OPÉRATIONS EN PRUSSE
Déclaration de la Prtwse. — Mouvement des armées (octobre).— Combats de Schleitx(g oelobre). — De Saalueld (i o). — Bataille d'Iéna et d*Auersladt (14) —Combat de Weiiiensee. — Prise d'Erfurth (zO). — Combat de Halle (17). — Occupation de Berlin ( a5 ). — Combat de Prentslow («8*19). — De Lubeck (6 et 7 novembre).
Avant le traité de Presbourg , la Prusse fit avec l'empereur de nouvelles conventions. Engagée dans la coalition aussitôt après la marche que Bernadotte avait faite à travers les margraviats, elle avait envoyé à Vienne, au moment même où la bataille d'Austerlitz fut livrée, le comte d*Haugwitz qui devait notifier à l'empereur la résolution qu'elle avait prise. L'issue de cette grande journée ne lui permettant plus de courir la chance des armes, son plénipotentiaire substitua des complimens à ses notes menaçantes, et signa une alliance où l'on échangea contre le Hanovre, les margraviats, prétexte de la querelle. Mais la cour de Berlin au lieu de ratifier, joua le scrupule et formula une nouvelle convention qu'à son tour Napoléon refusa de ratifier. Sur ces entrefaites, les tories désorganisés par la mort de William Pitt, s'éloignèrent encore des affaires , et des pourparlers s'établirent entre la France et l'Angleterre. Celle*
ci déclara préalablement qu'aucune transaction n'était possible, si le Hanovre n'était rendu. L'empereur, ne croyant pas qu'il fût convenable d'éterniser la guerre pour conserver à la Prusse une province qu'elle n'avait pas acceptée, ne repoussa point l'ouverture qui lui était faite. Le cabinet de Postdam cria aussitô la perfidie, et prit les armes, avant de s'informer sî des compensations devaient ou non tenir lieu d'un sa* crifice fait à la paix de l'Europe.
Lès princés de Saxe, la Suède, unirent leurs forces à celles, du roi Frédéric-Guillaume, et la Russie promit d'intervenir. On mit sur pied 240,000 hommes, qui fournirent les garnisons des places fortes et trois armées actives. La droite (54,ooo), aux ordres de Blûcheret Rucbcl, sur le Bas-Weser; lecentre ou armée du roi (70,000), commandé par le généralissime duc de Brunswick, à Magdebourg ; la gauche, composé de l'armée de Silésie (55,ooo) , en Saxe, sous le prince de Hohenlohe. Il y eut en outre une réserve organisée autour de Berlin par le prince de Wurtemberg. Enfin l'empereur Alexandre concentra sur la Narew les troupes cantonnées en Pologne et en Lithuanie.
Le théâtre de guerre du nord était pour la première fois ouvert , et il fallait transporter l'armée française du bassin du Rhin dans celui de la mer Baltique.
Au moment de la levée de boucliers des Prussiens ,' les armées d'Italie étaient répandues dans le Milanais, les états Vénitiens et le royaume de NapJes. Le 2* corps avait pris possession de l'Istric et de la Dalmatie, dont les Russes et les Monténégrins lui disputaient encore quelques points. IjCs autres corps de la grande-armée occupaient les positions suivantes :
Bernadotte, rr corps (a3,ooo), les margraviats : Davout, 3' corps (35,ooo) , Œttingen ; Soult , 4* corps (4 1,000) , Passau et l'Inn ; Lan nés, 5e corps (22,000), Bischofsheim ; Ney, 6' corps (33,ooo), Memmingen; Augereau, 7' corps (20,000) , Dannstadt. La garde, la réserve de cavalerie et le 8* corps étaient rentrés à l'intérieur.
Aux premières apparences d'hostilités, Napoléon transmit à ses maréchaux l'ordre de se rapprocher du Mein; les réserves se mirent en marche pour Mayence, et lui-même porta le quartier général à Wurtzbourg.
