‹ Tableau des guerres de la révolution, de 1792 à 1815Chapitre 47 sur 120 · OPERATIONS DE L ARMÉE DE PORTUGAL · texte numérisé non relu

OPERATIONS DE L ARMÉE DE PORTUGAL

Expédition dans les Àsluries (mars et avril 1810}. — Prise d'Aslorga (10 avril)- — Prise de Ciudad- Rodrigo (10 juillet).— Siège d'Almeida(a8 août). — Bataille de Busaco (47 septembre). — Reconnaissance des lignes de Torrès-Vedras (9-10 octobre). — Retraite sur Santareni (îa décembre).— Retraite sur Coïmbre (4 mars 18 1 1).— Combat de Pombalfg ).— De Redinba (n)-— De Foe

- d'Arunces (t5). — De Sabugal (3 avril). — Bataille de Fucotès de Onoro (5 mai).— Evacuation d'Almeida (n). — L'année marche sur la Guadiana (1a juin). — Mouvement de rEsla à l'Orbigo (août). — Attaque de Ciudad-Rodrigo (septembre-octobre). — Prise de Ciudad-Rodrigo par les alliés (20 janvier 1 8 1 a).— Marche de l'armée en Portugal (avril). — Prise du pont d'Almaraz par les alliés (ia mai). — Des forts de Salanianque (ao juiu). — Retraite des Français au-delà du Duero (a juillet).— Ils reprennent l'offensive ( 1 7)- — Bataille de Salamanque ou des Araniles (a4).ciipatiou de Madrid parles alliés (ta août).

Tout le succès de la guerre d'Espagne reposait sur l'armée de Portugal. Victorieuse , elle contraignait les Anglais à se rembarquer et peut-être à traiter de la paix j vaincue , sa retraite transversale par la route de Salamanque à Bayonne, découvrait Madrid et ramenait au nord les troupes réparties dans le midi de l'Espagne. L'armée d'Andalousie devait se fondre avec elle y ainsi que celles du centre et du nord qui furent constamment employées à contenir les guérillas de la Navarre , de la Biscaye, de Santander, de la Sierra d'Avila , de Guadalaxara.

Les 8% 6e et a" corps avec la cavalerie de Montbrun, dont les positions ont été précédemment indiquées, furent mis sous le commandement en chef de Masscna, dont la mission était de détruire l'armée anglo-portugaise. Avant l'arrivée du maréchal, ses lieulcnans manœuvrèrent pour assurer

leurs flancs. La droite du 8* corps, division Bonnet, envahit les Aslurics. Junot, avec le centre et la gauche , marche sur Astorga dont les ennemis avaient réparé la vieille enceinte et qui couvraient les débouchés de la Galice.

Les Asturies, depuis le départ de l'armée de La Romana, n'étaient plus défendues que par 6 à 7000 hommes. Ces troupes plièrent, et , après plusieurs marches et contre-marches faites dans le but de les forcer à recevoir la bataille ; après avoir deux fois pris et évacué Oviedo , Bonnet se mit en possession de cette ville sans avoir livré de combat sérieux. Cependant Junot, après avoir masqué les défilés de la Galice, de manière à tenir en respect les levées que commandait Maby , resserra Astorga qu'il comptait enlever d'emblée. La ténacité du gouverneur Santo-Cildès détruisit cette espérance. On fut dans la nécessité de procéder aux opérations de siège et ce ne fut qu'à la fin d'avril , cinq jours après l'ouverture d'une brèche, que la garnison se rendit.

D'un autre côté , Reynier s'étendit par sa gauche dans l'Estramadurc pour communiquer avec l'armée du midi et paralyser La Romana.

Ces provocations n'ayant point ému Wellington, le 6* corps investit Ciudad-Rodrigo. Reynier, Junot, Monlbrun s'en rapprochèrent et de jour en jour, on refoula la garnison dans ses murs. Elle était forte de 5ooo hommes, et l'avant* garde anglaise, postée entre l'Agueda et la Coa, semblait disposée à lui prêter secours. Après six semaines d'escarmouches, qui ne purent déterminer les alliés à sortir de leurs camps , Ney ouvrit enfin la tranchée. La place résista comme les villes espagnoles résistaient alors. II fallut a5 jours de travaux poussés avec vigueur, ouvrir une brèche et livrer un assaut pour faire déposer les armes à la garnison qui se rendit à discrétion.

Maître de cette forteresse, Massena résolut d'aller chercher son adversaire jusqu'au fond du Portugal. Ce royaume était défendu par 35,ooo Anglais, 5o, 000 nationaux organisés régulièrement, commandés par des officiers anglais, les bataillons de milice, formant trois corps francs de 7 a 8000 hommes chacun sous Trant , Sylveira et Wilson, et enfin les levées en masse ou ordenanzas, enrôlées dans chaque canton sous les ordres d'un chef nommé capilanmor, aux ordres duquel les paysans devaient, sous peine de mort , courir en armes aux lieux de rendez-vous.

Ce n'était point volontairement que le Portugal s'était prêté à ces mesures énergiques; mais, dans cette conjoncture , Wellington n'était point seulement général anglais , il était encore homme de parti , représentant du torysme ébranlé que cette campagne devait renverser pour jamais ou relever triomphant. Aussi, sans s'inquiéter s'il n'allait point semer dans une colonie de l'empire britannique des haines irréconciliables , il avait déployé l'autorité la plus inflexible. Non content d'avoir plié tout un

peuple à sa volonté* de fer, il avait dévasté la route que devaient suivre les envahisseurs : il avait donné Tordre de détruire les moulins, de rompre les ponts , d'enlever les bateaux , de ravager les champs , de faire émigrer les hahitans. Rigueurs que justifierait à peine la conquête et qui, à 1 égard d'une nation alliée, étaient le comble delà tyrannie.

Au reste, cer, moyens formidables réussirent, et c'est ici qu'il faut déplorer 1 cloigncment de l'empereur. Enivré de sa grandeur, il négligea une expédition qui lui parut secondaire, il perdit même de vue les règles qu'il avait consacrées par tant d'immortels exemples : V unité des armées, de but, de commandement. On eût dû mettre sous un même chef les corps du Portugal, ceux d'Andalousie et les faire converger rapidement sur Lisbonne, par les deux rives du Tage. On ne le fit point; on ne donna point à Soult d'ordres péremptoires, et Masscna seul fut impuissant à surmonter des difficultés dont on n'avaiL point sondé toute l'étendue.

Le prince d'Esslin g avait sous son commandement 60,000 hommes (les trois corps et la cavalerie de Montbruu (Gooo). Dans le but de forcer Wellington à s'étendre, il prescrivit à Reynier de se montrer à Castcl- Branco, à l'entrée de ces chemins intrépidement frayés par Juuot eu 1808. Lui-même, avec le G1 corps, suivi de près par le 8r, débouchant de Ciudad-Rodrigo, investit Almcida, après que Ney eut vivement poussé l'avant-garde anglaise.

Râti sur la rive droite de la Coa, au sommet de rochers escarpés dont oc cours d'eau est encaissé, à peu de distance de la chaîne arduo qui sépare les eaux du Mondego de celle du Duero, Almcida est le boulevard du Portugal. Cette place renfermait 5ooo hommes de garnison , de riches magasins, un matériel considérable, enfin tout ce qui promet une longue résistance. On ne fut en mesure de travailler aux tranchées qu'au bout de trois semaines, io jours après, les batteries de la seconde parallèle commencèrent leur feu qui produisit un effet aussi inattendu que décisif. Dans la soirée une bombe enflamma le principal magasin à poudre qui sauta avec un fracas terrible. La ville presque entière fut détruite, les remparts s'écroulèrent, une partie de la garnison périt et le lendemain la place ouvrit ses portes.

Wellington laissa prendre Almeida avec non moins de sang-froid qu'il avait laissé prendre Astorga, puis Ciudad-Rodrigo. Il se replia sur la rive gauche du Mondego , derrière Celorico. La difficulté des vivres , la nécessité d'attendre Reynier, que le général en chef appelait auprès de lui , suspendirent le mouvement général. Lorsque l'armée entière fut réunie , elle forma trois colonnes de Guarda à Pinhel et poussa en avant:

Junot à droite, Reynier à gauche , Ney au centre soutenu par Montbrun. (effectif 5/j,5oo hommes).

