OPÉRATIONS EH PORTUGAL
Le eofrp* <Tob«rT»lion de la Gironde entre en Espagne (c8 octobre 1807). — Il côtoie la frontière dn Portugal {du lin 19 no»«aibr*).— Il franchit IHerJu (19 novembre).— S'enpare d'Abraatès (*3 novembre).— Entrée à Lbboune (36 uoteaabre).
Pendant les conférences de Tilsitt , Napoléon , trompé par les manières affectueuses d'Alexandre et par des hommages qu'il était en droit de juger sincères, crut avoir acquis, sur le continent , un fidèle et puissant allié. C'est là qu'il résolut d'attaquer l'Angleterre par te midi de l'Europe : il fut encourage par son nouvel ami dans ce projet désastreux dont le résultat devait opérer une diversion si favorableau* souverains du nord.
Lors du début de la campagne de 1806, le faible cabinet de Madrid avait hasardé une démonstration hostile à la France; niais le repentir ne s'était pas long-temps fait attendre. A la rapidité des coups qui renversèrent h monarchie militaire de Frédéric , la cour de Charles IV pressentit
312 GUERHJiS DE LA KEV0WJ1I0N.
sa propre ruine et, dans son empressement à se jeter aux pieds du conquérant , elle courut au devant des mesures qui devaient l'accélérer.
Napoléon obtint le passage d'une armée destinée à détruire les comptoirs anglais de Lisbonne et d'Oporto : il obtint la coopération des troupes espagnoles ; il obtint l'envoi , sur les côtes de la mer Baltique , du marquis de la Romana, avec 12,000 hommes d'élite; enfin, sous le prétexte de soutenir la première expédition , il obtint le droit de réunir au pied des Pyrénées 80,000 hommes . qu'il tint prêts à franchir la frontière au premier signal , et à saisir les positions propres à maîtriser la Péninsule.
Cet appendice de l'Europe n'a point de traits communs avec elle. Plus étendu , les géographes lui eussent , avec raison , donné le nom de partie du monde. Il se compose, cbmme l'Asie, d'un vaste plateau intérieur, entouré d'une ceinture de Cordillères qui projettent , de quatre côtés, des contreforts en gradins. À l'est, au sud et à l'ouest, le terrain descend jusqu'à la mer; mais du côté du nord , il se rebrousse au fond des vallées de l'Ebrc et du Duero, pour former le revers méridional de la chaîne des Pyréuées, et le massif de ses prolongemens, depuis les provinces basques jusqu'aux extrémités de la Galice. Une grande variété de température et de fertilité résulte du plus ou moins de hauteur de l'inclinaison ou de l'exposition des pentes. Le plateau central , légèrement incliné à l'ouest , renferme de vastes solitudes. Les rares cours d'eau qui fécondent la partie cultivée au sortir des plaines du centre, a se précipitent à la « mer par un courant rapide, creusant des crevasses profondes et escarpées a et offrant , à chaque pas, des scènes pittoresques et sauvages , des pasce sages étroits et difficiles : on ne peut y faire quelques lieues sans ren- « contrer un ou plusieurs de ces défilés, comme les Thermopyles ou les a Fourches Caudines, dans lesquels deux ou trois centaines d'hommes suf- « lisent pour arrêter des armées entières. Les ravins sont presque fouet jours à sec et cependant impraticables » (maréchal Suchet).
L'amphithéâtre occidental , qui contient le Portugal tout entier, se distingue, dans cette âpre cotitrée , par des aspérités plus rudes et , surtout, par la muraille naturelle qui le sépare de l'Espagne et qui eu fait un vaste camp retranche.
Les deux Castilles et Madrid sont sur le plateau central. On y pénètre, au sortir des Pyrénées, par les deux routes royales de Bayonue et de Barcelone et par les chemins de Pampelune et de Saragosse. Ces communications traversent l'Ebre, et la première, qui est la plus directe , passe de la vallée de l'Ebre dans celle du Duero. Une armée française n'est donc affermie à Madrid qu'à la condition de dominer le cours de ces deux fleuves» C'est dans leurs bassins que sont situées les places fortes de
l'Espagne et que vivent des populations belliqueuses qui jamais n'ont accepté de joug. Mais Napoléon , qui venait de terrasser l'Europe entière , ne tint pas compte' de cette première barrière cl il lauça ses troupes en avant croyant saisir une proie facile. Il commença par s'assurer la possession du Portugal.
Depuis le mois d'août, une armée de a5,ooo bommes était réunie à Bayonne sous le nom de corps d'observation de la Gironde. Commandée en chef par Junot , elle formait trois divisions sous Delaborde , Loison etTravot, plus un corps de cavalerie sous Kellcrmann.
Le 18 octobre 1807, la tête de colonne passa la Bidassoa et quinze jours après, l'armée prit ses cantonnemens à Salamanque. On l'accueillit partout avec méfiance. Les capitaines-généraux de la Galice, de l'Est ramadure et de l'Andalousie, qui avaient ordre de seconder ses opérations, réunissaient leurs forces : sur le Minho (8 à 10,000), sur le Tage (5 à 6000) et à Badajoz (5 à 6000).
Cependant la cour de Lisbonne, malgré les notes menaçantes des ambassadeurs de France et d'Espagne, attendait, sans s'émouvoir, le coup mortel. Pour l'arracher à ce sommeil léthargique, le cabinet de Londres se hâta d'armer une escadre dont le cotnmodorc Sydney-Smith eut le commandement. Mais Napoléon fit passer à Junot l'ordre d'entrer en Portugal, de marcher, sans s'arrêter un seul jour, droit à la capitale et de la saisir avant l'arrivée des Anglais. Junot remplit exactement cette mission.
Deux partis se présentaient : lever sur-le-champ le masque, suivre la route directe de Salamanque à Lisbonne, par Ciudad-Rodrigo , surprendre la place d'Almeida et s'engager par Celorico, dans une chaîne de gorges et de défilés longue de cinquante lieues : ou dissimuler encore ses projets, côtoyer la frontière jusqu'au Tage , puis courir à travers pays sur Lisbonne.