Dans les premiers jours d'octobre , les baïonnettes françaises couvrirent la ligne sinueuse que forment le Rhin et le Mein , depuis le confluent de la Lahr jusqu'à Bayreulh. En la prenant pour base et Berlin pour but, Napoléon avait à choisir entre plusieurs routes. D'abord la grande communication de Francfort, puis celles qui partent de Wurtiburg et Bamberg et se croisent àErfurlh avec la première; puis enfin celle de Bamberg et Bayreuth par Leipzig et Wittemberg.
Comme dans la campagne précédente il imposa par sa tlcmonstra-
tion aux généraux ennemis et sut leur dérober son véritable point d'attaque. Augereau manœuvra de Lahr à la Sieg et de la Sieg au Mein. La nues, Bernadette, passant le Mein àSchweinfurt, àBamberg, se montrèrent au-delà de Kœnigshofen et de Cobourg. Ces mouvemens semblaient préparer l'investissement d'Erfurth. Ils persuadèrent au duc de Brunswick que Napoléon voulait déployer sa belle infanterie dans les forêts de la Thuringe où la supériorité de la cavalerie prussienne disparaîtrait. Frappé de cette idée le généralissime appela dans ses rangs le prince de Jîohenlohe , ne laissant que des détachemeos sur la Haute-Saale, et il prescrivit une concentration générale à Erfurth pour déboncher sur le Mein par Memmingen et couper en deux l'armée française.
Cependant la garde et Murât, commençant à entrer en ligne, l'armée enr tière, forte de ig5,ooo hommes, se mit à appuyer à droite et à démasquer l'attaque. Soult et Ney franchirent le Mein au-dessus de Bayrcuth pour se porter à Hof. Napoléon , avec la garde , la réserve de cavalerie, Davout et Bernadotte, défila par Kronach sur Saalburg. Enfin Lannes marcha de Coburg sur Saalfeld suivi de loin par Augereau. Ces trois colonnes convergèrent vers Géra. On envahissait donc la Saxe , on débordait l'aile gauche de l'ennemi , on prenait sur lui l'initiative, et , en le coupant de Berlin, on le forçait de commettre à une seule journée le sort de la campagne.
A. Tapprorhe de cette masse épaisse , les detaohemens qui gardaient Hof et Saalburg se replièrent à Schleitz sur le corps de Tauenlzieu ( 5 à Gooo). Le général prussien, après avoir pris diverses positions, reconnut l'impossibilité d'assurer ses flancs et de soutenir le choc. Il laissa dans Schleitz une forte arrière-garde pour couvrir sa retraite et prit la route d'Ulin, A peine était-il hors de )a ville, que Maison , y pénétrant vivement à la t$te d'uue brigade légère du Ier corps, se rendit maître du pont; Tauentzien fut obligé de faire volte-face et le combat devint général; mais Murât, accourant avec deux régimens de cavalerie, chargea à dos les ennemis qui s'enfuirent en désordre à Auma affaiblis de 7 à 800 hommes.
Le jour suivant Lannes eut aux bords de la Saale un engagement plus sérieux. 7 à 8000 hommes du corps de Hohenlohe défendaient Saalfeld commandés par le prince Louis de Prusse, jeune homme impétueux , aimé de l'armée , dont il brûlait de relever l'honneur et le premier promoteur de la guerre. Son idée favorite avait été de prendre vigoureusement l'offensive; frémissant à l'idée d'abandonner le poste qui lui était confié, il s'obstina , malgré l'évidence, à nier la présence d'un corps de plus de u 0,000 hommes et il ordonna de prendre les armes.
Saalfeld est sur la rive gauche de la Saale, petite rivière profondé-
ment encaissée. Le prince n'ignorait pas que Napoléon débordait de tous côtés sur la rive droite et qu'il ne lui restait de retraite que par Scliwnrza bâti près du confluent d'un ruisseau de ce nom, déversé par les hauteurs, où il voyait se déployer les troupes qu'il osait affronter. On a peine à comprendre sa résolution de soutenir le combat, au fond d'un ravin, et adossé à deux cours d'eau; l'issue n'en pouvait être douteuse. Lannes n'attendit pas toutes ses divisions. Il prit Suchet avec trois brigades, lui commanda d'en pousser une droit sur Saalfeld et de jeter les deux autres entre cette ville et la Schwarza. Après une résistance aussi vive que pouvait le permettre l'aspérité du terrain , la.ligne ennemie fut débordée et rompue par son centre. La plus affreuse confusion se mit dans les rangs; le prince , en faisant des efforts désespérés pour rallier les fuyards , fut atteint par le inarécbal-de-logis Guindetqui le somma de rendre son épée; il répondit en se mettant en défense et il reçut une blessure mortelle. 3ooo morts et prisonniers , tout le matériel restèrent sur le champ de bataille, le reste s'échappa en passant la Saale et en gagnant le corps de Tauetnzien à travers pays.