Les 6' et 2* corps pénétrèrent de vive force dans Celorico. Là , au lieu désengager dans la route directe et de forcer, pour gagner Coîmbrc, les aspérités de la Serra-Est relia, ils passèrent la rivière et pointèrent sur Vîsco , flanqués par le 8" corps qui les côtoyait en présentant son front aux milices des provinces septentrionales. On tournait Wellington par sa gauche; mais, loin de se déconcerter, il suivit avec son centre et sa gauche le mouvement des Français, et se porta sur la Serra-d'Alcoba qui encaisse la rive droite du Mondcgo. La lenteur de Massena que retardaient les convois et les mouvemens de Trant , lui permit de saisir le premier les montagnes de Busaco, plateau long de deux lieues appuyé par la droite au Moudego , assis sur des rochers de granit de aoo pieds d'élévation, traversé par les deux chemins de Viseu à Coîmbre.

La possession de cette forteresse naturelle était capitale : il fallut la lui disputer. Mats, au moment de l'attaque, il fut inopinément renforcé par son aile droite, et réunit à l'avantage de la position celui du nombre. Deux colonnes montèrent à l'assaut : Ney à droite, Reynier à gauche. Junot et la cavalerie, que la circonstance rendait inutiles, se tinrent en réserve. On échoua : les Anglais culbutèrent les têtes de colonnes comme elles cherchaient à se former sur la crôte du plateau. Ils mirent hors de combat 4ooo hommes et décidèrent le général en chef à recourir à d'autres combinaisons.

Le lendemain, en se masquant par de fausses attaques, il se jeta par la droite dans un chemin de traverse qui rejoint la grande route d'Oporto à Coîmbre. Wellington s'en aperçut trop tard pour déboucher de son camp et lui foire obstacle, il n'avait plus qu'à se hâter de le prévenir sur la route de Lisbonne. La droite, le centre des Anglo-Portugais obliquèrent en arrière , la gauche passa par Coîmbre pour faire face à l'avantgarde française et couvrir la retraite. Malgré leur précipitation , ces colonnes eussent peut-élre été disloquées si le désordre ne se fut mis à Coîmbre dans les rangs français.

Junot entra le premier dans cette ville que les habitans avaient abandonnée. Ses soldats se livrèrent au pillage et il ne fallut pas moins de quatre jours pour se remettre en état de marcher. On n'était plus qu'à 6 ou 7 journées de Lisbonne. L'année brûlait d'atteindre les Anglais, de venger l'échec de Busaco; elle sortit de Coîmbre, et, 48 heures après, elle arriva à Leyria. C'est là que l'on apprit qu'il fallait renoncer à l'espoir de livrer bataille: on sut que l'ennemi avait élevé à grands frais, dans les lignes de Torrès-Vcdras, un vaste camp retranché; on comprit qu'il voulait traîner la guerre en longueur, qu'on allait se trouver en présence

d'une barrière insurmontable, tandis que sur les flancs et sur les derrières on serait aux prises avec une population insurgée. Dès le même jour, on eut le prélude de ces attaques de flanc. On avait laissé à Coïmbre, dans deux couvens fortifiés, a à 3ooo blessés et 5oo hommes de garnison. On avait nommé gouverneur de la place un général portugais et Ton avait pris des otages. Malgré ces précautions, les milices de Trant, qui déjà plus d'une fois avaient inquiété le flanc droit de Tannée , et qui s'étaient retirées sur le Duero, entrèrent dans la ville, firent capituler la garnison et emmenèrent les blessés prisonniers à Oporto.

Ce funeste incident, le désappointement de ceux qui croyaient toucher au terme d'une pénible campagne, affectèrent cruellement l'armée. On s'en prit au général en chef; de fâcheuses mésintelligences éclatèrent, et la confiance, dont tant de souvenirs avaient investi le vainqueur de Zurich, reçut une atteinte profonde. Il ne fut cependant point indigne de lui-même. Loin de perdre courage , il résolut de reconnaître ces lignes si redoutées. Les a* et 8e corps poussèrent aux arrière-gardes alliées et, après deux jours de vifs combats , il les replièrent dans leurs rctranchemens.

Le camp de Torrès-Vedras , flanqué à droite par le Tage, à gauche par la mer, présentait , en première ligne, de Villafranca à l'embouchure du Zizambre , 3o redoutes avec fosséset palissades, armées de i4o bouches à feu, en seconde ligne, derrière de profonds ravins encaissés d'une muraille de rochers, 65 ouvrages et i5o bouches à feu, enfin, en troisième ligne, au bord de la mer, pour protéger l'embarquement, en cas d'échec , 1 1 ouvrages et 96 pièces.

Wellington était rentré dans ces lignes inexpugnables, à la tôle de 6a, 000 hommes. Il y appela successivement les milices de Lisbonne, celles des provinces méridionales , deux divisions espagnoles de l'armée de La Romana. Enfin il opposa à 40,000 Français jusqu'à 100,000 baïonnettes. A une grande circonspection le général anglais joignait une juste appréciation de la valeur de ses adversaires. Ceux-ci osèrent se déployer sur les hauteurs d'Alenqucr, devant les positions des coalisés, et, malgré l'infériorité du nombre, ils les tinrent eu échec pendant six semaines.

Massena comptait sur la prochaine arrivée du 9* corps, sur la coopération de Soult , enfin sur un mouvement général des armées d'Espagne, combiné de manière à placer de forts échelons sur sa ligne de retraite. Ses espérances furent trompées. Drouet seul entra plus tard en ligne. Le 5* corps ne passa point Badajoz , les armées du centre et du nord fournirent à peine quelque cavalerie, celles de Catalogne et d'Aragon ne se départirent point des opérations qu'elles avaient commencées.

Cependant les miliciens portugais du uord , les Galiciens , les gue-

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rillas des Castilles et de la Navarre redoublèrent d'efforts pour rompre les communications entre l'Espagne et Massena. Lorsque Drouet eut péniblement amené à Ciudad-Rodrigp la à i4>ooo hommes, Almeida était bloqué par Sylvcira. Le cje corps dut se frayer à main armée le passage, dans le même temps que le général en chef, après avoir épuisé les environs d'Alenquer, se décidait à rétrograder.

L'armée se replia sur Sautarem, et s'étendit à droite par Gollegao et Thomar jusqu'à Leyria qui fut occupé par la cavalerie. Son mouvement, habilement dérobé à Wellington, le surprit. Il savait que son adversaire avait fait construire un équipage de pont; il craignit qu'il ne portât la guerre de l'autre côté du Tage et il se hâta d'y faire passer son aile droite que commandèrent tour-à-tour Ilill et neresford. Le leudemain il déboucha de son camp pour reconnaître les positions des Français.

Santarem s'élève sur une hauteur à pic flanquée par le Tage, couverte par un cours d'eau large et marécageux. On y parvient au moyen d'une digue, puis d'une étroite chaussée creusée entre deux éminencessur les pointes du coteau. Ce long défilé de i4oo toises était battu par l'artillerie du a* corps. Avant d'entreprendre de le forcer, les Anglo-Portugais s'y arrêtèrent une journée entière , le jour suivant ils ouvrirent le feu. Mais, après s'être assuré que le gros de l'armée était là , ils se retirèrent , prirent leurs cantonuemens autour de Cartaxo où ils se retranchèrent; puis ils ajoutèrent aux travaux de Torrès-Vedras et firent couvrir d'une ligne de redoutes Ici approches de Lisbonne, du côté de l'Alemtejo.

L'obstination de Wellington à se tenir sur la défensive, reposait sur des considérations politiques autant que sur des combinaisons militaires. La situation de l'Angleterre imposait au général tory la loi d'éviter un engagement sérieux. On agitait la question de la régence : les débats du parlement avaient ranimé l'opposition, à qui un échec de l'armée de Portugal eût donné gain de cause. Les Français , de leur côté, n'avaient pas un moindre intérêt à éluder la bataille. Les maladies, les privations, les avaient affaiblis, et ils espéraient encore qu'on ne les abandonnerait point à eux-mêmes. Ils s'assurèrent de Punhète,des passages du Zézère, ils continrent la garnison d'Abrantès et se mirent en possession d'une vallée fertile où ils trouvèrent abondance de vivres. Sur ces entrefaites, Drouet, après avoir disposé d'une de ses divisions pour contenir et battre Sylveira , Trant et Wilson , poussa 6ooo hommes jusqu'à Leyria.