Le général en chef s'arrêta à cette dernière combinaison, comme plus propre à entretenir la funeste sécurité du gouvernement portugais. Il ébranla son armée en répandant le bruit qu'elle faisait partie d'une expédition préparée contre Gibraltar; et il la transporta en cinq jours à Alcantara. Là, toujours avec la même rapidité, il franchit l'Herjas, ruisseau qui sépare les deux royaumes , et il s'avança sur Abrantès.
Pendant cinq jours, l'armée parcourut un pays désolé et stérile. La pluie ne cessa d'embarrasser sa marche, et le débordement des affluons du Tage arrêta tout court les convois et l'artillerie. Les vivres manquèrent et Ton ne put subsister qu'en arrachant aux rares habitans de cette malheureuse contrée leurs chétives provisions. Enfin on atteignit Abrantès sans rencontrer un seul soldat portugais. Junot réorganisa sur-le-
champ un corps de 7 à 8000 hommes et prit position à Punhète. Là, flanque par le Tage et le Zézère, il somma de livrer Lisbonne le ministère portugais qui savait à peine que le territoire était envahi.
Le môme jour, la flotte britannique parut h l'embouchure du Tage dont lentrée lui fut refusée. La cour, espérant enfin satisfaire aux exigences de l'empereur, s'était décidée à rompre avec l'Angleterre. À cet acte de faiblesse , Sydney-Smith répondit par des hostilités immédiates. Une incroyable confusion régnait à Lisbonne, placé entre deux périls ou ne sut point choisir. Aucune mesure n'avait été prise ; cependant 10,000 hommes de garnison, secondés par l'élan d'une ville de 100,000 âmes et par le débarquement des troupes anglaises qu'on attendait d'un instant a 1 autre, offraient de puissans moyens de résistance. Mais, telle était alors la terreur inspirée par les armes françaises ! à l'injonction de Junot, ces ressources s'évanouirent et la famille royale donna au monde un effrayant spectacle. On la vit quitter son palais, gagner en larmes le rivage et s'embarquer à bord des vaisseaux anglais. On sut qu'elle abandonnait l'Europe pour le Brésil , et tout un peuple, ému de tant de détresse, ne trouva nen à lui offrir que de stériles vœux.
Après son départ , le commodûre fit d'inutiles efforts pour exciter les sentimens nationaux. L'administration était confiée à un conseil de ré^ gence dont le premier soin fut de hâter l'arrivée des vainqueurs pour calmer l'effervescence de la populace.
Junot n'hésita pas à pousser en avant, sans canons , sans bagages, •ans munitions. -Les pluies Continuaient, les fleuves, sortis de leur lit, couvraient toutes les routes. Il était impossible de marcher en ordre et i5oo soldats, au plus, avaient gardé leurs rangs, lorsqu'à la nuit on parvint aux portes de la ville. Il fallut payer d'audace ; le lendemain , cette poignée d'hommes , harrassée par la pénible course qu'elle venait de hasarder, fit son entrée à Lisbonne, au milieu de son immense population stupéfaite de tant de hardiesse. Cependant Fartillerie s'était transportée sur la rive gauche pour trouver une route voiturable , elle ne tarda pas à paraître; le reste de l'armée vint à la file , et, avant que les Portugais fussent revenus de leur première surprise , elle s'était formée en prenant l'attitude imposante des troupes impériales. La flotte anglaise s'éloigna : les divisions espagnoles, Se portant dans les Algarves et sur le Ducro , complétèrent l'occupation du littoral de tout le royaume. Mais ce n'était là que le préambule des grandes scènes qui allaient se passer dans le reste de la Péninsule.
OPÉRATIONS EU ESPAGKE.
Entrée en Espagne du deuxième corps d'observation de la Gironde (va novembre 1807).— Du corps d'observatiou de l'Océan {9 janvier 1808). — Surprise de la citadelle de Panpelune (16 fcvritr). — De celle de Barcelone (a 8). — Entrée du corps d'observation des Pyrénées occidentales ( o man). — Fuite de la cenr.— Révolution iTAranjo» — Abdication de Cbarle* IV (19 mari).— Entrée à Madrid de Murât (a3 Dur»).— De Ferdinand VII (a*).— Insurrection de Tolède (ai avril)-— De Madrid (a mai). — Insurrection générale (mai etjuiu). — Combats de Torrequcnada (6 juin). — De Cabe/on (la). — Orcupalion de Santander (a 3).— Bataille de Meilina-dcI-Rio-Seco (14 juillet). — Entrée de Joseph a Madrid (ao juillet).-' Premier siège de Seragosse (du a8 join an 1* jait* let).— Combat de Martorell ou d'EUmch (7 juin).— Attaqué de Valence (a8 juin).-Combat d'Alcolea (7 juin).— Sac de Cordoue (7 juin).— Combats de Bayleu (16, 17, 18, 19 juillet).— Retraite générale des Français (Go de juillet).
Au moment même où Junot entrait en Portugal, le a* corps d'observation de la Gironde, composé des trois divisions Barbou, Vedel, Mahler, et d'un corps de cavalerie (a 8,000), commandé en cbef par Dupont, passa la Bidassoa et se porta lentement à Valladolid. Lorsqu'il y eut établi son quartier général, le corps d'observation de l'Océan, sous les ordres de Moncey (28,000, divisions Musnier, Morlot et Gobert, cavalerie de Grouchy) , entra dans les provinces basques.