Cette déroute complète fut le prélude de l'entière désorganisation de l'armée prussienne. Le 1 1 l'avant-garde de Murât prit position à Géra , le lendemain et le surlendemain , pendant que Lannes , suivi d'Augereau à une journée de marche , se portait sur Iéna par la rive gauche de la Saale , les colonnes du centre et de la droite se concentrèrent à Géra et l'empereur y porta son quartier général.
On était parvenu victorieux au centre des communications de l'ennemi, on enleva ses convois, ses courriers; l'on apprit que le prince à Wurtemberg transportait la réserve de Magdebourg à Halle , que les magasins étaient à Naumburg et le quartier général à Weymar. Ces indications suffirent à Napoléon; conjecturant que Brunswick allait manœuvrer pour sauver ses magasins et rallier ses réserves , il résolut de prévenir sa jonction avec le prince de Wurtemberg et de le prendre en flagrant délit, au moyen d'une marche de flanc. La grande-armée fit un quart de conversion à gauche et s'ébranla pour enlever Naumburg et saisir les défilés de la Saale. Davout, Bernadotte et Murât coururent à Naumburg; Napoléon, Soult, Ncy et la garde se tinrent prêts à marcher sur Iéna.
Les coalisés, en effet, après avoir poussé jusqu'au Moin, s'étaient hâtés, au bruit de l'invasion de la Saxe, d'évacuer la Thuringe et de rebrousser chemin jusqu'à Weymar. Lorsqu'ils apprirent que l'armée française prolongeait son mouvement, i!s crurent qu'elle allait droit l'Elbe et ils se mirent à la côtoyer en se couvrant des escarpemens de la Saale, pour se concentrer au confluent de l'Unstrutt. I-e roi et
Brunswick prirent avec 5o,ooo hommes la route de Wcimar à Freiburg, et ils laissèrent en arrière-garde Hohenlohe avec 5o à 60,000 hommes pour tenir tête aux troupes françaises, qui paraîtraient sur les derrières ou sur le flanc de leur colonne.
Napoléon déjoua cruellement ces mesures. Il arriva le premier sur la Saale; un de ses licutenans arrêta, refoula la tête de colonne et lui-même fit disparaître les corps qui la flanquaient.
Les trois corps de la droite atteignirent Naumburg dans la journée du i3. Le même jour, comme l'empereur allait sortir de Géra, il apprit que depuis la veille au soir Lan nés poussait Tauentzien sur la rive gauche de la Saale, qu'il venait de le déposter d'Iéna et d'enlever un plateau à droite de la ville, d'où Ton domine, à perte de vue , le pays, et d'où Ton découvrait d'épaisses colonnes ennemies. Il y courut au galop entraînant la garde , la première division de Soult et appelant sur ses pas le reste du 4* corps, Ney et une partie de la réserve de cavalerie.
Arrivé sur la hauteur, il reconnut les lignes prussiennes qui s'étendaient entre la Saale et 111m , de Weimar à Dornburg. 11 entrevit aussitôt le parti qu'il pouvait tirer de ce vaste champ de bataille coupé de ravins, de hauteurs, couvert d'une multitude de villages.