Les deux armées restèrent ainsi en présence jusqu'au mois de mars. A cette époque, il n'y avait plus des a*, 6% 8" corps que a8,ooo fantassins en état de combattre. On entendait encore le canon de Badajoz, mais on ne conservait plus d'espoir de ce côté. L'insuffisance des ressources que l'on pouvait attendre de l'Espagne, était démontrée par la faiblesse du ren-

fort do Drouet. Enfin , le ministère anglais était sorti victorieux de la crise qui lavait ébranlé. On n'avait plus de motif pour rester en vue de Lisbonne ; Massena se résigna à donner l'ordre de la retraite. Il combina ses premiers mouveraens de manière à laisser Wellington dans le doute s'il passerait le Tage à Punhète,s'il suivrait les chemins de Caslelbranco, s'il chercherait à livrer la bataille; ou si, en portant toutes ses forces sur sa droite par un changement de front , l'aile gauche en arrière , il ne saisirait point la route de Coïmbre. Pendant que l'ennemi le cherchait avec anxiété dans ces quatre directions, il prit habilement la dernière. Junot s'échelonna derrière le 6* corps, et, flanqués l'un et l'autre par Reynier qui s'eogagea dans le chemin latéral de Thomar, ils se rapprochèrent du Mondego.

Wellington, irrité de sa méprise, rassembla ses colonnes éparscs et lança 3o,ooo hommes à gauche dans le dessein de déborder Ney, de lu prévenir à Coïmbre. La lêto de colonne atteignit en avant de Pombal le dernier bataillon français; elle le poussa vivement, le chassa de la ville et s'y établit. Ney résolu à ralentir cette ardeur, fit alors faire à sa troupe volte-face et reprit Pombal avec une telle vigueur, que même après que la ville fut évacuée , les Anglais hésitèrent à y pénétrer de nouveau. Deux jours après, ils abordèrent encore l'arrière-gardc près de Redinha. La rencontre était périlleuse, l'armée entière, engagée dans un long défilé, encombré de voitures, n'avait de retraite que par le pontdeRedioha qui traverse un affluent de la Soure. On était exposé à une effroyable déroute, à moins de défendre l'entrée du vallon jusqu'à ce que la file des voitures se fût écoulée. Ney s'y dévoua; il prit une de ses divisions, et , le ravin à dos, il soutint le choc des 3o,ooo ennemis jusqu'à ce que le passage fut déblayé. Alors , au pas de course , il franchit le ruisseau pour reprendre ses raugs derrière une autre division qui l'attendait sur la hauteur opposée, couverte par une batterie. Comme les assaillans s'ébranlaient , croyant profiter de son désordre apparent, un détachement, placé en embuscade, les chargea par le flanc , en même temps qu'ils furent criblés de front par un feu. roulant. Ils évacuèrent précipitamment le champ de bataille et laissèrent les Français s'éloigner paisiblement. Mais la situation s'était singulièrement compliquée. Coïmbre était occupé par les miliciens du nord , le pont de Mondego était rompu , les maisons crénelées, et il eût fallu pour forcer le passage plus de temps que n'en laissait la proximité des Anglais. C'était encore une des funestes conséquences du partage du commandement. Drouet, qu'on n'avait point mis sous les ordres de Massena, se retirait pour son compte; il avait refusé de s'arrêter à Coïmbre et l'armée était perdue si elle eût été moins aguerrie. On n'hésila point , on changea de front en pivotant sur l'aile

droite, et Ton gagna Mirauda-del-Corvo , où le 6e corps prit position de manière à déconcerter les efforts de l'ennemi qui tenta de déborder ses deux ailes.

Désormais la retraite était directe ; mais, de Miranda à Celorico , la route est entrecoupée de ravins et forme une suite de périlleux défilés. Ney Gt face à tous ces dangers: il sut partout imposer à l'ennemi. Toutefois, au passage de la Ccira, à Fox-d'Aruncc , il ne put éluder faction , où, par un hasard peu commun, les deux partis lâchèrent pied en même temps. Le brave maréchal eut le premier rallié sa troupe, il détruisit le pont et se mit en sûreté sur l'autre rive. On parvint de la sorte , sans autre perte que quelques prisonniers, aux bords du Mondego, où l'on fit halte. On recula ensuite jusqu'à la Guarda, point culminant des montagnes. Là, Masse na donna l'ordre de rentrer sur-le-champ en opérations. Il pressentait que Wellington allait profiler de sa position centrale pour rompre tour-à-tour les colonnes morcelées qui menaçaient le Portugal, et pour prévenir un succès que tant d'exemples rendaient présumable, il voulait courir au Tage et se lier avec le 5r corps. Mais il avait perdu 20,000 hommes, mais l'artillerie était complètement désorganisée , mais les troupes harrassées demandaient quelque repos. Il fut contraint de renoncer à ce dessein si bien conçu, et, comme Ney s'y était vivement opposé, il crut devoir malgré ses glorieux et récens services, lui retirer son commandement dont il investit provisoirement Loison. Résolution funeste : on plia jusqu'à la Coa, et les alliés ayant forcé le passage de cette rivière à Sabugal près d'Almeida , on se réfugia sous le canon de Ciudad- Rodrigo; puis, chassé par l'épuisement de la contrée, on prolongea la retraite jusqu'à Salamanque.

Cependant Wellington, selon que Massena l'avait prévu, laissa son aile gauche sur la Coa et , avec sou centre , il passa le Tage pour seconder son aile droite qui, réunie aux Espagnols, s'avançait contre l'ar* niée du midi. L'état des affaires lui ayant paru satisfaisant de ce côte, il revint rapidement sur ses pas et investit Almeida.

De son côté , Massena , brûlant de prendre sa revanche, après avoir tiré de l'armée du nord quelques secours en artillerie et cavalerie , se rapprocha de la place à la tête de 3o,ooo hommes dans le dessein de la ravitailler. H n'y réussit point. Les Anglo-Portugais (5o,ooo) se formèrent sur un plateau compris entre la Coa qu'ils avaient à dos, et l'un de ses afiluens. La position n'était abordable que par leur droite et , pour s'y déployer, il fallait enlever brusquement un défilé formé par le village de Fuentès-de-Onoro. La victoire sur ce point eût acculé l'ennemi à la rivière et aux remparts d'Almeida. Mais il ue sut saisir ni le lieu, ni le moment et l'on dut alors regretter amèremeut le départ de Ney. Le

g* corps devait enlever le village , le 6* le tourner, la cavalerie déborder l'aile droite ennemie, le 8*, le a" tenir en échec son centre et sa gauche. L'attaque fut conduite sans ensemble et mollement. Montbrun entra trop tard en Iigne,et Wellington, dout Loison avait, dès la veille , attire* l'attention en ouvrant mal-à-propos le feu devant Fuentès-de-Onoro, Wellington eut le temps de barrer, par des masses imposantes, le défilé dont l'occupation était décisive. La journée s'écoula sans qu'on pût le forcer. Le lendemain , des retranebemens, élevés pendant la nuit, le rendaient inexpugnable. On resta quelques jours en présence. Enfin , Massena donna l'ordre à la garnison d'Almeida d'évacuer la place et de la démanteler. Ce coup de main difficile fut glorieusement exécuté. Au signal donné, tandis que Massena tenait en suspens, par ses démonstrations, l'armée coalisée , une effroyable détonation ébranla la plaine : les remparts d'Almeida sautèrent, la garnison déboucha vivement, traversa les lignes ennemies et se relira sur la frontière d'Espagne où toute l'armée la suivit.

Arrivé à Ciudad-Rodrigo , Massena apprit son remplacement par Marmont et lui céda le commandement. Cependant Wellington retourna en Estramadurc pour assiéger Badajoz. Mais Drouct , survenant par AImaraz, mais les autres corps, se portant vivement sur la Guadiana, le forcèrent de rentrer en Portugal. Les pertes éprouvées par le feu , par des fièvres épidémiques, l'avaient considérablement affaibli; il gagna lentement d'abord Castelbranco, puis les rives de la Coa. Marmont côtoya ses mouvemens, conjecturant qu'il voulait ou assiéger Ciudad-Rodrigo ou seconder les opérations des Galiciens.

De ce côté, 20,000 hommes sous Abadia, ayant fait irruption dans le royaume de Léon et repris Astorga, s'étaient déployés sur l'Orbigo, flanqués parles Asturiens de Santo-Cildès, qui n'avaient point cessé de batailler avec Bonnet. Dorsenne avait alors remplacé Bessières à l'armée du Nord; il réunit sur l'Esla, à deux divisions de la jeune garde, celle de Bonnet, et il marcha sur l'ennemi en trois colonnes, soutenues par une réserve de la vieille garde. Son but était de l'acculer à Astorga et de l'engager à accepter la bataille. Abadia n'osa point lui tenir tête; il évacua la place et se retira dans les montagnes d'Orense. L'arrière-garde , forte de 5ooo hommes , fut seule atteinte et taillée en pièces à Villafranca.