D'un autre côté, 12 à i3,ooo hommes se rassemblèrent à Perpignan, commandés par Duhesme : plusieurs divisions s'échelonnèrent, a l'intérieur, sur les routes du midi : la grande-armée fit un mouvement général sur sa droite : enfin, utie conscription de 80,000 hommes fut décrétée par le sénat. Os immenses préparai ifs, qui ne diminuaient en rien l'armée d'Allemagne et qui excédaient, au-delà de toute proportion, les eonventions arrêtées, annonçaient d'autres projets que celui de soumettre
le Portugal , qui n'avait point résisté. Mais la cour de Madrid n'osait pas même demander d'explications. A peine avait-elle 100,000 hommes sous les armes, y compris le corps de La Romana : rien n'était prêt pour la guerre, et le favori don Manuel Godoi , à qui Napoléon avait fait voir, en perspective, une partie des dépouilles delà maison de Bragance ,avcc un titre souverain, avait peine à revenir de ses brillantes illusions. On se garda de rien résoudre, et l'on se borna à recommander aux gouverneurs des villes et des provinces d'éviter de rompre avec les Français.
Bientôt le territoire fut envahi sur tous les points : Duhesme entra en Catalogne j et la division Darmagnac en Navarre. Ces deux généraux demandèrent impérieusement l'entrée des places fortes, dont les portes s'ouvrirent devant eux. Figuères, Barcelone, Saint-Sébastien et Paru pelune, reçurent leurs troupes. Les ca pi laines- généraux crurent au moins qu'on respecterait les citadelles de Pampeluneet de Barcelone; mais, on en prit possession au moyen d'un mélange de ruse et de méprisante audace, qui blessa profondément l'honneur espagnol , et ne fut pas une des moindres causes de la fermentation qui ne tarda pas à se manifester.
Darmagnac s'était logé près de la citadelle. Pendant la nuit du i5 au 16 février, il cacha dans son hôtel un peloton de grenadiers. Dans la matinée suivante, des soldats répandus, comme au hasard, sur l'esplanade, se mirent à engager un combat à coups de boules de neige. Ce divertissement attira la garnison sur les remparts : il y eut bientôt entre les coinbattans et les spectateurs, un concert d'éclats de rire et de joyeux houras. Tout-à-coup , quelques hommes apostés se précipitent sur le pontlevis, désarment la sentinelle et saisissent les fusils du corps de garde. Aussitôt les grenadiers débouchent , l'arme au bras , de la maison du général et pénètrent dans la forteresse, ou ils ne tardeut pas à être suivis de la division entière.
Douze jours après, Duhesme obtint, par un moyen semblable, le même résultat. Il feignit un ordre de départ et commanda une grande revue; pendant les mouvemens multipliés qui attiraient toute l'attention d'hommes, d'ailleurs sans méfiance, on enleva brusquement la porte principale et la troupe fit irruption dans l'intérieur de la citadelle. Les gouverneurs, enchaînés par les ordres de la cour, dévorèreut en silence leur affront. Celui de Barcelone poussa la faiblesse jusqu'à livrer le fort de Mont-Jouy.
Maître de trois forteresses, qui semblaient former une base suffisante pour assurer ses communications, Napoléon fît avancer sur Vittoria le corps d'observation des Pyrénées occidentales (a5,ooo), commandé par Bessières. Déjà plus de j 00,000 hommes étaient en Espagne. Leur attitude arrogante, leur activité à mettre en état de défense les places dont
on s'était emparé, dévoilaient assez les desseins de l'empereur: pour lever tous les doutes , il appela au commandement général son beau-frère Murât , qui porta le quartier général à Burgos.
A ce coup de foudre, la cour, frémissant d'épouvante, s'enfuit à Aran* juez. Là, on se mit à agiter mille projets. On eut d'abord l'idée de ré* sister ;on rappela les divisions auxiliaires de Junot : mais le plus profond abattement succéda bientôt à ce généreux élan, et l'on paraissait s'arrêter à la résolution d'imiter les princes de Bragance, de partir pour l'Amérique, lorsqu'une révolution de palais éclata dans Aranjuez. Les malheurs que l'imprévoyance du gouvernement faisait fondre sur le pays , furent attribués au favori. Un cri de fureur s'éleva contre lui : on envahit son hôtel, et il n'échappa au plus cruel supplice qu'en se dérobant à toutes les recherches. Le vieux monarque , cédant au vœu général , le dépouilla de ses dignités, et dès le même jour, comme s'il eût craint de ressaisir un pouvoir qu'il s'était habitué à laisser en d'autres mains, il abdiqua en faveur de son fils Ferdinand , qui résolut aussitôt de retourner à Madrid.
Cependant Murât , ayant laissé Bessîères en observation aux bords du Duero, marchait militairement sur Madrid, où l'effervescence était grande. Il emmenait avec lui par les routes de Buytrago, Ségovie et Lescurial, Dupont, Moncey et 6000 hommes de la garde. A la nouvelle des évènemens d'Aranjuez, il pressa le pas en redoublant de précautions.
Le a3 mars, il fit son entrée dans la capitale, en roi : mais le lendemain , les Français furent témoins d'une scène d'enthousiasme qui donna la mesure des difficultés que l'on aurait à vaincre. Ferdinand arriva du côté opposé :1a population entière, empressée sur ses pas, l'accueillit avec des transports, qui, au fond, exprimaient l'espoir d'un meilleur avenir et la haine de l'étranger.
Murât prit des positions militaires; trois chaussées partent de Madrid pour Valence , l'Andalousie et le Portugal. Celle-ci était hors de la question. Dupont, avec sa première division et sa cavalerie , s'étendit jusqu au Tage, pour surveiller les deux autres. Ses 2' et 3* divisions s'échelonnèrent par l'Escurial et Ségovie, pour maintenir la communication avec Bessîères. Ferdinand ne songeait toutefois qu'à obtenir la paix. Il se hâta de contremander les mouvemens de troupes ordonnés par son père : il offrit même à l'ambassadeur français de faire rentrer en Portugal les corps auxiliaires : mais on reçut froidement ses avances. Tandis que le corps diplomatique se hâtait de le reconnaître, les délégués de l'empereur évitaient de lui donner le titre de roi. Une inquiétude mal dissimulée le gagna ; on lui apprit alors que Napoléon, irrité, se rendait en Espagne, pour prononcer entre ton père et lui; il se laissa entraîner à
courir au devant de son redoutable arbitre. Parvenu à Burgos, où il espérait le rencontrer, il s'informa de sa marche, on lui répondit qu'il le trouverait sans doute à Viltoria : après quelques hésitations, il poursuivit, non sans jeter un regard d'anxiété sur la route que couvraient les troupes françaises; il sut enfin que Napoléon n'avait point quitté Bayonne, et it comprit qu'où le conduisait à sa perte : mais il était trop tard pour reculer, et cédant à la fatalité , il sortit du royaume. Godoi , Charles IV, et le reste delà famille royale, arrivèrent sur ses pas à Bayonne.
