INVASION DES ANGLAIS EN ESPAGNE ET SES SUITES
Les Anglais partent d' A bran tes (27 juin 1 809).— Retraite de Victor (19 juillet).— Sa jonction avec Joseph (a5). — Bataille de Talavera de la Reyua («7-38 juillet). — Marcbe de S ouït (19). — Occupation de Plasencia maout). — Combat de Puente-uel-Arxobispo (8). — Combat du col de Baiiox (10).— Bataille d'Almonacid (ti).— Combat de Tamamès (18 octobre).— Bataille d'Ocafia (19 novembre}.
L'Espagne entière était couverte de guérillas. Dans les provinces où les armées avaient disparu, ces bandes audacieuses inquiétaient encore les vainqueurs; elles interceptaient les courriers, les convois et lorsqu'on les poursuivait trop vivement , elles trouvaient dans les montagnes des refuges inaccessibles.
Grâce à l'insurrection générale, appuyée par 3o,ooo Anglais, par les noyaux des troupes de La Romana , et de Cuesta , par les divisions d'Andalousie et de Valence, à la fin de juin , le Portugal, la Galice et les Asturies furent entièrement dégagées et presque partout les armées françaises réduites à la défensive. Ce fut alors que Wellington entra en Espagne et commença la longue lutte où il finit par triompher.
L'armée anglaise, forte de 24,000 hommes, sortit du camp d'Abrantès et se porta contre Victor qui avait pris position à Plasencia. Elle était flanquée à droite par l'armée d Estramadure rangée sur la rive gauche du Tage (36,ooo), et à gauche par la légion de Robert Wilson (4ooo). Son mouvement était combiné avec celui de Venegas , successeur de Carbajal qui avait ordre de déboucher dans les plaines de la Manche , à la tête de 20,000 hommes. Enfin Bercsford conduisait une réserve de 3 5,ooo Portugais, et au nord , le duc d'El-Parque, successeur de La Romana , avait organisé une armée de 22,000 hommes. Joseph voyant Madrid menacé, prescrivit à Victor de se replier sur lui en même temps
qu'il ordonna à Soult et à Mortier de se diriger sur Talavera pour y opérer leur jonction avec les troupes qu'il y conduirait de son côte; c'était la seule manœuvre à faire pour arrêter les progrès de l'ennemi : les deux maréchaux se mirent en route, mais la difficulté de cette marche à travers un pays ruiné, infesté d'insurgés et de postes ennemi», eu prolongea malheureusement la durée ; le roi ne put être informé à temps de ses progrès. Cependant Victor (a5,ooo) repassa le Tietar et ensuite, PAlbcrche, poussé de front par Cuesta et menacé à droite par Wellington qui côtoyait les hauteurs de mauière à le déborder. Mais deux jours après sa retraite au-delà de l'Alberche , le maréchal fit sa jonction avec Joseph qui accourait de Madrid avec sa garde et la di« vision Dessolles. A la vue de ce renfort Victor électrisé, repassa l'Alberche et culbuta les avant-postes ennemis.
Wellington ne doutant plus qu'on allait lui livrer bataille, se retrancha sur une ligne qui appuyait sa droite à Talavera de la Rcyna et sa gauche à un mamelon que des ravins séparent de moutagnes inaccessibles. Les Espagnols prirent la droite, appuyés au Tage, les Anglais formèrent la gauche. Le in juillet au soir, l'armée française arriva devant cette belle position et l'attaqua sans succès. Cet échec conseillait la prudence. Le maréchal Jourdan, major général de Joseph, voulait qu'on attendît Soult et Mortier pour livrer bataille; mais Victor et quelques autres officiers-généraux insistèrent. Ce parti l'emporta, et, sans attendre Sebastiani qui quittait seulement Tolède, on tenta, au point du jour, une nouvelle attaque qui ne fut pas plus heureuse que la première. Enfin après une courte suspension d'armes, causée par la chaleur extrême, les troupes de Sebastiani étant entrées successivement en ligne, l'affaire devint générale et dura jusqu'au soir saus que l'ennemi pût être entamé. Les pertes étaient égales : on avait, do chaque eôté, 7 à 8000 hommes hors de combat. Joseph , renonçant à renouveler une ■sanglante lutte , fit retraite en bon ordre le jour suivant.
L.es alliés exaltèrent leur victoire; Wellington fut dès-lors comble d'honneurs. I^a junte centrale le nomma généralissime, et le roi d'Angleterre l'appela à la pairie avec le titre de vicomte de Talavera. Ce général, que la fortune a si souvent servi, a eu du moins le rare mérite de n'être point étourdi de ses faveurs. 11 jugea mieux de son succès en se refusant à poursuivre les Français. Le surlendemain sa circonspection fut pleinement justifiée lorsqu'on apprit que Soult débouchait à Plasencia, sur les derrières de l'armée combinée , à la tête de 36,ooo hommes.