Pendant ce temps, Wellington investit Ciudad-Rodrigo. Mais Marmont, ayant appelé l'aide de Dorsenne qui le rejoignit à Tamamès, lui en fit lever précipitamment le siège, il le poursuivit avec succès, puis on entra en quartier de rafraîchissemens. D'une part, le quartier général s'établit à Salamanquc , de l'autre à Almeida.

Au commencement de la campagne de 181 a, saisissant le moment où

Montbrun et Dorsenne s'étaient éloignés : l'un pour contenir la Navarre, l'autre pour seconder la conquête de Valence j Wellington investit brusquement Ciudad-Rodrigo. Les travaux furent poussés avec vigueur. Au bout de neuf jours de tranchée, les assiégeans donnèrent l'assaut et s'emparèrent de la place , où ils laissèrent une forte garnison espagnole.

Après cette heureuse opération , dont le résultat paralysait l'armée française, Wellington , comme pour la défier de lui disputer sa conquête, rentra dans son camp, où il resta jusqu'au mois de mars. Ce fut alors qu'il retourna sur la rive gauche du Tage pour assiéger et prendre Badajoz. Au lieu de renouveler sa manœuvre de l'année précédente qui, (Tailleurs , eût été contrariée par la perte de Ciudad-Rodrigo, Marmont imagina de faire diversion en envahissant le Portugal. Mais il s'y prit trop tard: ses excursions sur la Coa, sur Castel-Branco, ne troublèrent point son adversaire qui, après la réduction de Badajoz, revint à Almeida et le refoula dans ses cantonnemens sur la Tormès.

Les remparts de Badajoz, de Ciudad-Rodrigo devaient désormais arrêter en tête les deux colonnes qui avaient tenté l'invasion du Portugal. Pour fixer le sort de la campagne, il suffisait de rompre entre elles toute communication en interceptant le seul passage du Tage, où l'on eût conservé un pont. Hill avec l'aile droite de l'armée alliée, tandis que le général en chef imposait à Marmont, en se montrant prêta déboucher de l'Agueda , obliqua à gauche en arrière , traversa la Guadiana près de Medcllin et parut inopinément à Almaraz, où une double tête de pont couvrait un pont de bateaux défendu par doo hommes. J>5 retranchement de la rive gauche fut vigoureusement enlevé , l'autre aussitôt se rendit. Les vainqueurs détruisirent le pont, l'artillerie, les travaux et revinrent à leurs rangs.

Wellington, maître déporter son effort contre Soult ou qo tre Marmont, n'hésita point. Animé de l'espoir de délivrer d'un seul coup l'Espagne , il franchit l'Agueda, et en quatre jours il conduisit 5o,ooo hommes sous les murs de Salamanque.

Les choses avaient bien changé depuis deux ans que durait cette période de guerre. L'armée alliée s'était aguerrie, et3o,ooo hommes, envoyés de l'Angleterre, à diverses reprises, avaient plus que comblé ses vides, tandis que le recrutement des corps français n'avait jamais été en proportion de leurs pertes. En outre, à ce moment, les apprêts de l'expédition de Russie avaient rappelé la vieille garde, la cavalerie, un grand nombre de soldats d'élite et la plupart des généraux. Ces déficits, ces mutations dans les cadres et le commandement, avaient énervé l'armée

déjà fatiguée d'une lutte lointaine , dont il n'était plus donné d'entrevoir le ternie.

A l'approche de son adversaire, Marmont se replia sur la rive droite de la Torroès, et manœuvra pour soutenir trois couvons fortifiés qui défendaient le pont de Salamanque. Mais , réduit à a?,ooo hommes , il ne fut point assez fort pour empêcher les Anglais de les assiéger et de les prendre. Alors il recula jusqu'au Duero, où il prit position sur la rive droite entre Tordesillas et Talos, appelant à son aide l'armée du centre et la division Bonnet, qui était rentrée depuis long-temps dans les Asturies. Lorsque ce dernier général l'eut rejoint , avec 8000 hommes, il crut pouvoir revenirà l'attaque. Après avoir habilement trompe les alliés par ses démonstrations à Toro, il se concentra rapidement vers Tordesillas , et déhoucha [sur leur extrême droite qu'il repoussa rudement. Aussitôt les deux armées se formèrent en masse et se mirent à marcher vivement : l'une par sa droite, l'autre par sa gauche, vers la Tormès. Elles se côtoyèrent ainsi pendant trois jours et se trouvèrent durant une journée entière , à portée de canon. Mais les deux généraux craignaient d'engager également la mêlée. Marmont prétendait gagner de vitesse, déborder les Anglais et s'asseoir sur leur ligne de retraite. Wellington s'efforçait d'appuyer sa ligne de bataille sur les forts de Salamanque. Le maréchal passa le premier la Tormès, à trois lieues au-dessus de la ville, et s'étendit par sa gauche jusqu'à la grande route de Ciudad-Rodrigo ; mais Wellington , traversant Salamanque, prit position sur une chaîne de hauteurs qui bordent la rivière. La bataille était inévitable, et elle pouvait avoir pour résultat de culbuter les vaincus dans la Tormès. On devait forcément manœuvrer : les Anglais par leur droite pour dégager la route , les Français par leur gauche pour la fermer, et le pivot des deux armées était un groupe de mamelons appelés Arapiles situés près du village du même nom.

Le %2 juillet, à l'aube, l'armée française s'ébranla. Bonnet saisit le plus élevé des Arapiles. Marmont y plaça sur-le-champ du canon, et forma ses colonnes de manière à changer de front, l'aile gauche en avant. Ce début eût sans doute décidé de la victoire si les divers élémens de l'armée eussent eu entre eux cette liaison parfaite que donne une longue habitude. Il n'en était point ainsi : on manœuvra sans ensemble. Les divisions de la gauche, au lieu de mesurer leurs pas sur ceux du centre, s'étendirent témérairement et laissèrent vide un large intervalle dont Wellington profita pour y pousser ses colonnes. Comme Marmont s'apprêtait à parer le coup , il fut grièvement blessé et enlevé du champ do bataille. Bonnet prit sa place et fut presque aussitôt mis hors de combat. Il y eut indécision parmi les généraux divisionnaires. L'aile gauche fut

CAMPAGNES D'ESPAGNE EN 18I0> ttli ET 1812. m

entièrement défaite et le centre profondément ébranlé. La droite seule restait intacte ; Clausel rallia sur elle les débris de la gauche; le centre s'établit sur un plateau qui lui permit de braver les efforts de l'ennemi et parvint, à la nuit, à se mettre en sûreté sur la rive droite delà Tonnés. Dans cette journée les pertes furent à-peu-près compensées : de chaque côté, 5ooo tués ou blessés et, en outre, du côté des Français, aooo prisonniers. Mais les suites eurent une immense portée. L'armée battue , refoulée à Alba , ne pouvait plus atteindre le Duero sans risquer d'y être prévenue, elle était donc contrainte de se retirer obliquement sur Arrevaio pour gagner Valladolid , par un long détour. Cette circonstance seule assurait aux Anglais l'initiative des mouvemens.

Le lendemain de la bataille, il y eut un engagement d'arrière-garde, et le même jour on rencontra les avant-postes du centre. On était serré de trop près pour opérer la jonction des deux armées ; elles se séparèrent pour couvrir : l'une Madrid , l'autre la route de France. Clausel prolongea sa marche jusqu'à Burgos, et Wellington , après avoir occupé Valladolid, laissant son aile gauche en observation sur le Duero, s'avança à grands pas sur Madrid. C'est ce que les généraux français avaient prévu. Joseph céda le terrain, il évacua tour-à-tour Ségovie, Madrid , Aranjuez pour se jeter dans les rangs de Sachet. Wellington prit possession de la capitale et porta son aile droite sur le Tage. Clausel, alors, revenant sur ses pas , rentra dans Valladolid et refoula l'aile gauche sur Arrevalo. Le général ennemi, frappé de surprise, y courut avec son centre, replia de nouveau le» Français j puis , renforcé de 1 2,000 Galliciens conduits par Santo-Cildès , il les repoussa jusqu'à la Sierra-d'Occa. Souham Tenait de remplacer Clausel ; il établit son quartier général a Briviesca , tandis que le* allié* mirent le aiàge devant le château de Burgos que défendait Dubreton, à la tôte de 1800 hommes.