De Naumburg à Iéna la Saale n'est point guéable. La rive gauche est tellement escarpée, que les généraux ennemis la côtoyaient aussi confians, que s'ils eussent suivi le chemin de ronde d'un rempart. Ils n'attachaient même qu'une médiocre importance aux quatre défilés qui en donnent l'accès et qui sont creusés au fond de ravins , dout les flancs à pic étaient réputés inabordables pour l'artillerie. Hohenlohe laissa donc, sans s'émouvoir, Lannes prendre possession d'Iéna et du plateau de Landsgrafenberg. 11 se contenta d'en masquer les issues, en faisant occuper les villages de Closewitz et de Cospoda. Brunswick allait sabir le passage de Koesen , lui-même tenait encore ceux Dornburg et Camburg; enfin il croyait avoir fermé la brèche fuite par Lannes, et rien ne lui paraissait devoir troubler sa retraite, qu'il se promettait de continuer le lendemain.
Mais Napoléon avait autrement jugé du terrain. Le mamelon de Landsgrafenberg, si imprudemment négligé par son adversaire, lui avait paru tout-à-fait propre à servir de base à l'attaque. Entouré de trois côtés par la Saale , le Rauh-Thal, le Muhl-Thal, il est presque entièrement fermé, du côté de la plaine, par les bois de Closewitz et de Cospoda. Deux redoutes s'élevèrent dans l'ouverture. Lannes et la garde se mirent en bataille sur les pentes de la montagne, et les troupes du génie aplanirent , avec leur habileté si connue, des rampes par où l'artillerie fut aisément transportée. Appuyé sur cette sorte de forteresse , devenue emin clinif
d'œil inexpugnable, l'empereur ne doutapoint'de surmonter la difficulté sur laquelle était fondée la sécurité de l'enuemi, celle de déboucher dans la plaine en ordre de bataille. Il fit bivouaquer Soult (r4,ooo) dans le vallon de la Saale pour déborder par le Rauh-Thal , tur le bois de Close- \ritz. Augereau (20,000) et Ney (3ooo) étant ar* ivés dans la soirée, il plaça le premier, partie au fond de Muhl-Thal, partie sur la hauteur en face de Cospoda, et le second en arrière d'Iéna. Enfin il prescrivît à Murât d'accourir auprès de lui; à Davout, à Bernadotte, de passer la Saale et de se réunir à Appolda, pour tourner l'armée ennemie. Murât avait déjà commencé sa contremarche; Davout s'assura du pont de Koo» sen; Bernadotte, ayant refusé de s'engager dans le même défilé, se rabattit sur Dornburg.
Le lendemain, avant l'aube, la troupe se mit sous les armes. Napoléon passa devant les régimens et leur adressa ces paroles, qui furent accueillies avec enthousiasme :
« Soldats! l'armée prussienne est coupée comme celle de Mack l'était « à Ulm, il y a aujourd'hui un an. Cette armée ne combat plus que pour « se faire jour et pour regaguer ses communications. Le corps, qui se lais* « serait percer, se deshonorerait. Ne redoutez pas cette célèbre cavalece rie; opposez-lui des carrés hérissés de baïonnettes. »
Quatorze ans auparavant, les Prussiens s'étaient déployés dans les plaines do la Champagne. Leur généralissime était ce même duc do Brunswick, dont l'insolent mauifeste avait alors soulevé tant d'indignation ; la plupart des officiers et un grand nombre de soldats dataient de cette époque ; les passions de leur première campagne se réveillèrent , et le désir de remporter sur leurs vieux adversaires une victoire éclatante les anima d'uue ardeur surnaturelle.
Les ennemis, de leur côté, ne manquaient point d'exaltation; ils n'avaient point vu sans un violent sentiment d'envie les grands succès de 179C, de 1800, de i8o5. Le peuple de Frédéric néuiuil plus au premier rang des peuples guerriers? Les traditions de la guerre de sept ans étaient- elles effacées? Une nouvelle lutte avec les vainqueurs de Mareogo pouvait seule, à leurs yeux, trancher ces questions, où l'honneur national était engagé. Elles ne lardèrent pas à être décidées. Déjà les généraux s'étaient laissé surpasser en activité, en prévoyance. Les troupes de toutes armes ne justifièrent pas mieux leurs prétentions de supériorité.
Il y avait analogie entre les positions actuelles et colles de Valmy. Maintenant, comme alors, les assaillans coupaient les communications de leurs adversaires. Comme à Valmy, un brouillard épais enveloppait es deux camps.
