SUITE DES OPÉRATIONS ES PORTUGAL
Insurrection d'Oporto (n juin). — Marche do Loison (17 juin au i«» juillet). — Insurrection des Algarres (9 juin). — De l'Alentejo (j5 juin). — Débarquement des Anglais (3o juillet). — Combat de Rorissa (17 aoûl).— Bataille de Vimeiro (a i août) — Capitulation de Cintra (3o).
Après roccupation de Lisbonne, Junot eut quelques ménagemens pour les autorités nommées par les princes de Bragancc. Mais à mesure que les corps de la Gironde et des Pyrénées s'avancèrent en Espagne, il fit de plus en plus sentir le poids de la conquête, et enfin il s'empara du gouvernement au nom de l'empereur. De ce moment , une sourde fermentation agita la capitale et s'étendit aux provinces les plus éloignées. L'escadre anglaise l'entretint en se montrant sur divers points de la côte. Toutefois, elle ne prit point terre, et elle ne réussit pointa exciter de soulèvement. La révolution d'Aranjucz et la retraite des auxiliaires espagnols faillirent donner le signal ; mais la contre-marche ordonnée par Ferdinand, l'ajourna. Enfin, l'émeute de Madrid, la formation des juntes avertirent les Portugais que le moment de secouer le joug était venu. Junot avait reçu l'ordre d'envoyer 3 à 4<>oo hommes sur la Bassc-Guadiana et 4000 hommes à Ciudad-Rodrigo. Gcs deux colonnes, dès les premiers pas, furent obligées de rétrograder. Les Espagnols leur barrèrent le passage, et les mouvemens qui éclatèrent sur leurs derrières les rappelèrent autour de Lisbonne. Depuis le Duero jusqu'à la frontière de la Galice , on se révolta contre l'autorité française. Loison fut chargé de frapper à mort cette insurrection en occupant Oporto, qui en était l'âme. Il passa le fleuve; mais la population entière se leva sur ses pas et le replia
sur Almeida. L'exemple gagna Coïmbre , les Algarves, coururent aux armes; Lisbonne même s'agita violemment , et Junot sentit la nécessité de s'y concentrer. Le soulèvement de l'Alcntejo survint, qui menaça d'entraîner la capitale , il fallut agir avec vigueur. Loison (4ooo), à peine de retour de sa pénible excursion dans le Beira , fut appelé sur la rive gauche duTage. Il marcha sur Evora, défit un secours espagnol et enleva la ville; mais l'apparition des troupes britanniques rendit ce succès inutile. Le jour même de la prise d'Evora, une première division anglaise , forte de i3,3oo hommes, aoo chevaux et 18 canons, prit terre dans la petite baie du Mondego, commandée par Arthur Wellesley, si célèbre depuis sous le titre de duc de Wellington. Elle était suivie de deux autres corps que l'on attendait d'un instant à l'autre, sous les ordres de John Moore et de Dalrymple, à qui l'ancienneté donnait le commandement en chef. Le total de l'armée était d'environ 35,ooo hommes.