MARCHE SUR SMOI.EJfSK.

Fapoléon pasM> le Niémen (*4 juin).— Combat de Dcvellowo (afc) .Prie de Wilna (48).— Le rice- . roi, le roi de Westphalie passent le Niémen (39). — Combat de Surir (3o). — Jonction de Plalof et de Bagration (4 juillet). — Retraite de Barklay (10). — Bagration à Korelieij (9). — Napoléon marche sur Glubokoe (t6). — Combat de Dnija (i5). — Reconnaissances de Diana (19)^— De Beschenkovitei (24).— Combats d'Ostrowno (»5-a6).— De la Luressa (97).— Bataille de Mohikw(*3).— Prise de Witepsk (a 8). — Combat dlnkowo (9 août).— Les Français passent le Dnieper (14).— Combat de Krasnoï (1 5).— Batailles de Srooleosk (17).— De Valoutica-Gora (19).

Les principes, contre lesquels la Russie avait trois fois levé le bouclier, continuaient à s'étendre. Napoléon était maître du nord et de l'ouest de l'Allemagne. Une alliance étroite l'avait rapproché de l'Autriche. La Hollande , l'Italie , l'Illyrie étaient incorporées à l'empire. L'Espagne semblait abattue, l'oligarchie anglaise elle-même était aux abois. Quelques années encore, et l'œuvre immense de la révolution française allait recevoir du temps la sanction qui l'eût rendue indestructible. Il ne restait plus qu'une puissance continentale , dont les armes ne fussent pas tellement émoussées qu'elle ne pût reparaître sur la scène. Il ne restait peut-être qu'un moyen pour faire un dernier appel à la fortune.

igmzea Dy

L'Angleterre le saisit ; elle excita de nouveau le cabinet de Péterabourg, qui d'ailleurs était tout disposé à jeter le gant. Ses armées démoralisées, détruites à Austerlitz et Fricdland, s'étaient reformées à l'ombre de protestations mensongères. Elle était impatiente de dépouiller toute feinte, de répudier l'alliance jurée à Tilsitt et à Erfurth.

Napoléon de son côté ne se résignait point aux questions indécises. L'intervention des troupes russes sur la Vistule, eu 1809, lui avait donné la mesure de ce qu'il devait attendre de l'amitié d'Alexandre, et il se sentait tourmenté du dessein de mettre le sceau à son éclataute carrière, en assurant à jamais l'Europe contre les empiètemens d'une puissance qui sent- Lie avoir pris l'ancienne Rome pour modèle. ,

Si ses premiers échecs, au-delà des Pyrénées, l'avaient averti que la lassitude commençait à assoupir la vieille France, il avait pu reconnaître que la foi en son génie allait en grandissant, durant sa dernière campagne , où il lui avait été facile, par la seule influence de son nom , de passionner des armées novices et hétérogènes, et de faire briller d'un égal éclat, sur le champ de bataille, Français, Bavarois, WurtcmbergcoU et Westphaliens.

Il se sentait la force de pousser tout le continent contre l'empire des czars et de diriger de sa maiu puissante les élémens si divers dont les troupes de l'expédition seraient composées. Le simple exposé de la campagne , des circonstances fatales qui plus d'une fois ont fait échapper les généraux russes, de la sauvagerie de la défense, de la catastrophe qui l'a terminée , suffira pour faire juger s'il a trop présumé de lui-même, ou si à ses vastes desseins il n'a manqué que le succès pour forcer l'admiration des contemporains et de la postérité.

L'ancienne Russie, limitée long-temps au territoire de Moscou, après s être incorporé les peuplades de race tartare qui la séparaient de l'Asie et de la mer Glaciale, a commencé , depuis le xvna siècle, à s'avancer, pas à pas vers l'Occident. Les provinces qu'elle présente les premières à l'invasion, immense ceinture, longue de plus de /}0O lieues, sont le fruit de ces acquisitions dont l'origine est trop récente pour être légitimée. Cest la Crimée arrachée par Catherine à la décrépitude des Ottomans ; c'est l'Ukraine f c'est la noble Pologne, c'est le littoral de la mer Baltique, jadis soumis à la Suède et imbu des libertés du moyen âge. Mais si politiquement elle semble vulnérable, la nature a pris soin de pourvoir à sa sûreté. Le cœur de l'empire est couvert par de larges fleuves, qui s'écoulent lentement à travers des lacs, des marais, des forêts impénétrables et de vastes déserts. Dans ces contrés incultes, on ne trouve plus, comme au midi de l'Europe, des villes où les besoins d'une longue civilisation accumulent les trésors de l'industrie, la difficulté des com-

munications rend les ressources rares et précaires. Aux atteintes de ta disette il fout ajouter celles d'un climat qui passe presque sans transition d'un été pestilentiel au plus rude hiver. Enfin le despotisme est là plus âpre, plus inflexible que la nature elle-même. Le despotisme qui, selon Montesquieu, se défend en sacrifiant une partie du pays, en ravageant les frontières, en se faisant un rempart de ruines.

Le front attaquable embrassait, de la mer Baltique aux confins de la Moldavie , une étendue de aoo lieues. Elle était flanquée : à droite par les armées de 1 empire ottoman ; à gauche par la Suède qui, gouvernée, depuis deux ans, par un général français devait saisir cette occasion défaire revivre d'anciens droits sur des provinces dont la perte remonte aux désastres de Charles XII. Mais il y eut, dès le début, un double mécompte. Bernadotte traita avec ^Angleterre et le grand -visir signa à Bucharest un armistice que le suhan ratifia dans le cours de la campagne. Ces funestes contre-temps, rétrécissant à 1 égard des Russes le théâtre de la guerre , leur permirent d'opposer toutes leurs troupes à l'effort de la grande-armée.

La partie de la frontière qui se trouvait menacée est couverte par la forêt de Bialowèse, par les marais dePinsk et par le cours du Niémen. Cette dernière portion, comme plus accessible, devait être plus particulièrement considérée par la défense. Elle était d'ailleurs forcément le front d'opérations des Français qui avaient pour bases les forteresses de la Basse- Vis tu le et de la Pregel.

Depuis Grodno jusqu'à son embouchure, te Niémen est traversé par les grandes communications entre l'Allemagne et la Russie. I^es chaussées de Kœnigsberg et Warsovie à Pétersbourg et Moscou, se croisent à Wilna près du sommet de l'angle droit que forme son cours, d'où il résulte que Wilna devait être le centre des dispositions de l'ennemi. Aux premiers monvemens des troupes d'invasion , Barklay de Tolly commandant en chef la première armée y porta son quartier général, la droite, aux ordres deWittgenstein (4o,ooo), s'établit à Rossieny et Keidany pour couvrir les avenues secondaires de Pétersbourg. La gauche sous Doctorof (27,000) se mit, entre Grodno et Lida, à cheval sur les routes secondaires de Moscou, éclairant le fleuve par les cosaques de Platof (7000). L'avantgarde (16,000), général Baggowout, occupa Kowno; enfin le centre (70,000) prit position autour de Wilna.

Cette armée, forte de 160,000 hommes, s'appuyait à droite sur les places de Riga et de Dunabourg, où 40,000 hommes de garnison étaient renfermés, et sur un vaste camp retranché, élevé à grands frais près de Drissa en avant de la Dwina. Elle était flanquée à gauche par la seconde armée (5o,ooo), général en chef Bagration, qui prit entre Bug et Niémen,

êe Bialystock à WohWistk, une attitude offensive pour déboucher sur le flanc des colonnes d'attaque. Un corps de 16,000 hommes, sous Hœrtcl, posté à Mozyr, garda les défilés du marais de Pinsk, et une troisième armée dite de réserve , dont on ignorait d abord le but et la composition , se rassembla près de Lutsk , sur la routé de Vienne à Kiew. On apprit bientôt que Tormasof la commandait, qu'elle comptait 5o,ooo hommes, et quelle était destinée , comme celle de Bagration, à opérer ofiensivcment.