A six heure*, Napoléon donna l'ordre à Lannes de se porter en avant et de déblayer l'entrée du champ de bataille, eu chassant de Closewitz , de Cospoda, les avant-postes de Hohcnlohe.
Lu défense de ces deux villages et du bois de Closewitz se liait avec celle de Dornburg. Elle était confiée aux généraux Tauentzien et Uol- K<»ndo»f (ia,ooo), aile gauche. Les Saxons (aa,ooo), aile droite, barraient la route de Weimar, en position sur les hauteurs, d'où descend le Muhl-Thal. Le centre (a 7,000) n'était pas en ligne; il était resté campé à moitié chemin de Weimar à Iéna ; enfin Ruchcl était à Weimar avec 10 à 1 1 ,000 hommes.
Aussi long-temps que dura l'obscurité, l'on se fusilla au hasard; mais à dix heures, le ciel s'étant brusquement éclairci , Ton se mit à manœuvrer. Lannes aborda vivement Closewitz et s'en rendit maître : dans le même instant, la droite d'Augereau dépassa Cospoda; et Souk, tournant le bois de Closewitz, se jeta d'abord entre Tauentzien et Holzendorf; après quoi il poursuivit ce dernier dans la direction de Dornburg.
La première ligne ennemie était rompue, mais les nombreux villages dont la plaine est couverte, lui permirent de se reformer aussitôt. Ce* pendant, l'espace s'élargissait; Ney, surveuant avec sa tête de colonne (3 à 4ooo), donua une nouvelle vigueur à l'attaque. De sou coté, Hohenluhe fut enfiu convaincu qu'on livrait la bataille; mais il n'en saisit point les dispositions. S'obstinant à nier la possibilité de se déployer par le Landsgrafenberg , il crut que l'effort des Français, qui réellement portait sur la route d'Apolda , tendait à percer la route de Weimar. En conséquence il ordouna à sa droite de faire ferme dans des positions que l'on ne songeait pas à aborder, puis il courut avec le centre au-devant des troupes qui débouchaient dans la plaine et qui lui paraissaient destinées à tourner les Saxons.
Comme il arrivait sur le champ de bataille , Ney avec quatre bataillons, à la suite d'une vive mêlée, venait de se loger dans le village de Vierzehnheiligen, principal appui de la ligue, où la gauche s'était ralliée. Il voulut le reprendre, et disposa deux fortes colonnes d'attaque» Lannes accourut avec six régiraens et sa cavalerie. Bientôt le choc fut terrible ; deux fois le* Prussiens s'élancèrent sur le village dont les maisons étaient embrasées, deux foisils furent repoussés; enfin le feu de Ney etd'Augereau débordant cette position si disputée, Hohenlohe lâcha prise et se miten défense dans uue troisième ligne, à mille toises delà précédente. lit le combat se soutint avec uue extrême vivacité jusqu'à deux heures. A ce moment Soult, qui, après avoir mis Holzendorf hors de combat, s'était rabattu sur Hohenlohe, prit brusquement à revers son extrême gauche et produisit un effet décisif. Les Prussiens plièrent en désordre; leur général, au lieu
de chercher à les reformer encore une fois parallèlement à eux-mêmes, entreprit, dans cet instant critique, un mouvement périlleux. Il commanda un changement de front en arrière sur l'aile droite qui était restée immohile; mais ses brigades assaillies au milieu de leur manœuvre lâchèrent pied et se débandèrent. En un cliu-d'œil le centre et la gauche disparurent; quelques bataillons tinrent bon; ils furent sabrés; l'artillerie resta sur le champ de bataille; la cavalerie s'enfuit à toute bride. La bataille était perdue sans ressources; mais deux épisodes de cette grande scène rendirent complète la victoire de l'armée française.
Huchel débouchait au moment même où Hohenlohe était dispersé, et l'aile droite n'avait point quitté sa belle position , qui se trouvait alors en l'air. Ces deux corps furent simultanément enveloppés, rompus et pris en majeure partie. A quatre heures du soir, de toute l'armée prussienne il ne restait pas une brigade qui eût conservé ses rangs.