Pendant que ces princes dégradés port lient aux pieds du conquérant leur triste débat, le peuple espagnol prenait une noble attitude. Les capilaiues-généraux des provinces ordonnaient des arméniens, et, dans les grandes villes, des symptômes journaliers faisaient pressentir une explosion prochaine. Déjà Dupont avait été forcé de se rendre d'Aranjuez à Tolède, pour réprimer une émeute qui avait éclaté aux cris de vive Ferdinand VII, lorsqu'un événement plus sérieux troubla la capitale. Ou faisait les apprêts du départ des deux plus jeunes infans. Des groupes répandus autour du palais, exhalaient leur douleur et leur indignation, lorsqu'un aide-de-camp de Murât parut. La fureur populaire se tourne contre lui; on l'emoure , on le frappe, on menace ses jours, il va succomber; mais une patrouille qui survient le dégage. A cette nouvelle, Murât irrité, envoie sur le lieu de la scèuc un bataillon et deux pièces d'artillerie, dont l'arrivée produit une agitation nouvelle. Bientôt le conflit éclate; la troupe fait feu, et le peuple éperdu, s'eufuit par toute la ville en proférant des cris de mort. Au bout de quelques instans, Madrid entier est insurgé, on saisit partout des armes : on massacre les hommes isolés; on se rend maître des places et des rues principales. Cependant, la garnison (3 à 4o°o), rappelée dans ses quartiers par la générale, se forme en bataille, l'artillerie, les mamelucks, les lanciers polonais débouchent ; la mitraille balaie les grandes rues , et la cavalerie , chargeant sur les masses, a bientôt déblayé la ville. Dans le même temps , des colonnes d'infanterie courent aux casernes, où les soldats espagnols sont consignés, et au parc d'artillerie : là, les insurgés les ont prévenus, ils ont entraîné les canonuiers. Les Français sont accueillis par une décharge à mitraille; mais ils enlèveut intrépidement les pièces et le combat finit.
Madrid était pacifié, mais toutes les grandes villes s'insurgèrent. Partout des j unies s'organisèrent : telle de Séville s'empara plus tard au nom de Ferdinand VII, de l'autorité centrale, et se déclara junte suprême du gouvernement de l'Espagne et des Indes.
Les nouvelles de Bayonne achevèrent de déterminer le mouvement. L'Espagne apprit avec fureur que les Bourbons renonçaient à la couronne, et qu'une prétendue junte, réunie sur le territoire étranger, venait de
la décerner è Joseph Napoléon. Le cliquetis des armes retentit dans toutes les provinces; on prêta serment à Ferdinand, et la junte de Séville, au nom du roi , osa déclarer la guerre à l'empereur des Français.
C était la même exaltation qui avait animé le comité de salut public : elle enfanta les mêmes prodiges de dévoûment et de constance. Si les succès furent moins brillans, c'est , qu'inférieur en nombre, on avait en» core contre soi l'unité de vues, des soldats jusqu'alors invincibles et Napoléon. On profita toutefois de la première surprise. Les juntes de Calice et d'Andalousie, encouragées par les secours de l'Angleterre et par la proximité de plusieurs corps de troupes réglées, mirent deux armées en campagne, dont les opérations furent appuyées par une multitude de diversions.
Une aussi vaste insurrection n'était pas facile à combattre. Mais, dans ces sortes devènemens, on se refuse toujours à l'évidence, on ne veut point reconnaître sa propre imprévoyance, on ne veut point s'avouer qu'on a dépassé les limites de la patience d'un peuple. Les généraux de l'empire semblèrent avoir oublié ce que peuvent les efforts d'une grande nation au désespoir. Ils ne se souvinrent pas mieux des leçons {lu maître, et en s'éparpillant dans tous les sens, ils se mirent hors d'état de frapper un coup décisif. L'occupation de Madrid leur parut un gage assuré de la soumission du royaume, ils crurent qu'il suffirait de se montrer sur les autres points pour enlever les juntes insurrectionnelles. Toutes les routes fureur couvertes de colonnes françaises. Dupont, avec sa cavalerie et la division Barbou (13,000), traversa la Manche et se porta à Andujar,pour menacer Séville et dégager une escadre française qui se trouvait retenue dans le port de Cadix. Junot reçut l'ordre de l'appuyer, en faisant filer 3qoo hommes par Badajox, et Moueey , pour prendre sa gauche, sortit de Madrid à la tête de 6000 hommes et 800 chevaux, marchant sur Valence. Os trois corps devaient comprimer tout le midi. Dans le même temps, deux colonues de 4000 hommes chacune, sous SchwarU et Chabrand, débouchèrent de Barcelone, l'une sur Valence, dans le dessein, de combiner son mouvement avec celui de Moncey, l'autre sur Saragosse, où Lefehvre Desnouettcs conduisit directement par Pampeluoe un corps de formation nouvelle (6 régimens). Enfin Bessières, concentré à Burgos, fut chargé de tenir en échec les insurgés de la Galice et des Asluries, et de maintenir la communication avec la France j lui seul remplit sa mission.