Telles furent., outre une nuée de cosaques irréguliers , les forces que le czar plaça en première ligne (36o,ooo). Il y joignit plus tard l'armée de Moldavie (4o,ooo)què les indécisions du sultan retinrent a Jassy jusqu'à la conclusion de la paix , le corps de Finlande ( i a à 1 5,ooo) , plus les milices de Moscou et les volontaires de Pétersbourg. Mais les apprêts de Napoléon étaient en proportion de ces formidables moyens de défense , et ce n'est pas une des moindres merveilles de son règne , «Têtre arrivé, supérieur en nombre, sur ces champs de bataille lointains avec les forces d'une coalition dont le seul lien était sa volonté.

L'Autriche, la Prusse, l'Espagne, le Portugal , Naples, le royaume d'Italie , l'IIlyrie, la Pologne , la confédération du Rhin, la Suisse, enfin l'Empire Français, qui comprenait alors Rome, la Toscane , Hambourg et la Hollande, fournirent leur contingent. Jamais tant de peuples si divers par les climats , leur langage, leur constitution politique, n avaient marché sous le même drapeau.

On avait levé 5oo,ooo hommes. Déduction faite des réserves qui s echelonnèrent sur la Vistule , l'Oder et l'Elbe , et du déficit ordinaire 3a5,9oo hommes (i55,4oo Français, 170,500 étrangers), traînant 984 bouches à feu et d'innombrables convois , parvinrent au Niémen.

La grande-armée était divisée , outre la garde, en treize corps, la plupart commandés par les rois de la famille impériale et par les maréchaux décorés des titres de leurs victoires.

Ier corps : maréchal Davout, duc d'Auerstadt, prince d'Eckmuhl, 5 divisions, 8 1 bataillons français, 7 espagnols, 1 G escadrons français et polonais en ligne 5o,ooo

a* corps : maréchal Oudinot, duc de Reggio, 3 divisions, 33 bataillons français, 18 portugais, suisses, croates, ao escadrons français en ligne a6,ooo

3 corps : maréchal Ney, duc d'Elchingen, 3 divisions , 37 bataillons français, ai portugais, illyriens, wnrtemburgeois, a 7 escadrons français et vvurtemburgeois en ligne. . a8,ooo

A reporter. . . 104,000

Report. . . io4)000

4' corps : prince Eugène Beauharnais, vice-roi d'Italie; 3

divisions italiennes en ligne. • 28,700

5* corps : prince Poniatowski , 3 divisions polonaises

en ligne a 5, 600

6* corps : général comlc Saint-Cyr, 2 divisions bavaroises

en ligne • 18,000

7* corps: général comte Rcynier, 2 divisions saxonnes en

ligne 14,800

8' corps : Jérôme Napoléon , roi de Westphalie , deux divisions westphaliennes en ligne i5,ooo

9* corps : maréchal Victor, duc de Bellune , une division

française , une allemande, une polonaise , sur la Vistulc. . »

10' corps : maréchal Macdonald, duc de Tarentc, 3 divisions, 1 franco-rhénane, a prussiennes en ligne. . . 29,000

1 r corps : maréchal Augereau, duc de Castiglionc, en

formation à Berlin »

12* corps : Joachim Murât, roi de Naples, 7 divisions de grosse cavalerie, 4 à*c cavalerie légère en 4 corps sous

Nansouty, Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg en ligue 3o,ooo

i38 corps : prince Schwarzcnberg , 4 divisions autrichiennes en ligne 3o,ooo

Enfin , la garde impériale , composée d'une division de vieille garde sous le maréchal Lefebvre, duc de Dantzick ; de deux divisions de jeune garde, sous le maréchal Mortier, duc de Trévise, et d'un corps de cavalerie, sous le maréchal Bes-

sières, duad'Istrie 3o,Soo

Total en ligne 325,900

Ces forces se répandirent dans la Prusse orientale et se mirent à portée de se joindre avec l'ensemble et l'aplomb dont elles avaient contracté une longue habitude.

Lorsque Napoléon se fut assuré des positions de l'ennemi , il en fit cinq colounes.; il donna l'ordre à Macdonald de se déployer par Tilsitt pour tenir en échec Wittgeustcin; il prit avec luiDavout, Oudinot, Ncy, la garde et Murât avec les corps de cavalerie, de Montbrun et Nansouly (i49>8oo) pour les concentrer autour de Pilwisky et enlever Kowno, puis Wilna;il plaça en avant de Mariampol, sous le commandement d'Eugène, les 4e, 6e corps et la cavalerie de Grouchy (54,20oJ prêts à se jeter par Pilouy entre Barclay etDoctorof; il disposa, pour déboucher deGrodno et pousser àBagration,leroideWestphalieavec les5',7%8' corps et la cavalerie de La-

tour-Maubourg (62,900); enfin, il destina Schwarzenberg à couvrir, par Drogiezin , le grand-duché de Varsovie et à contenir Tormasof.

Les Russes, stupéfaits à l'approche de ces masses irrésistibles, ne firent aucun mouvement et comprirent qu'il fallait renoncer au Niémen; ils formèrent le projet d'attirer l'armée sur la Dwiua et d'inquiéter ensuite sa retraite et ses flancs.

Mais Napoléon n'était point dans l'intention de traîner la guerYe en longueur, il avait entrevu dans ces contrées inconnues l'application du système, qui avait si promptement abattu l'Autriche et la Prusse et qui réduisait une campagne à une marche habile suivie d'une action décisive.

LeDniéper et la Dwina servaient de base: l'une à Barklay, l'autre à Bagration.Ces deux fleuves qui se jettent : le second dans la mer Baltique, le premier dans la mer Noire, à une distance de 35o lieues, prennent leur source sur un élroit plateau, dont la crête est la ligne de partage des eaux de l'Europe et de l'Asie, et dont l'abord est couvert par les anciennes villes de Witepsk et de Smolensk , derniers boulevards de Pétersbourg et de Moscou. Maître de cette position centrale, il ne faut plus qu'une grande bataille pour porter les armes victorieuses jusqu'aux murs de Tune ou de l'autre des deux capitales. Napoléon avait combiné son opération pour y pénétrer d'emblée , pour disloquer, chemin faisant , les armées ennemies , pour les forcer d'accepter le combat avec tout le désavantage d'une retraite précipitée.

Pendant qu'Eugène et Jérôme immobiles se tenaient l'arme au bras pour ne point trop promptement donner l'éveil à Bagratiou, Macdonald, déboucha de Tilsitt, et Napoléon franchit le Niémen à la tête de i5o,ooo hommes. Il choisit, avec son à-propos ordinaire, le lieu le plus propre à l'établissement des ponts. Le fleuve fait au-dessus de Rowno plusieurs détours, et, pendant plus de quatre lieues , il côtoie la route de Vilna. Du village de Ponïemon on domine cette partie de son cours, et c'est là que se porta d'abord la colonne rassemblée à Pilwisky. Le a3 juin, au soir, Napoléon reconnut la rive droite où se trouvait un rideau de cosaques; il y fit passer a à 3oo voltigeurs qui prirent terre sans brûler une amorce. A leur approche, les cosaques disparurent dans les bois. Les troupes du génie survinrent aussitôt et commencèrent à construire trois ponts dont les travaux ne furent pas troublés. Le lendemain, -au jour, Davout ouvrit la marche et dès le soir toute la troupe avait défilé. ' Wittgenstein et Barklay, pliant sous le faix, furent rompus et contraints à battre en retraite. A peine au-delà des ponts, le premier corps, obliquant à gauche, poussa jusqu'à la Wilia. Baggowout, coupé du corps de bataille, évacua Kowno, par la rive droite, pour rejoindre Barklay, en suivant le cours sinueux de la rivière. La ville fut immédiatement occupée,

m GUERIES DE LA REVOLUTION.

puis Oudinot en sortit pour tomber brusquement, par Keydany, sur le flanc de Wittgenstein dont Macdonald avait déjà débordé la droite et qui se repliait sur sa gauche. Cependant Napoléon courut à Wilna. Il trouva les Russes en bataille sur les hauteurs deRykonty; mais, à ses premières manœuvres , ils évacuèrcnllla position et la ville; pour rallier Baggowout à Swenzstjany. Leurs démonstrations n avaient eu d'autre but que de gagner le temps de détruire d'immenses magasins. On prit, sans coup férir , possession de l'ancienne capitale de la Lithuanic, où Napoléon fut accueilli en libérateur.

Le même jour, Oudinot atteignit à Leweltowo Wittgenstein qui précipitait ses pas; il le culbuta, le poussa en désordre jusqu'à Wilkomîrz ou il entra pêle-mêle avec lui, et le poursuivit encore sur la route de Malianty, après lui avoir enlevé des magasins et plusieurs milliers de prisonniers. De son coté Macdonald pointa droit sur Riga.