Pendant que Hohenlohe était si rudement démonté, Brunswick essuyait une défaite non moins décidée. L'armée du roi marchait sur Fieiburg, la gauche en avant. Elle se composait de trois divisions Schmettau (8000) gauche, Wartensleben (8000) centre, prince d'Orange (8000) droite; de deux divisions de réserve (20,000) sous le feldmarcchal Kalkreuth et du corps de Blûcher (aooo infanterie, 4ooo cavalerie). L'avant - garde , qui s'était portée jusqu'au Mein, était encore au-dessous d'Erfurt.
A six heures du matin , Blûcher, avec sa cavalerie, et Schmettau partirent du bivouac d'Auerstaedt pour reprendre Roesen, que l'on savait occupé, et couvrir la marche de l'armée qui voulait , le même jour, passer l'Unstrut. Dans le même temps Davout , réduit par les contre-marches de Murât et de Bernadotte sur Iéna et Dornburg à ses trois divisions, Gudin, Friant et Morand, et à trois régimens de cavalerie (a4 à a5,ooo), déboucha pour se rendre à Apolda, selon l'ordre qu'il avait reçu. Son avant-garde avait déjà franchi le long défilé qui conduit péniblement au sommet de la hauteur, lorsque, en avant de Hassenhausen, clic reconnut l'ennemi. A la suite d une escarmouche où la première brigade française se déploya vigoureusement, Schmettau se mit en bataille et Blûcher fila à droite du village pour rompre par le flanc droit la colonne qui continuait à gravir l'escarpement.
Le feu s'ouvrit sur tous les points; Schmettau échoua devant Hassenhausen, et Blûcher, ayant chargé l'infanterie, fut accueilli par de formidables carrés, qui, à plusieurs reprises, le culbutèrent d'abord, puis, soutenus par quelques escadrons , le forcèrent de s'éloigner. * Au bruit du canon, toute l'armée prussienne pressa le pas. Elle avait sur les Français l'avantage de pouvoir se déployer ; déjà les trois divi-
DÀVOUT (Louis-Nicolas ),
Dur d'Aurrit.iedr. — Prinrr d'F.rkmulil. — Maréchal de Franr-e. — Né, en 1770,» Annaux en B"nrgogne. — Mort le 4 juin i8?3.
Bataille d'AnercUedt.
sions du corps de bataille étaient en ligne, Schmettau au centre, et Davoul n'avait encore fait défiler que Gudin et Priant. Le premier s'établit solidement dans Hassenhauscn en s étendant par sa gaucho hors du village; l'autre forma ses rangs sur le terrain abandonné par Blûcher et poussa au prince d'Orange contre lequel il eut constamment l'initiative. Brunswick disposa de Schmettau et Wartcnslehen pour assaillir de front Gudin et le tourner par sa gauche. Mais ce brave général tint ferme contre des forces plus que doubles. Profitant avec un admirable sang-froid des moindres plis du sol, il leur fit éprouver d'énormes pertes et les arrêta. Le généralissime , déconcerté par son opiniâtreté, résolut de porter sur le village tout l'effort de ses deux lieutenans. La cavalerie au fond de la vallée , les réserves sur la hauteur correspondante, se mirent sous les armes pour soutenir cet assaut qui semblait décisif. Il échoua; la glorieuse division Gudin tint en échec le gros de l'armée ennemie. Elle accabla les têtes de colonne d'un feu terrible. Brunswick , Schmettau furent atteints mortellement , Wartensleben blessé, démonté, resta confondu dans la mêlée. Tout plia, tout s'entassa au pied de cet inexpugnable coteau. Le roi prit à ce moment la direction de la bataille : il ordonna à la cavalerie de se ruer à la gauche du village et de tomber sur les derrières de la division qu'une si longue lutte devait avoir amoindrie. Mais Morand survint pour recevoir la charge. Le maréchal Davout forma lui-même les carrés qui soutinrent le choc et repoussèrent au loin l'ennemi.
