garnison , passa le pont du Var pour rentrer sur le territoire français. Cependant Ott et /|0,ooo impériaux bloquèrent Gênes oîi Massena , réduit a 1 5,ooo hommes Gt une résistance digne de lui. On sait que cette ville est située sur la côte, au fond d'un amphithéâtre triangulaire, de trois lieues de périmètre, formé par un chaîne de hauteurs , dont le versant extérieur est séparé de l'Apennin par des vallées profondes et dont la crête est surmontée d'une enceinte assise sur le roc; la place elle-même, revêtue d'un second rempart est hors de la portée de la bombe et cette double ceinture est encore protégée par des forts détachés. Tous ces ouvrages étaient bien armés, l'arsenal bien pourvu , et la majeure partie des habitans bien disposée en faveur des Français, mais l'escadre anglaise bloquait étroitement le port et ne , permettait pas de renouveler l'approvisionnement de l'armée et d'une population de 5o,ooo âmes.

Ott, après avoir essayé vainement de pénétrer par escalade dans la première enceinte , leva en masse les paysans en état de porter les armes, retrancha les avenues de la ville et la resserra de manière à la réduire par la famine. Jusqu'au i3 mai, Massena fit plusieurs sorties et se procura des vivres; mais enfin , dans un dernier combat, la victoire se déclara pour le nombre. Soult grièvement blessé fut fait prisonnier, ses troupes rentrèrent dans leurs quartiers et l'on renonça à l'espoir de rompre la ligne de blocus. Dès-lors ce fut contre la disette qu'on eut à lutter : on mit en réquisition des magasins de cacao, de millet, d'orge, de fèves; ces faibles ressources furent bientôt épuisées ; enfin le a juin il n'y eut plus dans cette vaste ville qu'un cri de désespoir. Le peuple entier se [souleva demandant du pain ou la mort; le général en chef apaisa ce tumulte en promettant de négocier si dans les vingt-quatre heures il n'était pas secouru. Le lendemain les conférences s'ouvrirent au moment même ou Ott recevait Tordre de lever le siège, Cette circonstance lui faisait une loi de se presser de conclure. Le 5 juin la convention d'évacuation fut signée. Les généraux coalisés en cédant sur d'autres points obtinrent de Massena l'insertion d'une clause singulière qui, au reste, est son plus bel éloge. Ils exigèrent qu'il s'embarquât pour la Provence avec les bagages, l'artillerie et les escortes. Le reste de la garnison au nombre de 85oo combattans sous les ordres de Gazan sortit en armes , mais sans canons, par la route de la Corniche qui était alors libre d'ennemis.

Suchet n'eut pas moins de ténacité: la tête de pont du Var était couverte par une ligne de retranchemens où il avait renfermé une arrièregarde. Mêlas la fit attaquer à deux reprises différentes et fut repoussé après avoir essuyé de grande* pertes. Un troisième assaut nfcut pas plus

de succès , les impériaux laissèrent sur le champ de bataille 5 à 600 hommes et les signaux dufortMontalban avertirent le général français qu'ils battaient en retraite.

Mêlas s'était en effet déjà porté dans le Piémont avec ses réserves attiré par les mouvemens de l'armée de réserve ; c'était Elsnitz seul qui venait de livrer le dernier combat et qui s'ébranlait pour rejoindre le feldmaréchal. Suchet déboucha sur ses pas , rentra dans Nice, le prévint au col de Tende, le força de prolonger sa retraite jusqu'à Oneille et de se jeter péniblement par sa droite, dans la vallée du Tanaro. IL lui enleva son arrière-garde, forte de plusieurs milliers d'hommes, et gagna ensuite Savone où il opéra , le 6 juin , sa jonction avec Gazan.

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