Par l'effet de ces mouveraens, la route de Smolensk était dégagée et U retraite de la première armée russe était forcément indiquée sur le camp de Drissa. Pour l'empêcher de faire contre-marche, Napoléon lui opposa sous le commandement du roi de N a pies , Oudinot, Ney, deux corps de cavalerie et trois divisions du premier corps ( 1 00,000). Après quoiy il porta son attention sur Doctorof, Bagration etTormasof. Contre le dernier il disposa de Schwarzcnberg qui déboucha sur Skmim ; il lança contre le second par Grodno la colonne du roi de Westphalie, il donna l'ordre à Davout de se déployer avec ses deux divisions et sa cavalerie par Osamiana, Minsk et Borissof de manière à occuper le nœud des routes transversales qui pouvaient ramener soit Bagration, soit Doctorof sur la Wilia;* enfin il appela de Pilony la colonne d'Eugène pour l'établir au sud de Wilna et couvrir cette ville où il resta avec la garde.

Tout était en émoi dans les camps russes. Tormasof n'était pas encore en mesure; Platof, Doctorof, Bagration , au bruit du passage du Niémen par la colonno de Napoléon , se bâtèrent de faire un à droite pour se rapprocher de Barklay.

Arrivé à Soleszniki, Doctorof se beurta contre les troupes françaises; il comprit que Wilna devait être occupé et, se jetant à travers champs, il gagna Oszmiana au moment même où la cavalerie de Davout s'y présentait. Il eut à peine le temps de fuir jusqu'à Smorgoni , oYoù, sans reprendre haleine, il courut à la Wilia qu'il traversa sur-le-champ. Son activité le sauva: Nansouty s'était élancé de Wilna pour lui barrer le passage de la rivière; il ne fut atteint qu'à Swir et il échappa à une entière destruction au prix de son arrière- garde et de ses convois.

Platof, le suivant à deux journées de distance fut prévenu partout. A Traby, à Wolosznt, il trouva les chemins coupés par Davout et il n'eut

CAMPAGNE Dfi 1813. «il

d'autre ressource que de se jeter dans les rangs de Bagration qu'il ren* contra à Nikolaew en pleine marche pour Wilna. Lorsque le prince russe apprit que les troupes françaises occupaient les débouchés de la vallée de la Wiliaet peut-être Minsk, il fit aussitôt volte-face pour gagner, à pas redoublés, d'abord Nosvioh puis Mobilew. Mais il marchait entre deux pé* rils, et c'est alors qu'il était au moment de subir les conséquences des combinaisons de Napoléon.

Sa ligne de retraite se croisait à Korcliczi avec la route par laquelle le roi de Wcslphalie avait ordre de s'avancer vivement. Si Jérôme se fût bien pénétré des vastes combinaisons de son frère, s'il eût été animé comme lui de cette ardeur qui se joue des obstacles , il eût devancé les Russes à Koreliczi, il les eût acculés au Niémen ou aux défdés de la fbrêt de Minsk et peut-être le sort de la campagne eût-il été fixé. Mais les Russes étaient déjà protégés par leur sol et leur climat. Le jour même, où Eugène et le roi de Westphalie passèrent le Niémen, un orage violent changea subitement la température , inonda de pluie ee pays où les eaux n'ont point d'écoulemens, défonça les chemins, arrêta la marche des convois, qui transportaient une quantité prodigieuse d'approvisionnémens et de munitions.

La disette se fit sentir , 3o,ooo traînards se répandirent sur les routes, nombre de chevaux périt, et l'on fut obligé de laisser en arrière 100 pièces de canon. Là où s'étendait le commandement de l'empereur, le désordre fut à l'instant réparé; les vivres arrivèrent en remontant le Niémen j puis la Wilia; Wilna reçut d'immenses magasins, enfin la troupe reprit ses rangs. Mais hors de la portée de son coup-d'œil , le contre-cou© de ces incidens funestes se fit sentir et fut irréparable. Jérôme n'avança point , et Bagration eut la joie de trouver libre ce passage, où il était exposé à déposer les armes ; il s'éloigna rapidement par la route de Glusk.

Napoléon irrité donna à Davoitf le commandement général des forces qui opéraient dans le palatinat, de Minsk > et remplaça par JUmot le roi de Westphahc qui refusa de se subordonner au maréchal. En même temps* il prescrivit à l'arméo saxonne de changer de postés avec les auxiliaires autrichiens dont les divisions attendaient le choc de Tarmaspf dans les lignes du Muchawetz, de la Pina et de la Iasolda.

Cependant, Barklay, débordé par Murât, céda le terrain. Après avoir rallié Wittgeustein à Widzy, puis, 10 lieues plus loin Doctorof, il passa la Dwina à Dunabourg et Draja. Après quoi, laissant Wittgenstein à Dunabourg, il se renferma dans le camp de Drissa avec environ 80,000 hommes. A l'extrême gaucho, Macdooald , ayant refoulé dans ses murs

la garnison de Riga, investit la place avec son centre et sa gauche, et posta sa droite à Jacobstadt pour observer Dunabourg.

En résultat, la roule de Sinolensket deWitepsk était entièrement découverte et l'on pouvait s'avancer, sans inquiétude pour ses flancs, par la large trouée que les deux grandes armées ennemies avaient permis d'ouvrir entre elles.

Napoléon s'y déploya à la tête de 70 à 80,000 hommes. Il détacha à droite Grouchy pour gagner Orscha et ouvrir la communication avec Davout, qui, de son côté, marchait aussi au Dniéper, puis il porta le reste en trois colonnes à Glubokoe. Là il menaçait à-la- fois Polotsk et Witepsk et ce seul mouvement faisait tomber les retranchemens de Drissa. En effet, par l'occupation de Polotsk, on débordait la gauche de Barclay, par celle de Witepsk , on le séparait définitivement de Bagration. Il ne lui était donc plus permis de rester dans sa position défensive. Dans l'incertitude du parti qu'il pourrait prendre , Napoléon fit halte à Glubokoe, prêt à soutenir Murât si les Russes, ayant reçu des renforts, repassaient offensi veinent la Dwina, prêt à côtoyer leur mouvement s'ils remontaient le cours du fleuve pour protéger Witepsk. On apprit d'abord qu ils débordaient par Druja , qu'ils avaient surpris la cavalerie de Scbastiani, enlevé du canon, mis quelques centaines d'hommes hors de combat. Etait-ce l'avant-scène d'une attaque générale ? n'était-ce qu'une démonstration ? On s'en assura en poussant à Drissa une reconnaissance qui les fit voir en pleine marche sur Witepsk.

L'empereur alors, appuyant à droite, courut à Beschenkowitzi en donnant à Murât l'ordre de se diriger sur le même lieu. Les deux têtes de colonne l'atteignirent en même temps et le trouvèrent occupe par les ennemis. Les attaquer, les culbuter, les rejeter sur l'autre rive, ce fut l'affàirc/le quelques inslans.Mais ils détruisirent le pont qu'il fallut rétablir. Cependant Napoléon survint plein d'impatience; aussitôt que le passage fut praticable , il prit un régiment de cavalerie légère et se lança au galop à la suite des Russes. Il les vit disparaître à l'est, tandis que du côté de Polotsk , il ne put remarquer aucun indice de colonnes en marche. C'était donc l'extrême arrière-garde de Barclay qui se repliait devant lui; Le général russe avait habilement dérobé ses pas , il s'était hâté de dépasser Becshenkowitzi, position périlleuse, puisque toutes les routes deWitepsk s'y croisent avec la Dwina ; et , dans le but de retarder désormais les progrès de la grande-armée , il venait de jeter 1 5,ooo hommes sur sa route pour lui disputer pied à pied le terrain montueux, boisé, entrecoupé de ravins qui la séparait encore de Witepsk.

On perdait ainsi l'espoir de le devancer, de le surprendre, restait Celui de le combattre. Napoléon échelonna sur sa gauche pour les opposer

à Wittgenstein, Oudinot à qui il prescrivit de déboucher de Polotsk et Saint-Cyr qui eut ordre de se tenir en observation à Outshach. Ces deux corps devaient se lier avec Macdonald dont la droite était entrée dans le mouvement général en s étendant jusqu'à Dunabourg. Ces forces suffisaient pour masquer la route de Pétersbourg. Le surplus de l'armée (i3o,ooo) poussa contre Barklay. Murât se mit à la tête de l'avant-garde qui fut presque constamment engagée.