L'évéque de Santander avait soulevé toute la province : il s'était emparé de Beynosa et Espinosa , débouchés des montagnes qui l'entourent, d'où il menaçait la vallée du Duero. Six bataillons se portèrent contre lui; mais, comme ils arrivaient à Reynosa, Valladolid fit sou mouve-
ment. Le maréchal leur défendit de s'engager dans les montagnes, et il envova contre ces nouveaux insurgés, Lasalle avec quatre bataillons et 700 chevaux. Arrivé à Torrequemada , ce détachement trouva le pont de la Pisuerga barré par les habitans qui l'accueillirent à coups de fusil. Cette vaine résistance fut bientôt surmontée; le pont fut enlevé et la ville livrée à une de ces terribles exécutions militaires qui, depuis, furent si fréquentes. Au lieu de continuer sa route , Lasalle se porta sur Palencia pour le désarmer et rallier les bataillons de Reynosa. Il avait besoin de toutes ces forces; 5ooo paysans, 3oo cavaliers, conduits par un général expérimenté, Gregorio de la Cuesta, étaient sortis de Valladolid et marchaient à lui. On se heurta à deux lieues de la ville, près du bourg de Cabezon , où la route passe de la rive droite à la rive gauche de la Pisuerga. Les Espagnols, confians dans leur nombre, se mirent en bataille, la rivière à dos, et cette faute, si souvent fatale aux coalisés pendant la guerre de la révolution , eut ses conséquences ordinaires. Aux premiers coups de feu , la cavalerie de Cuesta , tournant bride , se précipita sur le pont : l'infanterie voulut fuir; mais l'encombrement du défilé lui fit éprouver d'énormes pertes. Le général espagnol, avec ses débris, se retira sur le royaume de Léon, sans s'arrêtera Valladolid. Lasalle y fit son entrée; puis, après avoir employé trois jours à désarmer les habitans, à se faire donner des otages, il retourna à Palencia pour appuyer l'expédition contre Santander, que l'on reprit aussitôt, et qui s'effectua sans grands obstacles. On pénétra par Reynosa et Espioosa, en culbutant des nuées de paysans , postés dans les gorges, et les deux corps, ayant fait leur jonction, parvinrent à Santander. L'évêque, la junte, les hommes armés disparurent, et l'insurrection fut assoupie.
Mais on avait à l'ouest à combattre un rassemblement plus aguerri. C'était l'armée de Galice qui avait trouvé , dans le corps d'expédition du Portugal, un solide noyau (8 à 10,000). Commandée par Blake, elle déboucha du royaume de Léon , rallia Cuesta à Bena vente et se porta sur "Valladolid, menaçant de s'établir entre Burgos et le Duero.
Bessières, affaibli par les renforts qu'il avait fournis à la garnison de Madrid, lui permit de s'avancer, jusqu'à ce qu'ayant reçu une division de la grande-armée , que conduisait Mouton , il se vit en mesure de reprendre l'offensive. A peine ces vaillantes troupes furent-elles à Burgos, qu'il les mena en trois jours à Palencia où il rallia Lasalle et où il apprit que l'ennemi se concentrait à Medina*del-Rio-Seco. Sans attendre le reste de l'armée il courut lui offrir la bataille.
Medina est situé sur le Rio-Seco , petite rivière qui , comme son nom l'indique, manque d'eau presque toute l'année. En avant de la ville sur la route de Palencia s'élèvent deux chaînes de collines sur lesquelles les
BESSIÈRES (Jean-Baptiste),
M* réc liai de Frauce. — Duc d'htric. — Né à Prewac (Lot) le 5 août 1766/ — Tuteo i8i3 , la veille de la bataille de Lutzcn.
Bataille de Rio-Seco
Espagnols s'étaient rangés en deux lignes, la seconde s adossant au ravin. Les généraux ennemis étaient parvenus sur le champ de bataille avec a 8 à 3o,ooo hommes. Les Français n'en avaient pas plus de i i,ooo;mais dans ce nombre figuraient un régiment de cavalerie de la garde et des soldats qui avaient combattu à Fricdland. Bessières n'hésita pas à commencer le feu. Il déploya devant la première ligne espagnole un rideau de tirailleurs soutenu par une brigade; puis il forma le gros de l'infanterie , sous Merle et Mouton, en colonne serrée au fond d'un vallon que suit la route, et qui sépare en deux parties le plateau où l'armée opposée avait pris position. Les généraux espagnols n'avaient aucune idée de ces manœuvres qui étaient devenues si familières aux Français : en un instant Merle dépassa la première ligne et se mit à gravir le plateau sur ses derrières, pendant qu'elle répondait de son mieux à la fusillade qui s'était engagée sur tout son front. L'effroi la saisit quand elle se vit entourée, et elle se débanda. Cependant Mouton avait continué à pousser en avant pour tenir en échec la seconde ligne. Elle se porta néanmoins au secours de la première en deux colonnes. Mais tandis qu'elles étaient rudement accueillies en tête, Lasalle, avec la cavalerie, les déborda par la gauche et les chargea en flanc. Elles ne tinrent pas contre ce double choc, tout s'enfuit, tout disparut. Les plus braves firent volte-face dans Medina, et tentèrent vainement de résister : on les déposta et la malheureuse ville paya cruellement le sang qu'elle avait coûté.
Le succès de Bessières remplit de joie l'empereur. Aux coups vigoureux que son lieutenant avait portés, il mesura les blessures que, sur ' tous les points, l'insurrection devait recevoir; il la vit abattue, prête à déposer les armes et il quitta Bayonne pour retourner à Paris en prescrivant à son frère de se hâter de prendre possession de la capitale.
Les communications étaient assurées. Cuesta était rejeté sur le bas Duero et Blake poursuivi par Bessières, refoulé jusqu'à l'Orvigo; Joseph fit donc à Madrid une entrée solennelle; mais l'aspect sinistre de cette grande ville témoignait assez que la guerre était loin d'être terminée.
Les généraux qui opéraient sur l'Ebre n'eurent que des succès partiels. Logrono fut soumis et Leflèvre-Desnouettes , après quelques manœuvres hors de la ville, renferma dans Saragosse les insurgés de l'Aragon que commandait don Juan Palafox. Mais cette antique cité montra dès-lors sa noble énergie: elle épuisa les efforts de Lefcvrc, et Verdier, qui le remplaça, eut beau pousser l'attaque jusque dans l'enceinte de la ville, il ne réussit point à la désarmer ni à s'y affermir.