Junot ne pouvait se sauver qu'en écrasant Wellington avant le débarquement des autres divisions. Mais la dispersion de ses troupes et la nécessité de contenir Lisbonne , ne lui permirent pas d'aborder les Anglais, avec la supériorité du nombre. Loison se hâta de gagner Abrantès, où il arriva le 9 août. Trois jours avant , Delaborde était sorti de Lisbonne avec 5ooo hommes. Ces deux généraux remontèrent ensemble au nord, l'un en côtoyant le rivage, l'autre en marchant sur Coïmbre , où était réunie la foule des insurgés. Leur double mouvement avait pour but d'empêcher la jonction des Anglais et des levées portugaises. Il eut pour effet de séparer les deux colonnes françaises qui furent paralysées. Loison, entouré par la masse des habitans, ne put que battre en retraite, et Delaborde se heurta sur les hauteurs de Borissa contre des forces triples. Wellington, impatient de se signaler avant l'arrivée de ses supérieurs, s'était mis en marche sans trop se soucier des troupes portugaises dont il n'avait tiré que 14 à i5oo hommes. Delaborde, forcé de reculer, le fit avec gloire. Déployé sur des collines qui dominent le pays, il obligea les Anglais à manœuvrer sur ses ailes pour le tourner, et il gagna le temps de se retirer dans une position plus forte, où il soutint le choc pendant quatre heures, comptant toujours que Loison accourrait au bruit du combat. Lorsqu'il eut perdu cette espérance, il continua à se retirer pied à pied. Tous deux se réunirent à Junot dans les lignes de Torres Vedras, retranchemens naturels qui étreignent Lisbonne. Déduction faite des garnisons, le général en chef n'avait en ligne que 1 3,000 hommes et i5oo chevaux. Les Anglais étaient 18,000, et l'on savait que Moore venait de débarquer avec 1 1,000 hommes. Il n'y avait pas un moment à perdre pour brusquer l'attaque contre Wellington. On s'y porta , on le trouva rangé sur une chaîne de mamelons qui encaissent la Maceira , petite rivière sur
laquelle est située Vimeiro. Junot prit pour but cette ville, et il ordonna l'assaut des hauteurs de manière à y pénétrer; on se mêla sur tout le front de bataille, et le combat se soutint pendant trois heures avec un rare acharnement. Enfin l'effort des Français échoua, ils se retirèrent à Lisbonne, où leur présence était nécessaire pour prévenir une explosion» Le soir de la bataille, Dalrymple prit le commandement, et consentit & ouvrir des négociations, dont le résultat fut la convention de Cintra, aux termes de laquelle l'armée française fut transportée , avec armes et bagages, par la marine anglaise, dans les ports de l'ouest. Le feu, les maladies, les tempêtes qui l'assaillirent au retour, l'affaiblirent de 7000 hommes. À peine débarqués, elle se remit en marche pour passer de nouveau les Pyrénées.
LA. GRAH DE- ARMÉE ENVAHIT lWaGKK.
La té te de colôtone pauo la Bîdassoa (t 1 octobre 1 808).— Combat de Logrolio (*5).— De Viaua (î5) —De BUImo (3i). — De Guencx (7 novembres—Bataille de Burgot (10 novembre), — D'fcipitio*» (10 cl 11).— De Tttdela (a3).— De Somo-Sierra (3o),— Attaque et capitulation de Madrid (a-3-4 décembre).
Avant de faire éclater sa colère, Napoléon prit ses sûretés contre le nord de l'Europe. Il conclut avec la Prusse la convention de Paris qui réduisit à 4o,ooo hommes les forces militaires de cette puissance déchue, et qui livra aux garnisons françaises les places de Glogau , Stettin et Custrin. Dans la célèbre entrevue d'Erfurth, il obtint de l'empereur
Alexandre le renouvellement des promesses de Tilsitt. Enfin il opposa au mauvais vouloir de l'Autriche une levée de 160,000 hommes.
Cependant la grande-armée évacua l'Allemagne pour porter au-delà des Pyrénées ses redoutables colonnes. L'empereur lui adressa la proclamation suivante :
a Soldats ! Après avoir triomphé sur les bords du Danube et de la Visa tule , vous avez traverse l'Allemagne à marches forcées. Je vous fais « aujourd'hui traverser la France sans vous donner un moment de rep06. «Soldats! J'ai besoin de vous; la présence hideuse du léopard a souillé « les continens d'Espagne et de Portugal , qu'à votre aspect il fuie épou- « vanté! Portons nos aigles triomphantes jusqu'aux, colonnes d'Hercule. « Là aussi vous avez des outrages à venger. Soldats ! Vous avez surpassé « la renommée des armées modernes : mais avez-vous égalé la gloire « des armées de Rome qui, dans une môme campagne , triomphèrent sur « le Rhin et sur l'Euphrate; en Illyrie et sur le Tage?»