Cependant Friand n'avait point cessé de gagner sur le prince d'Orange; on n'avait point de diversion à prendre de ce côté. Davout, avant de donner aux Prussiens le temps de se remettre de leur désordre, prit à son tour l'attaque. Ses trois divisions franchirent au pas de charge la vallée, et abordèrent les collines opposées. La réserve les défendait ; elle était encore intacte quoique ébranlée par la défaite des autres divisions. Le roi ne crut point devoir l'engager à fond et il ordonna la retraite. Il croyait rallier Hohenlohe à Weimar, mais à l'entrée de la nuit, en arrivant vis-à-vis Âpolda , on aperçut le bivouac de Bernadottc. Ou sut alors que Napoléon occupait Weimar et que la seconde armée n'existait plus. L'épouvante gagna tous les rangs. I^es uns coururent à Erfurt, d'autres se mirent à errer sans but et enfin à se débander. Les routes se couvrirent de fuyards, d'équipages, de charrois abandonnés. Au milieu de ce désordre, Hohenlohe, avec 60 cavaliers, rejoignit le roi qui , après lui avoir donné le commandement de ce qu'il pourrait rallier, se retira à Magdeburg.
Jamais plus grand désastre n'avait accablé les armées de Ja coalition. Cette journée mémorable coûta aux Prussiens presque toute leur artillerie,
leurs bagages et plus de 5o,ooo morts , blesses ou prisonniers. Les généraux Brunswick, Mœllendorf, Schmettau et Ruchel périrent. I* plue grand nombre des fuyards ne reparut plus sous le drapeau. La victoire fut chèrement achetée à Auerstaedt ; Davout perdit près de Hooo hommes ; mais à Iéna, à peine eut-on 3ooo hommes hors de combat.
Cotte victoire eut pour suite la conquête rapide des provinces on deçà de l'Oder. Le lendemain de la bataille, Napoléon mit en liberté Us prisonniers saxons et donna à Davout l'ordre d'occuper !>eipzig ; il obtint ainsi la neutralité de l'électeur et bientôt son alliance en échange du titre de roi.
Le reste de la grande-armée fit irruption dans l'espace où étaient éparses les troupes vaincues. Bernadotte s'établit à Querfurt pour em« pécher les débris de l'armée du roi de se jeter dans les rangs de U réserve. Sonlt poussa vivement sur Greusen et Weissensée, Enfin l'empereur, suivi des autres maréchaux , marcha sur Erfurt qui fut aussitôt investi
Kalkreuth avait réussi à reformer, sous cette place, ses deux divisions, et Blûcher sa cavalerie : tous deux, sVtant mis en mouvement pour gagner Magdeburg, se heurtèrent contre le l\' corps et la division Klein de la cavalerie de réserve qui leur barraient la route : le premier à Weisfensée, l'autre à Greussen. Blûcher s'ouvrit le passage en jurant qu'un armistice était convenu. Kalkreuth voulut essayer de la même ruse, mais Soult ne l'en crut pas sur parole. Oblige de combattre , il ne s'échappa qu'en laissant ses bagages ot la plus grande partie de son monde.
Le mC-inc jour, Ney et Murât forcèrent Erfurt à capituler, on y trouva d'immenses ressources et Tony prit, outre 6000 hommes de garnison, 8000 fuyards d'Iéna.
Le lendemain ,- Bernadotte aborda devant Halle le prince de Wurtemberg (1 3,ooo), le battit et le rejeta par Dessau au-delà de l'Elbe. I>c»uiv lendemain , Davout saisit le pont de Wittenberg et la grande-armée fit face en arrière pour passer l'Elbe, sur leurs pas. Ney seul resta sur 1 a rive gauche pour commencer l'investissement de Magdeburg.
On uc trouva point d'obstacle sur l'Elbe, et Ton parvint à Berlin sans rencontrer l'ennemi : le roi presque seul avait traversé sa capitale pour se rendre dans la Prusse orientale suivi des débris du corps battu à Halle.
Rien ne résistait. Lannes fit capituler Spandau; Soult descendit la rive droite de l'Elbe et compléta l'investissement de Magtieburg qui ne tarda pas à se rendre. Jérôme Napoléon , à la tête des auxiliaires allemands, envahit la Silésic et s'apprêta à faire le siège de Glogau , de Bres- !au et des autres forteresses de cette province.