Les troupes de Catalogne ne firent aucun progrès; Sclrwartz fut arrêté tout court, au sortir de Martorel , par l'effet de lune de ces anciennes coutumes que le temps n'avail point altérées en Espagne et dont
le soulèvement général du royaume tira un si grand parti. Cet usage, particulier à la Catalogne , obligeait tous les hommes à accourir en armes au son de la cloche municipale de leur commune.
A l'approche des Français le signal se fit entendre dans toute la vallée du Llobregat. Les somatens, c'est le nom qu'on donne aux miliciens ainsi convoqués, lui obéirent avoc ardeur; favorisés par la nature du terrain , ils se jetèrent sur les pas de Pavant-garde de Schwartz. Elle poursuivit cependant sa marche en les dépostant; mais la cloche fatalo retentissait toujours au loin, et d'instant en instant survenaient de nouveaux ennemis. Leur feu devint enfin si meurtrier et la route si difficile que le général fit battre la retraite. Il se reporta, non sans peine, à Martorel, et le lendemain , d'après les dispositions de la troupe, il eut la douleur de rentrer à Barcelone. Cet échec , que les Espagnols exaltèrent outre mesure , força Duhesmc de rappeler Chabran , qui avait poussé jusqu'à Taragonne sans brûler une amorce. Sa colonne fut harcelée touUe long de la route, et le général en chef se porta à sa rencontre pour favoriser son retour.
Duhesmc essaya vainement de venger ses lieutenans, il fut ronfermé dans Barcelone, et plus tard Reille, arrivant de l'intérieur, ses efforts furent consacrés à ouvrir la communication avec lui.
La retraite de Chabran détruisit l'économie du plan do répression. Monccy, privé de l'appui qu'il devait trouver à sa gauche échoua contre lo royaume de Valence. Parti de Cucnca le n juin, le maréchal trouva le pont du Gabriel défendu par une batterie de quatre pièces et par une nuée d'insurgés. Il attendit, pour ouvrir lo feu, son artillerie * que l'état des chemins retenait en arrière. Dès qu'il put disposer de quelques canons il ordonna l'attaque. En un clin-d'œil les positions furent eultvées, les Espagnols se replièrent en désordre sur les défilés de las Cabrillas. Ce sont des gorges qui traversent le contrefort qui sépare le Cahriel du Guadalaviar. Au-delà le terrain s'abaisse jusqu'à la mer, d'une richesse et d'une fertilité sans égales. On n'avait rien négligé pour disputer ce dernier passage. On y avait posté quelques troupes régulières, 3ooo hommes dé milice et de l'artillerie. Moncey les fit attaquer de front pendaut qu'un détachement les tournait en se glissant sur les hauteur entre les rochers et les précipices. Déconcertés , par cette manœuvre , ils s'enfuirent jusqu'à Valence, après avoir perdu 600 hommes.
A leur arrivée la ville entière se souleva transportée d'enthousiasme. Elle se compose de vastes faubourgs et d'une enceinte intérieure revêtue d'un vieux mur et défendue par une citadelle en ruines; sa population est de 100,000 âmes. Tout le inonde se mit à l'œuvre; on dressa des bateries; on creusa des fossés; on barricada les rues; on prépara des mu-
nitiotiset Ton jeta, à une lieue des faubourgs, une forte avant-garde, couverte par un canal qui coupe le chemin de Cuenca.
Moncey, retardé pendant trois jours par la marche de ses convois, ne put troubler ces dispositions, et il ne fut en mesure que le 17. Il employa la journée entière à forcer lavant-garde, à passer le canal , à disperser les tirailleurs qui , à laide des maisons et des nombreuses coupures du terrain , faisaient feu sur lui de tous côlés. Le lendemain , le combat s'engagea sous les murs de la ville. Mais l'effort désespéré des habitant l'emporta sur la tactique et la discipline. Le maréchal tenta sans succès d'enlever une des portes ; après avoir perdu un millier d'hommes , il ne crut point pouvoir renouveler l'assaut, et comme la province de Cuenca s'était insurgée sur ses derrières , il se mit en retraite par la route royale dont l'accès présente moins d'aspérités. Les levées de Murcie cherchèrent à l'arrêter au passage du Xucar, mais il les écrasa et il parvint sans nouvelles pertes à Alraanza, d'où il se porta à Albacete, puis à Ocafïa.
Le rappel de Chabran avait compromis Moncey ; l'échec du mare* chai eut des conséquences plus funestes pour le a* corps de la Gironde. Parvenu au Guadalquivir, Dupont eut ordre de pousser en avant. Il sortit d'Andujar par la route de Séville qui longe la rive gauche du fleuve , jusqu'à Alcolea, où elle repasse un moment sur la rive droite, pour traverser Cordoue. La tête du pont d' Alcolea était couverte de retranchemens, où 12 pièces étaient en batterie soutenues par 3ooo hommes de troupes réglées. Ces positions ne tinrent pas deux heures ; on les força, et la division espagnole se replia au-delà de Cordoue. Cette ville essaya d'arrêter les vainqueurs , elle ferma ses portes et les habitans firent feu. Vaine tentative , dont le seul effet fut d'attirer sur eux les malheurs d'un assaut.