C'était promettre une de ces brillantes campagnes dont le succès était ai rapide. Le désastre de Baylen renfermait un grave enseignement dont il était profondément préoccupé. Les troupes de Dupont, formées de recrues , s'étaient promptement aguerries; mais elles n'avaient apporté au camp que de l'aptitude militaire. Le jour où l'habileté des chefs s'était trouvée en défaut, l'énergie, la passion individuelle avaient disparu. La source de force, que les grandes crises de la révolution avaient fait surgir du sein des masses populaires , commençait donc à s'épuiser. On pouvait prévoir un avenir plus ou moins éloigné où elle serait réduite à des proportions appréciables au calcul, où elle cesserait d'être applicable à l'exécution des grands desseins auxquels l'empereur avait voué sa vie. Tout lui faisait une loi de se hâter de frapper sans relâche des coups décisifs avant l'heure où la décrépitude atteindrait la génération héroïque dont il était l'héroïque représentant.
A la fin de l'été , Duhesme était 'entièrement bloqué à Barcelone par a5 à 3o,ooo hommes, et l'armée de Joseph, réduite à 5o,ooo combattans divisés en trois corps sous Bessières, Ney et Moncey, était resserrée entre Durango , Miranda-del-Ebro, Logrono et la rivière d'Aragon. L'armée de Galice pesait sur sa droite et son front. Forte de 5o,ooo, elle était rangée en équerre de Bilbao à Tudela. Blake la commandait encore, mais il devait céder le premier grade au marquis de La Romana qui s'étant habilement échappé du Danemark , venait de ramener en Espagne tout son corps d'armée. Castanos (4o,ooo) faisait face à Moncey sur l'Aragon soutenu en seconde ligne autour de Saragosse par Palafox (ao,ooo); outre ces corps, il y avait les divisions d'Estramadure et de CastUlc destinées à faire partie de l'armée de Castafios, et non incorporées.
On se tenait de part et d'autre en observation quand Lefebvre (divisions Levai, Villattc et Sebastiani a5,ooo , 4* corps) passa la Bidassoa et se mit en ligne, la droite appuyant au golfe de Gascogne. Dès qu'il eut pris position , les autres maréchaux s'ébranlèrent pour étendre le demicercle dans lequel ils étaient renfermés. Ncy se porta sur Logrono, l'enleva aux postes de Castanos, rétablit le pont de l'Ebre et jeta ses avantgardes sur la rive droite. Dans le même moment , le général espagnol , cherchant à déborder la gauche de Moncey se fît enlever à Viana environ iaoo hommes. A peu de jours de là, Lefebvre aborda la gauche de Blake, la mena battant jusqu'à Bilbao et s'empara de cette ville.
Le champ d'opérations s'était agrandi. Victor déboucha à la tête du i"r corps (a5,ooo hommes) et s'établit sur les hauteurs d'Orduna à la gauche de Lefebvre qui reprit aussitôt l'attaque contre Blake , lui enleva le camp de Guenes et lit 4ooo prisonniers. Sur ces entrefaites, Napoléon, avec la garde , parut au quartier général de Vittoria. Après avoir formé une réserve de cavalerie sous 'Bessières, que Soult remplaça dans son commandement , il donna l'ordre à Ney et Moncey, 6' et 3« corps , de tenir en échec les troupes d'Andalousie , à Lefebvre et Victor de continuer à pousser celles de Galice, et lui-même , avec Soult (a* corps) et la garde , partit pour Burgos où s'étaient rangées les levées d'Estramadurc. Son dessein était de les rompre , de faire ainsi entre Blake et Castanos une large trouée.
Tout se mit en mouvement, et le même jour on livra deux batailles qui décidèrent du sort de Madrid.