Le* débris de l'armée prussienne cherchèrent vainement un peint
d'appui pour se réorganiser. Toujours débordés par leur droite, ils avaient fui de Magdeburg à Rathenau , puis à Ncu-Rupin d'où ils gaguaient Prentzlow; ils y furent prévenus. Tonnes et Murât remontèrent à marches forcées le Havel et l'Ucker par la rive droite, s'emparèrent du pont de Prentzlow peu de momens avant l'arrivée des premières colonnes de Holienîohe. Avec des troupes découragées, ce général ne pouvait tenter le passage; il capitula. Les corps hors des rayons de capitulation, passèrent sous les ordres de Blûcher qui se retira sur le Bas-Elbe. Soult et Bernadotte le poursuivirent l'épée dans les reins , l'atteignirent a Lubeck et le forcèrent aussi à mettre bas les armes.
En jours, la grande armée prussienne s'était évanouie. Quelques faibles détachemens avaient trouvé un refuge dans Hameln et Nienburg, mais ces places furent prises par Tannée de Hollande qui débouchait en Allemagne par Munster.
Dana le même temps. Mortier, h la t&e du 8* corps (i5ooo) prit possession de la Hesse électorale, du Hanovre, de Hambourg, de Brème. Slethn, à la vue de quelques escadrons, Custriu, où 3 à ^ooo hommes tenaient garnison, à la sommation d'un seul régiment d'infanterie , ouvrirent leurs portes. Enfin Bernadotte envahit la Poméranie suédoise.
Napoléon n'avait plus que Dantzig à prendre pour fermer aux Anglais toutes les entrées commerciales de l'Allemagne. Attiré par l'appât de cette conquête, il repoussa par des conditions inacceptables les ouvertures du roi de Prusse et donna l'ordre à Davout de se porter à Posen.
Ce fut à ce moment , où sa puissance atteignait le faite, que l'unité, sur laquelle elle était fondée, contracta les premiers germes de dissolution.
Le sénat fit parvenir à Berlin une adresse de félicitations, clans laquelle il insinuait, que la France desirait la paix, et que l'empereur satisferait un vœu national en ne passant point l'Oder. Ce svmplùme d'opposition
I offensa profondément et ne lui fit point abandonner ses projets.
Les victoires d'Ulm, d'Austerlilz, d'Iéna lui avaient livré l'Allemagne.
II avait mesuré les force* de la Russie et il était sûr désormais de dicter la loi au continent. Mais pendant ces campagnes si brillantes, si décisives , les Anglais , ayant aclievé la destruction de lu marine française , s étaient arrogé le droit de déclarer bloqués tous les ports de l'empire que le blocus fut effectif ou non. Cette mise hors la loi demandait des représailles. On brûlait d'atteindre des ennemis qui faisaient de leurs forces un abus ausai exorbitant. Mais on ne pouvait y parvenir qu'en ruinant leur commerce , qu'en forçant le parlement à céder du cri de tout un peuple, et à changer de système politique.
sy<> Gutawis de la révolu tiux.
Napoléon rendit les célèbres décrets de Berlin, aux termes desquels il mit en état de blocus les Iles Britanniques et défendit ù l'Europe d'entretenir avec elles des relations commerciales.
Telle était la fatalité de sa mission. Il fallait périr ou faire tomber les successeurs de Pitt. Cette terrible nécessité l'entraîna à se séparer du sénat et de l'opinion publique , à occuper militairement tout le littoral de la Baltiqueet delà mer du Nord, enfin à rompre violemment des habitudes, des intérêts , dont les passions peuvent faire le sacrifice , mais dont l'interruption forcée semble toujours tyrannique.
Le système continental , énergique protestation en faveur des grands principes de la liberté commerciale, souffrait trop d'entraves dans ses applications journalières pour exciter l'enthousiasme, d'où naissent les actes d'abnégation personnelle. Il devait entretenir en Allemagne et même en France une irritation toujours croissante dont on ne pouvait conjurer l'effet qu'à condition d'arracher à la fortune de rapides et constantes faveurs.