Les lieutenans de l'empereur, dont les dissensions funestes ont eu tant d'influence sur l'issue de la guerre d'Espagne, étaient toutefois imbus de ses grandes leçons. Au bruit de la marche de Wellington, Joseph
n'avait point hésité à porter sur Victor toutes les troupes du midi et à donnera Soult Tordre de prendre le commandement des 1% 5e et 6* corps, de les réunir à Salamanquc et de descendre, au pas de course, en Estramadurc.
Cette belle combinaison honore le major-général Jourdan , mais Joseph en perdit le fruit par son impatience de combattre et de vaincre àTalavera. S'il eût temporisé, s'il eût laissé Wellington s'enfourner dans la haute vallée du Tage , c'en était fait de l'armée coalisée. Quoi qu'il en soit, l'occupation de Plasencia par le 5e corps fut un coup de foudre. Coupé de ses réserves, le général ennemi avait à choisir entre deux partis : rouvrir la communication tout en contenant Victor, ou renoncer à son plan de campagne et se jeter sur la rive gauche du fleuve. Le pre-. mier projet était sans doute préférable; mais, après quelques mesures qui lui démontrèrent les difficultés de l'exécution, il se décida pour le second, et il prit position au-delà du Tage, qu'il passa au pont de l'Arzobispo. On ne lui laissa pas le temps de s'affermir. Soult accourut, et après avoir fait à Oropcsa sa jonction avec Victor, il donna l'ordre à Mortier d'enlever le pont qu'on avait barré et que défendaient les troupes espagnoles. On prit pour les assaillir l'heure delà sieste, tant les Français s'étaient endurcis au climat. A deux heures, par une chaleur étouffante, la fusillade s'ouvrit devant les ouvrages du pont. Cependaut deux régimensde cavalerie passèrent à gué à peu de distance et prirent à revers le corps qui tenait tête à l'infanterie. Il plia , mais avant que le passage fût déblayé, le duc d'Albuquerque survint au galop avec 4ooo chevaux, chargea les deux régimens français, les déborda, les enveloppa de tous points. Il y eut une telle mêlée , que Soult, croyant sa troupe anéantie , se disposait à faire tirer le canon sur le nuage de poussière qui voilait les combattaus, lorsqu'il vit les Espagnols rompus se disperser dans la plaine. Dans ce moment, les moissons prirent feu, la flamme gagna les bois, et le champ de bataille ne fut bientôt qu'un horrible incendie. Uennemi, frappé d'épouvante, prit la fuite, abandonna 1600 hommes et 3o canons. Après cet échec, Wellington se mit en retraite sur Badajoz; l'armée de Cuesta gagna, partie la Manche, partie les montagnes de TEstramadurc.
Restait à réduire le duc d'EI-Parque dont l'armée était descendue en Caslillc , et Venegas qui avait poussé ses colonnes jusqu'à Tolède et Aranjuez. Sébastian! (i4,ooo), les réserves (i 4,ooo) s'étaient déjà retournés contre celui-ci. Ney eut ordre de faire contre-marche, do se rendre à Salamanque et de repousser les Galiciens. Chemin faisant, il se heurta au col de Banos contre le détachement de Wilson qui se repliait après s'être montré aux portes de Madrid. Malgré l'avantage de ses positions , le général anglais fut contraint de céder au nombre. Il rentra en Portu-
gai , après quoi le 6e corps remplit sans obstacle sa mission. A son approche , d'El« Parque se réfugia suus le cation de Ciudad-Ilodrigo.
Vcncgas, informe du mouvement de Sebastiani, prétendit défendre le passage du Tagc, en se concentrant à Araujucz. On reconnut son dessein, et au lieu de l'aborder de front , on défila par Tolède pour opérer sur son flanc droit. Lorsqu'il vit ses adversaires formés comme lui, sur la rive gauche, il recula jusqu'à Almonacid où il se décida à livrer bataille. Rangé devant la ville , la gauche appuyée à un monticule , il attendit le choc.
Sebastiani fut le premier en présence, et selon l'usage, il attaqua sur» le-champ. Les Espagnols montrèrent d'abord autant de fermeté que de valeur. Mais à mesure que les réserves se déployèrent, ils cédèrent le terrain et finirent par se débander pour fuir tout d'une traite jusqu'à la Sierra-Morena , après avoir perdu 4ooo hommes.