Deux divisions commandées par le comte de Belveder (12,000) défendaient Burgos à cheval sur la chaussée. Soult, sans attendre le déploiement de son corps d'année, brusqua l'attaque du centre à la tête des vétérans de Mouton. Pendant qu'il le culbutait , Bessières et La sa Ile avec la cavalerie, rompirent les deux ailes et pénétrèrent pêle-mêle avec les vaincus dans la ville qui fut livrée au pillage. On prit aux Espagnols 5ooo prisonniers et leur matériel ; le reste de l'armée fut dispersé.
De son côlé, Victor, manœuvrant sur la crête des montagnes, trouva l'armée dcGallicc formée en avant d'Espinosa-de-los-Monteros. Flanquée à gauche par des sommités à peine accessibles et à droite par des bois qui s'étendent jusqu'à la Trucba, elle s'était arrêtée dans cette forte position pour tenter le sort des armes et couvrir Reynosa, centre de ses parcs et de ses magasins.
A deux heures après-midi, Victor, qui débouchait par des chemins vicinaux où son artillerie n'avait pu le suivre, commença la fusillade parla droite des ennemis. A quatre heures , le bois sur lequel s'appuyait leur droite, fut enlevé. Us revinrent à la charge et, jusqu'à la nuit, soute-
nus par une batterie de six pièces , ils firent de vaillans et inutiles efforts pour regagner le terrain perdu.
Blake s'attendit le lendemain à voir le combat continuer comme il s'était engagé. Mais les Français avaient profité de la nuit pour changer leur ordre de bataille. Au point du jour, la gauche des Espagnols fut singulièrement surprise de reconnaître que l'effort de l'attaque se portait contre elle. Prise au dépourvu, elle se laissa déposter des hauteurs qui défendent l'approche du pout d'Espinosa et bientôt elle lâcha pied. Cependant l'affaire devenait générale; le centre et la droite de Blake soutenaient difficilement le choc lorsque la déroute de la gauche les obligea de plier; ils ne purent se retirer en bon ordre. Au passage de la rivière, les rangs se rompirent. L'artillerie et des milliers de prisonniers restèrent sur le champ de bataille.
Blake indiqua aux fuyards Reynosa comme point de ralliement. Mais, d'un côté, la cavalerie deLefebvre, et de l'autre une division du a' corps que Soult, à peine maître de Burgos, y conduisait en personne, les débordèrent. Soult touchait aux portes de Reynosa , quand les débris de l'armée de Galice s'y entassèrent. Il leur fut impossible de se réorganiser, et ils se jetèrent en désordre dans les montagnes de Léon, abandonnant leur matériel et d'immenses approvisionneurs. La Romana prit en ce moment le commandement des vaincus, réduits à 10,000 combattons , hors d'état de rien entreprendre.
Napoléon avait à peine posé le pied sur le territoire espagnol et il n'avait eu qu'à marcher pour écraser les armées de Galice et d'Estramadure ; restaient à sa gauche Castanos et Palafox; à sa droite les Anglais qui débouchaient du Portugal et dont les mouvemens étaient assez lents pour lui permettre d'achever la dispersion des levées espagnoles.
Pendant que Soult, poussant jusqu'à Santander, parcourait et désarmait cette province, Victor rejoignit l'empereur, et Lannes, à la tête des 3' et 6t corps (3o,ooo hommes) , fut chargé de l'opération contre les armées d'Andalousie et d'Aragon. Il forma deux colonnes : l'une, sous ses ordres immédiats , se concentra à Lodosa pour y passer l'Èbre; l'autre fut conduite par Ney de Logrono à Soria pour gagner de là Taarazon , couper Castanos de Madrid et l'acculer au royaume de Valence. Le mouvement des deux maréchaux contraignit les Espagnols à évacuer le versant des Pyrénées; ils se rangèrent de Tudela à Cascante au nombre de 4 5, 000 sur une ligne d'une lieue et demie, la droite à l'Èbre, la gauche à l'un de ces ravins que l'on trouve à chaque pas. Lannes se heurta contre eux et , pour les disperser, il n'eut pas besoin de manœuvrer. Enfoncer le centre, prendre à revers la gauche , attaquer de front la droite et la culbuter, ce fut l'affaire d'un moment. Les ennemis perdU
rent 7000 hommes, 3o canons, 7 drapeaux et se retirèrent en desordre : Palafox sur Saragosse; Castanos par les routes de Valence et de Siguenza. Ney, retardé par letat des chemins , n'arriva pas à temps sur le champ de bataille où sa présence eût anéanti l'armée d'Andalousie.