Cependant Dupont mesurait avec inquiétude la distance qui le séparait encore de Cadix. U s'était d'abord flatté d'y arriver par étapes, et ses premières marches, dans les plaines de la Manche, ne l'avaient point détrompé. Mais, depuis qu'il avait dépassé les défilés de la Sierra-Morena , l'aspect du pays était tout autre. Des villages abandonnés, des villes se livrant au meurtre et au pillage, enfin , des corps d'arméo où l'on reconnaissait la présence de troupes régulières , constataient l'exaltation que la junte de Séville avait lait naître, et les moyens qu'elle avait de la soutenir. Dans cetto conjoncture, le général français prit le parti do se replier à Audujar, et d'appeler à lui ses deux autres divisions. Vodel se hâta de traverser la Manche et de se frayer le col de la Sierra-Morena , qu'occupaient déjà des bandes insurgées. Gobert (qui avait été échange) s'échelonna en seconde ligue pour maintenir la communication avec Madrid. Dupont était disposé à évacuer l'Andalousie, des ordres
donnés de loin , basés sur une connaissance inexacte des faits et des localités, l'y retinrent. Cependant le but principal de l'expédition était manqué , l'escadre de Cadix avait été forcée de se rendre, et les corps qui devaient appuyer les deux ailes ne pouvaient rien pour les seconder; Moncey se retirait , et Junot était hors d'état de sortir du Portugal.
L'armé espagnole ne tarda pas à prendre l'initiative. La junte de Séville avait à sa portée les troupes du camp deSaint-Roch (10,000), celles qui étaient entrées en Portugal (5 à 6000); elles les augmenta de levées nouvelles. Elle tira de Cadix et de Gibraltar un beau matériel et elle forma trois divisions sous Théodore Reding, Coupigny, Jon es une rservesous LaPena et deux corps détachés sous De-La-Cruz et Valdecaiïaz (28,000 d'infanterie, 2000 chevaux) commandés en chef par Castanos.
Ces forces se portèrent sur le Guadalquivir. Castanos débuta par des pourparlers qui n'amenèrent aucun résultat. Pendant ces conférences inutiles, les troupes françaises occupèrent Jaen ; mais, au premier mouvement de l'ennemi, Dupont se replia tout entier sur la rive droite du fleuve et ne songea plus qu'à en défendre l'accès. A cette époque de l'année sa tâche était compliquée , la sécheresse rendait plusieurs gués praticables, et la surveillance devait s'étendre sur des points d'une assez grande divergence.
Andujar est la clef de cette position défensive; car c est là que la route , quittant la plaine et la rive gauche , commence sur l'autre rive à s'écarter du fleuve pour monter, en serpentant, le revers méridonal de la Sierra-Morena. On se rend encore du lit de la rivière au sommet de la montagne par les communications secondaires de Mengibar à Guarroman par Baylen, et de Baeza par Linarès à Guarroman et la Caroline. La Caroline est à l'entrée du défilé de Despeûa-Perros, porte du plateau intérieur; il y a de la Caroline à Andujar 12 lieues; d'Andujar à Baeza 12 lieues et de Baeza à la Caroline 8 à 9 lieues. Dupont, placé avec 20,000 hommes dans ce triangle de 33 lieues de périmètre , devait certainement s'y maintenir. Mais il y eut, dans ces tristes journées, une suite de malentendus et de faux mouvemens qui perdit tout et qui donna au soulèvement de l'Espagne une vigueur nouvelle.
Castanos ayant porté son quartier général à Arjonilla, en avant d'Arjona , Dupont ordonna à Gobert de descendre des montagnes et d'entrer en ligne. De peur d'être tourné par sa droite, il fît détruire le pont de Marmolejo. Vedel fut placé à Baylen, Gobert à la Caroline, et Bclair avec un détachement de 1 5oo hommes au gué de Mengibar. Le quartier général, avec la colonne qui avait percé jusqu'à Cordoue, resta à Andujar.
Les deux armées, séparées par le Guadalquivir, s'abordèrent] bientôt.
Castanos ouvrit le feu au pont d' Andujar; il fut repoussé; cependant les guérillas de Cruz défilèrent par Marmolejo, sur le flanc droit des Français, et Coupigny se montra sur leur gauche, à peu de distance du pont. I^e général en chef, surpris de ce déploiement qui semblait préluder à un vif engagement, prescrivit dans la soirée à Vedel , de lui envoyer pendant la nuit une de ses brigades. L'ordre fut mal compris; aux instances de Dupont, Vedel crut qu'il s'agissait d'une bataille décisive, il ne voulut point se séparer de ses troupes et il conduisit en personne à Andujar sa division entière, laissant à Gobert le soin de défendre le Haut Guadalquivir.
Mais les mouveraens dont le général en chef avait conçu tant d'inquiétude n'étaient qu'une démonstration , destinée à lui cacher le vrai point d'attaque, et la faute de Vedel seconda puissamment les projets de l'ennemi. L'armée espagnole , que l'on croyait formée en masse au débouché de la route de Sévillc, profita de la nuit pour pivoter sur Castanos, et au point du jour, pendant que la canonnade recommençait devant Andujar, Reding avec la division de droite, composée de Suisses et de troupes réglées, surprit le gué de Mengibar , se mit en bataille sur la rive droite et menaça Baylen et Linarès. Les Français plièrent sous le dix et se retirèrent, mais très lentement jusqu'à Baylen , en appelant du secours. Gobert accourut à la tête d'un régiment de cuirassiers, il ordonna la charge, il enfonça Reding; mais il tomba mortellement blessé, ses troupes s'arrêtèrent et le commandement se trouva dévolu à Dufour, qui se mit à reculer. Toutefois l'ennemi, loin de reprendre l'attaque, employa le reste de cette seconde journée à regagner l'autre rive. C'était s'avouer vaincu , et ce combat, en démasquant le plan des généraux ennemis, indiquait assez ce qu'il y avait à faire. Mais le jour suivant , Dupont se contenta de renvoyer Vedel à Baylen. Pendant que celui-ci reve» nait dans la position qu'il n'eût jamais dû quitter, d'étranges complications y étaient survenues. Dufour était encore à s'expliquer comment Reding avait pu se retirer au moment même où un nouvel effort lui eut donné la victoire, lorsqu'on lui apprit que Valdecaûaz avait surpris le poste de Linarès et que ses troupes filaient sur les hauteurs. A cette nouvelle, il crut tenir le nœud des combinaisons de l'ennemi, il crut l'armée entière engagée dans cette marche de flanc, et, impatient de la déjouer, il se hâta lui-même de saisir le col de la Sierra. En arrivant à Baylen , à la fin de cette journée si féconde en fatales méprises, Vedel fut singulièrement surpris de n'y trouver personne ; il apprit le mouvement de Dufour, et, ne pouvant douter de ses motifs, il le suivit dès le lendemain, après en avoir averti le général en chef.