Ainsi se termina la première excursion de Wellington en Espagne. Malgré l'échec de Talavera, l'habile concentration des corps français disloqua les armées combinées. Elles ne se résignèrent cependant pas à l'inaction. Si la victoire de Wagram cl l'armistice de Znaym inspirèrent aux Anglais la résolution de ne point sortir du Portugal , les généraux espagnols eurent plus de constance. Mais, abandonnés à euxmêmes, ils marchèrent à de nouvelles défaites.
Un léger succès de l'armée de Galice les entraîna dans des plans désastreux. Le duc d'El-Parquc battit à Tamamès un détachement du 6* corps dont Ney, rappelé eu Allemagne , avait laissé le commandement au général Marchand ; puis faisant sa jonction avec les levées des Asturies que lui amena Ballesteros , il se rendit maître de Salamanque.
On crut tout possible , on donna l'ordre à l'armée de la Manche de déboucher encore une fois de Despeîia-Perros et de marcher sur Madrid. La junte n avait rien négligé pour la réorganiser. Elle était composée de 7 divisions et d'une nombreuse cavalerie (6o,ooo); Areizaga la commandait en chef. Flanqué par l'année d'Estramadure , sous le duc d'Albuquerque, secondée par le mouvement de d'El-Parquc qui devait se jeter sur la route de Madrid à Burgos, elle fit irruption dans les plaines de la Manche, par les chemins de Tolède et d'Aranjuez. Les postes français se replièrent jusqu'au Tage et l'armée ennemie se réunit à Ocaîïa. Là commencèrent les hésitalions.Arciznga fit d'abord tâter le passage du fleuve et perdit une semaine entière en manœuvres inutiles.
Cependant Soult , qui avait remplacé Jourdan comme major-général, et qui, en cette qualité, commandait en chef, Soult prit de promptes et décisives mesures. Il ne laissa dans l'Estramadurc que le a* corps ; il concentra sur Aranjuez, Victor, Sebastiani, Mortier, les réserves (48,000),
puis , opposant Victor (i4,ooo) aux troupes qui s'étaient déjà transportées sur la rive droite, il déborda sur la u Ire rive, à la tête de 3 4 ,000 hommes.
L'Espagnol à son tour battit en retraite jusqu'à Ocana, ou il prit position, la droite couverte par un ravin profond, le centre s'appuyant la ville et la gauche à un bourg populeux. Soult courut au combat qui ne fut ni long, ni douteux. Son adversaire ne profita ni du nombre, ni du terrain , sa cavalerie était placée en seconde ligne , de manière à ne pouvoir se déployer et, comme s'il n'eût aucune mesure à prendre pendant l'action j il monta au clocher de la ville et se réduisit au rôle de spectateur inerte. La gauche des Français éprouva d'abord quelques difficultés à se former au-delà du ravin, elle fut repliée, mais, soutenue par des renforts , elle revint à l'assaut, enleva les hauteurs et frappa d'une telle stupeur l'armée ennemie , privée d'ailleurs des ordres de son géuéral, qu'en un instant, elle lâcha pied, abandonnant artillerie, drapeaux, bagages et 3o,ooo prisonniers. Le peu d'hommes qui garda ses rangs rentra en Andalousie. Albuqucrque entraîné, se retira du Tage à Truxillo et d'El-Parque, qui avait dépassé le Tormès, se mit à reculer en désordre. Atteint au pont d'Alba par le 6" corps, il fut culbuté, perdit 3ooo hommes, ses bagages, ses canons, et ne ramena que des débris à Ciudad-Rodrigo.
Les mêmes fautes qui avaient jusque-là fait échouer les plans de la junte, s'étaient encore reproduites. Il manquait toujours à cette assemblée le pouvoir dictatorial qui seul pouvait l'élever au-dessus des intrigues et des mesquines rivalités. Ses généraux , comme ceux d'une cour, étaient des favoris dont l'inhabileté rendit inutile l'exaltation du soldat.
Ce ne fut que dans la défense des places et dans les expéditions des Guérilleros que le caractère national eut le champ libre, et que le premier titre au commandement fut une supériorité de talens et de valeur. Des sièges meurtriers et l'audace des partisans minèrent la force des vainqueurs et compensèrent presque les déroutes qu'essuyaient les troupes régulières. Les deux Mina clans les provinces basques; el Empecinado , dans la nouvelle Castille; el Pastor, en Aragon ; el Cocinero, cl Capucino, el Albuelo, el Medieo,el Cura, el Marquesito firent plus de mal aux Français dans leurs expéditions que les batailles rangées. La Catalogne et l'Aragon furent les principaux théâtres de ces scènes sanglantes.