Cependant la grande-armée achevait de défiler au-delà des Pyrénées. Le 8* corps (ancienne armée de Portugal , 22,000 hommes) gagna les Asturies et fut mis sous les ordres de Soult. Le 5* corps sous Mortier (20,000) entra en Aragon et le 7" corps, sous Gouvion-Saint-Cyr (aa,ooo), en Catalogne. Dans le même temps, Napoléon, flanqué h droite par Lefcbvrc qui se porta de Valladolid à Scgovie , se mit a côtoyer, par la route de Buitrago, le mouvement du 6' corps. Il arrivait à Aranda lorsqu'il apprit la victoire de Lannes. Rien ne s'opposant plus dès-lors à sa marche sur Madrid , il donna Tordre de pousser en avant. Soult fut chargé de contenir la Galice et Lannes l' Aragon , tandis que Ney continuait à manœuvrer de manière à prévenir les colonnes de Castanos sur les routes de Madrid et à les rejeter hors de la Castillc.
Arrivé au défilé de Somo-Sierra , Napoléon le trouva défendu par 1 3,ooo hommes des levées d'Estramadure et de Castille. Leur position était belle, seize pièces de canon en batterie enfilaient la chaussée, et des tirailleurs, embusqués derrière les rochers des deux côtés de la route, prolongeaient leur feu jusqu'au pied de l'escarpement. Trois régimena d'infanterie et six pièces de canon s'engagèrent dans le col et sur les hauteurs à droite et à gauche. Mais les aspérités du lieu plus que le feu de l'ennemi rendaient leurs progrès incertains, quand Napoléon accourut avec les chasseurs de sa garde et les lanciers polonais. Après avoir reconnu le terrain, il ordonna à cette brave cavalerie de gravir au galop la chaussée et d'enlever la batterie espagnole. Cette charge brillante s'exécuta avec la rapidité de la foudre. Les canonniers furent sabrés sur leurs pièces dont on s'empara; l'infanterie , débordée par la chaussée, déposa les armes ou se dispersa. Le corps d'armée disparut.
On ne rencontra plus d'obstacles jusqu'aux portes de Madrid, où les deux colonnes se présentèrent en même temps : Napoléon par la route de Burgos , Ney par celle de Saragosse.
Les Espagnols avaient fait les apprêts d'une défense désespérée. Les miliciens, 40,000 paysans armés, 8000 hommes de troupes réglées, et 100 pièces de canon braquées derrière des barricades, faisaient présager une résistance sanglante. Les deux premières sommations de l'empereur ayant été reçues avec des cris de fureur, il se vit dans la nécessité d'ouvrir le feu. Son effort porta d'abord sur le palais de Buen-Retiro qui domine la ville et qui en livre l'entrée. A la suite d'un engagement long* temps douteux, Victor s'en rendit maître. On y établit une formidable
batterie , et une troisième sommation fut faite avec la menace d'anéantir Madrid. Elle produisit un effet décisif: à la suite d'un conseil tumultueux, les troupes de ligne partirent, la populace armée se dispersa, et une capitulation mit l'armée française en possession de tous les postes.
En un mois de campagne, la capitale était conquise et les armées en fuite. Cependant, jamais si grands résultats n'avaient eu si peu de portée. Dans le cercle que renfermaient les baïonnettes victorieuses, on cédait à la force. Mais au-delà, pas une ville n'ouvrait ses portes. Pas un seul acte de soumission ; partout un enthousiasme sombre, une exaltation prête à tous les sacrifices. L'empereur publiait des amnisties; on les dédaignait, et l'insurrection tirait de nouvelles forces des fautes mômes, des défauts d'organisation, qui avaient facilité le triomphe de la grandearmée.