Une décision rapide eût sauvé le corps d'armée; mais Dupont perdit
€ii apprêts toute la journée du 1 8. A la nuit il s'ébranla dans l'ordre suivant : l'avant-garde (2600) conduite par lui-même, puis Barbou (7700), et enfin l'arrière-garde (1700). La route était encombrée d'une longue file de voitures; on chemina lentement, et le jour commençait à poindre lorsque l'avant-garde, en passant le pont de la Ramblar, fut accueillie à coups de fusil.
Le temps si mal employé par les Français avait été mis à profit par l'aile droite de l'armée espagnole. Dans la soirée même où Vedel rentrait à Baylen, Reding franchit pour la seconde fois le Guadalquivir. Le lendemain, il fît sa jonction avec Coupigny, puis ils se portèrent ensemble sur Baylen, où, à leur grande surprise, ils s'établirent sans coupférir. Comprenant toute l'étendue de la faveur que leur offrait la fortune, après quelques heures de repos, ils se déterminèrent à marcher sur Andujar pour enlever Dupont.
On se heurta donc au débouché du pont de la Ramblar. Cette position était tout-à-fait au désavantage des Français ; tandis que leurs adversaires s'étaient mis sans peine en bataille* ils étaient obligés, pour se déployer, de passer un défilé exposé au feu d'une artillerie bien servie. Us parvinrent néanmoins à former leur ligne au prix de pertes considérables. Leurs pièces, à mesure qu'on les mettait en batterie, étaient à l'instant démontées, et ils ne pouvaient riposter à une violente canonnade; malgré ces obstacles, Dupont réussit à contenir les ailes de l'ennemi qui manœuvraient de manière à l'entasser dans le ravin. Mais lorsqu'il voulut aborder le centre , il éprouva une résistance dont ses efforts désespérés ne purent triompher. Les heures s'écoulaient * un soleil ardent accablait la troupe harassée par les fatigues de la nuit et des jours précédens. On se portait mollement au combat, quand à midi le canon de Castanos se fit entendre sur les derrières de la colonne. Alors Dupont tenta une dernière charge qui fut encore repoussèe, et à la suite de cet échec, il demanda Une suspension d'armes qui fut accordée sur-le-champ.
D'un autre côté, Vedel ayant poussé jusqu'à la Caroline, n'eut pas de peine à se convaincre que Dufour avait cédé à une fausse alerte; il pressentit dès-lors que Baylen devait être occupée et qu'il n'avait point une minute à perdre pour en déposter l'ennemi. Le 19 au matin, il revint sur ses pas , et il rentra à Guarroman pendant les dernières scènes du combat qui se livrait si près de lui. La troupe demanda à faire une halte que quelques incidens prolongèrent. On avait entendu distinctement le canon, mais le bruit ayant cessé, on croyait qu'il y avait eu une escarmouche insignifiante. Lorsque enfin on se remit en marche, on ne tarda pas à rencontrer les Espagnols et à savoir la triste vérité. Le premier mouvement de Vedel fut de tirer lepécet de commencer le feu. Les deux
armées étaient dans une situation qui n'était pas sans exemple, et la victoire était réservée au plus audacieux. Si Dupont se trouvait pris entre Castafios et Reding, ce dernier était pris entre ses feux et ceux de Vedel, et des coups dirigés contre lui avec l'ensemble et la résolution dont Rivoli, Hohenlinden et d'autres rencontres offraient ta souvenir, eussent entraîné son entière destruction.
Le choc imprévu de Vedel dérouta en effet l'ennemi. Un régiment fut enlevé et déjà tout pliait, quand un officier de l'état-major de Dupont, traversant le champ de bataille, vint lui apporter l'avis que l'on négociait et l'ordre de cesser le feu. Vedel obéit à contre-cœur, ne sachant au reste quelle était la nature des négociations. Elle était bien changée depuis quelques instans. L'avant-garde de Castaûos avait atteint la rive droite de la Ramblar; l'exigence des vainqueurs devenait extrême, et il ne s'agissait plus d'une convention tendant à évacuer l'Andalousie. On demandait impérieusement une capitulation pure et simple, une capitulation en rase campagne! Vedel, indigné, fit proposer au général en chef de rompre les pourparlers et de s'en remettre au sort des armes; mais celuici ne trouva point, dit-on, dans sa troupe affaissée, l'énergie que supposait cette noble détermination. On signa donc une convention désastreuse, qui ne fut pas même exécutée, en vertu do laquelle les soldats qui venaient de combattre sous Dupont, durent déposer les armes, et les autres troupes se rendre dans les ports voisins pour être embarquées et conduites en France. Pendant les dernières entrevues, Vedel s'était éloigné; les Espagnols crièrent à la trahison, ils le sommèrent de s'arrêter, menaçant de passer au fil de l'épée les soldats qui étaient cernés. Son conseil de guerre émit l'avis de se soumettre, il céda; il en fut de même des autres corps , et les 18 à 20,000 hommes qui couvraient le midi de l'Espagne , furent perdus pour la cause française.
Cette catastrophe retentit dans toutes les parties de la Péninsule. Madrid , si morne depuis les journées de mai , s'exalta de plus belle. Des groupes animés se formèrent dans les places et les rues populeuses. Les noms de Baylen, dcCastanos, volaient de bouche en bouche; on proférait contre la nouvelle cour des imprécations menaçantes, on invoquait l'armée victorieuse. I* joie n'eut plus de bornes, lorsqu'on sut qu'elle s'avançait à travers la Manche. Joseph ne crut point pouvoir lutter contre l'explosion que son arrivée promettait, et il donna l'ordre de se replier au-delà de l'Ebre.
GUEKRJtS DE LA RÉVOLUTION.