La junte centrale s'était réunie à Aranjucz, où elle avait convoqué des députés de toute l'Espagne; mais cette assemblée n'avait pu saisir le pouvoir dictatorial, elle n'avait pu même songer à mettre de l'unité dans la défense, à nommer un général en chef et à amalgamer les forces fournies par les diverses provinces. Les armées se composaient donc : l'une d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous; l'autre de Galiciens, d'Asturicns, de Basques; tous conservant leurs drapeaux, leurs rivalités; tous commandés par des généraux qui, n'étant point contenus par la main de fer d'un pouvoir suprême, se livraient en présence du danger aux passions, aux mésintelligences qui troublaient le bon accord de leurs troupes. De là, la promptitude des généraux français à gagner des batailles où l'on a peine à saisir quelques traits saillans. Mais après ces batailles, les vaincus de retour dans leurs provinces, formèrent le noyau d'une défense plus locale et plu» opiniâtre. Ainsi les Aragonais qui n'avaient pas tenu quatre heures à Tudela , secondés par les Andalous et les Valenciens, se réfugièrent dans Sarragosse, ville ouverte, où ils soutinrent un siège meurtrier, dont In durée excède celle de la campagne d'Austerlitz. Si jamais l'empereur a mesuré, avec un sentiment do doute, l'étendue de la tache qu'il s'était imposée, ce dut être, lorsque maître de Madrid, il vit surgir sur ses pas une Vendée, aux proportions de treize millions d'âmes et de 27,000 lieues carrées. Il eut du moins la joie de détruire uno armée anglaise.
OPÉRATIONS EN GÏLICE.
Les Anglais à Salamanquc (18 novembre au i* décembre). — Marcbe sur VaTladolid (is à »<)-— Passage du Guadarama par les Français (i3-a{).— Combats sur l'Esla.— De Maosilla (ag). — Dé* part de Napoléon (1*' janvier 1S09).— Combat de Cacabelloa (3).— Bataille de la Corogne (16). — Capitulation de la Corogne (19).— Conquête de la Galice (fin de janvier).
Après la convention de Cintra, Dalrymple fut disgracié; on lui reprocha d'avoir laisse échapper l'armée française, qu'il eût dû forcer de déposer les armes, et, selon le rang d'ancienneté, on le remplaça par Moore, à qui l'on prescrivit d'entrer en Espagne, de rallier à Salamanque 1 5,ooo hommes, que David Baird conduisait directement d'Angleterre à la Corogne , et de coopérer à la défense de Madrid.
Moore ne se prêta qu'à contre-cœur à l'exécution d'un plan dont l'inefficacité était trop palpable; toutefois, il déboucha du Portugal à la tête de 20,000 hommes. L'infanterie se porta par Ciudad-Rodrigo à Salamanque, pendant que l'artillerie, la cavalerie et les convois allèrent chercher à Badajoz une route plus voiturable. Ces détours, ces lenteurs contrastaient singulièrement avec l'activité de Napoléon. L'armée française était en possession de Burgos que l'infanterie de Moore touchait à peine au lieu de ralliement. Dès-lors , tout ce mouvement était perdu pour le salut de Madrid, et le général ennemi se disposait à battre en retraite, lorsque de uouveaux ordres le forcèrent d'entrer en opérations. Passant alors d'une juste circonspection à une ardeur téméraire , il se porta contre les communications de la grande-armée en marchant sur Valladolid.
Mais Napoléon l'épiait. Lefebvre et Victor prirent position sur le Tage
CAMPAGNE DE 1808 A 1809. 537 de manière à s'interposer entre les Castilles et les provinces du midi. Les autres corps firent un à droite et filèrent au pied du Guadarama pour franchir les défilés de cette haute montagne, tomber à l'improvistc sur Valladolid et prendre en flanc les Anglais. Dans le même temps, Soult descendit de Reynosa, dans le dessein de rompre la Romana et de devancer Moore dans le royaume de Léon.
Moore se vit perdu; coupe de Badajoz, il ne pouvait plus se retirer que par Ciudad-Rodrigo, au risque d'être accule à l'entrée du Portugal et de perdre ses convois, ou par la Galice, au risque d'être débordé par Soult. Dans cette situation extrême, il prit la résolution de marcher au maréchal, de l'écraser et d'opérer ensuite sa retraite. Funeste tentation, qui l'engagea sans retour sur la route de la Corognc, et à laquelle il fut obligé de renoncer, en apprenant à Palencia que le a' corps avait été renforcé par le 8*, et que Napoléon, malgré les obstacles de la saison , avait passé les monts et touchait à Valladolid. Il n'y avait plus d'espoir de salut que par une de ces marches précipitées, qui sont accompagnées de tant de désastres. Rien n'égale les malheurs et les désordres de la retraite des Anglais. La discipline se perdit, les soldats effrénés exercèrent en pays allié d'atroces dévastations; un grand nombre périt, le reste ne s'échappa qu'au prix de son matériel et de l'honneur des armes.
Moore et La Romana partirent ensemble, l'un de Carion, l'autre de Palencia, pour ne faire qu'une course jusqu'à Mansilla et Benavente. Près de cette dernière ville, il y eut au passage de l'Esla un léger engagement à l'avantage des Anglais, mais trop insignifiant pour ralentir leur fuite; ils se hâtèrent de gagner Astorga. De son côté, Soult atteignit à Mansilla l'arrièrc-garde espagnole, la culbuta, lui fit i ôoo prisonniers et frappa le corps de La Romana d'une telle terreur, qu'après de vains efforts pour conserver ses rangs, il se jeta dans les montagnes des Asturics. Soult poussa sans obstacles jusqu'à Léon , puis il fit à Astorga sa jonction avec l'empereur.
Moore, toujours mené l'épée dans les reins , s'enfonça dans les gorges de la Galice, abandonnant presque tous ses convois et des milliers de prisonniers. Son armée était désorganisée, Napoléon chargea Soult de l'achever; il plaça Ney en observation aux débouchés des Asturies,' et partit pour Valladolid avec Bcssières et la garde, rappelé en France par les armemens que l'Autriche ne prenait plus la peine de dissimuler.
Le surlendemain, l'arrière-gardc anglaise fut forcée à Cacabellos et le corps de bataille s'enfuit jusqu'à Lugo. La difficulté des transports retarda les vainqueurs, et donna à Moore le loisir de faire une courte halte, de reformer ses rangs , et de prendre position sur le Miuho qu'il parut vouloir défendre; mais aux premières manœuvres de son adversaire, il
effectua sa retraite sur La Corogne, où il parvint le ia janvier, affaibli de 9 à io^ooo hommes, ayant perdu chevaux, canons, voitures et magasins. En attendant le retour des bâtimens qui avaient débarqué Baird et qui étaient à Vigo, oîvil avait songé d'abord à se retirer, il couronna les hauteurs dont La Corogne est entourée, et se mit en mesure de soutenir le choc. Les avant-postes français se montraient déjà; mais l'artillerie, retardée par la rupture des ponts, ne put arriver que le 16. Les voiles de transports étaient dans le port dès la veille, et l'embarquement était commencé lorsque Soult ouvrit le feu. Les Anglais se défendirent en désespérés. Moore se fît blesser mortellement; Baird eut un bras emporté, et au prix d'énormes sacrifices, ils conservèrent leur* positions jusqu'à la nuit, dont ils profitèrent pour gagner leurs vaisseaux et prendre le large. Trois jours après, La Corogne capitula. Le maréchal y fit le lendemain son entrée, et avant la fin du mois, il acheva la conquête de la province.