Le premier jour, on s'aborda près d'Ostrowno;les Russes, flanqués par la Dwina et par des bois épais , barraient la route. Aux premiers coups de feu , leurs ailes s'avancèrent , menaçant d'envelopper la tête de colonne française; mais Murât, chargeant des deux côtés de la chaussée, et une division du vice-roi les tournant par leur droite, ils reculèrent en bon ordre après avoir perdu des canons et 1 1 à 1200 morts ou prisonniers. Le lendemain ils avaient reçu des renforts. Murât se heurta contre 28,000 hommes retranchés derrière un ravin adossé à la forêt. Il fallut plus d'un assaut pour les rompre , et lorsqu'on eut enfin emporté la position, l'empereur donna l'ordre de les poursuivre, de ne point leur laisser prendre haleine et de fouiller à fond ces bois qui dérobaient à ses regards les lignes de Barklay. L'action se prolongea , mais on gagna pied à pied un terrain découvert d'où l'on aperçut , aux dernières lueurs du jour, dans le lointain , les édifices de Witepsk ; plus près , derrière la Luressa, le camp des Russes; enfin dans la plaine, au pied des collines dont on venait de s'emparer, une forte arrière-garde couverte par un ravin, flanquée comme les jours précédens, par la Dwina et l'interminable forêt.

Le lendemain , à l'aube , le vice-roi s'ébranla pour renverser les obscles qui séparaient les deux armées: il chassa les ennemis à coups de canon, rétablit le pont du ravin qu'ils avaient détruit, se forma au-delà du défilé, et déblaya toute la rive gauche de la Luressa où l'armée entière se mit en bataille. Il y eut au passage du ravin un de ces faits d'armes qui sont particuliers aux troupes françaises. Deux compagnies de voltigeurs, enfans de Paris, avaient gravi la berge et s'étaient postées à la tête du pont pour en protéger la reconstruction. Les travaux achevés et la cavalerie commençant à déboucher, ils s'avançaient dans la plaine, quand une nuée de cavaliers russes, chargeant la tête de colonne, les entoure et les isole. Un cri s'élève de tous les rangs, on les croit perdus, sabres , anéantis. Cependant la cavalerie du vice-roi charge à son tour, ramène les Russes, dégage le terrain qu'ils avaient envahi, et l'on voit avec admiration sortir d'un nuage de poussière et de fumée les deux compagnies formées intrépidement en carré, entourées d'un rempart de morts. L'armée battit des mains et l'empereur fit remettre à cha-

•la GUERRES DE LA REVOLUTION.

cun de ces braves soldats du o/ léger, la décoration de la Légion-d'hon* neur.

Ce long combat de trois journées semblait le prélude d'une action décisive : od s'y prépara de part et d'autre. Les Russes couvrirent de re* tranche mens, de batteries, la rive escarpée de la Luressa et l'empereur disposa ses colonnes d'attaque. Mais, à l'entrée de la nuit, Barklay reçut des dépêches de l'armée du sud qui le déterminèrent à ordonner sur-lechamp la retraite.

Bagration , arrivé sain et sauf à flesvije, pouvait encore être enveloppé sur la Bérésinaou sur le Dnieper» Mais le brusque départ de Jérôme avait encore retardé les troupes qui l'avaient déjà trop mollement poursuivi; elles se trouvèrent à son égard hors de compte. Davout lui-même, arrvté à Minsk par la difficulté des lieux , comptant d'ailleurs sur l'armée vreatphalienne, au lieu de se rabattre au sud, tira vers l'est jusqu'à Mohilew où il prit position avec cinq régimens d'infanterie et six de cavalerie (1 2,000). Le général russe franchit donc, sans être inquiété, la Bérésina et parvint àStaroi-Bikhow sur le Dnieper. Là, il fit passer à gué les cosaques en leur prescrivant d'occuper Smolensk , il jeta un pont pour mettre en sûreté ses convois et, de peur de perdre à l'attendre des instans précieux, il se dirigea sur Mohilew, à la tête de 4<>,ooo hommes, résolu à pénétrer jusqu'à Witepsk. Mais il se heurta contre Davout et , après avoir consumé une journée entière en efforts inutiles pour lui passer sur le corps , après s'être fait tuer 4ooo hommes , il se replia sur Staroi- Bikhow, passa le fleuve, détruisit le pont, gagna au pas de course Smolensk et donna à Barklay avis de son arrivée.

A ces nouvelles le général en chef n'hésita pas à se rapprocher de son lieutenant pour opposer à la grande-armée la masse de leurs forces réunies. U profita du reste de la nuit pour lever le camp de Luressa et se rendre à Suracb, d'où il s'étendit, par Porieczié, jusqu'à Smolensk.

Napoléon ne vit pas, sans un vif regret, l'armée russe lui échapper encore; il prit possession de Witepsk, puis il lança dans toutes les directions se» coureurs pour reconnaître ses adversaires, qui avaient eu l'art de lni dérober leurs traces. On ne peut nier l'habileté des ennemis à éluder une action générale. Toutefois* en résultat, quelle victoire eût produit plus qu'on avait obtenu? Cent lieues d'espace, à partir de Kownoj les forteresses de Dunabourg, de Drissa éludées, d'immenses magasins détruits et ce plateau atteint, où les Russes ne pouvaient refuser la bataille sans abandonner aux Français l'initiative pour le reite de la campagne. Tels furent les avantages remportés dans cette courte mais brillante période de la campagne.

Assure désormais que Smolensk serait le prix d'un seul combat, Napoléon mit l'armée en quartier* de rafraîchi ssemens. Elle s'était avancée tout d'une haleine, de la Vistule au Borysthène. Elle avait parcouru, presque sans halte, un trajet de i5o lieues, tourmentée parle climat, les maladies, la disette et le manque de fourrages. Hommes et chevaux étaient épuisés, et c'était encore un succès de pouvoir, sans rien compromettre, accorder quelque relâche à ses colonnes exténuées. L'empereur profita de ce moment de repos pour préparer une nouvelle base d'opérations, établir des ponts , les couvrir par des retranchemens, former des magasins. Minsk devint, comme Wilna, un centre d'immenses dépôts. Pour couvrir ces deux villes, Victor eut ordre d'amener de la Vistule le 9e corps fort de 3o,ooo hommes. Warsovie reçut une garnison nombreuse; enfin la division polonaise Dombrowski, noyau des levées lithuaniennes, fut placée sur la Bérésinavers Swislocz et Bobruisk, pour tenir en échec le corps d'observation de Hœrtel.

Cependant l'armée occupait les positions suivantes : Napoléon , avec la garde à Witepsk; Eugène, par échelons, la haute Dwina jusqu'à Welij. Ney puis Murât, la route de Smolensk par Lusina, Rudnia et Inkowo. Davout avait remonté le Dniéper jusqu'à Dubrowna, relevé à Orcha par Junot , à Mohilew par Poniatowski.

Barklay et Bagration, concentrés autour de Smolensk, au sommet de l'angle que formaient les deux colonnes françaises, conçurent le dessein hardi de les surprendre et de tomber brusquement au milieu des cantonnemens de Napoléon. Le terrain se prétait à leurs combinaisons. A la gauche des quartiers de Murât se trouve le lac de Kusplia qui pouvait masquer l'armée entière de Barklay, il l'y conduisit, et de son coté Bagration, après avoir placé à Krasnoi, sur la rive gauche du Dniéper, 9 à 10,000 hommes sous Neverofskoi, pour observer Davout, descendit par l'autre rive jusqu'à Katan, dans le but de tourner la droite de Muret et de percer sur sa ligne de retraite dans le moment où Barklay l'attaquerait en masse par le flanc gauche.

Ces plans étaient bien conçus; toutefois, pour les exécuter, il fallait une promptitude, un aplomb dont l'empereur seul était doué. L'avantgarde de Barklay surprit à Inkowo les postes de Sebastiani, leur enleva du canon , mais elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle n'était point soutenue. Au moment décisif le général en chef, hésita. Il crut mieux faire en tournant le lac, en débordant par la pointe septentrionale, puis, se ravisant, il revint sur ses pas. Cependant Bagration parvenu à Nadwa voyant l'avant-garde de son collègue en retraite , rentra dans Smolensk, enfin sur l'avis de la contre-marche du corps de bataille, il s'avança de nouveau jusqu'à Katan. s

Pendant que les Russes perdaient leur temps en vaines manœuvres, Napoléon, averti par l'escarmouche d'Inkowo, fit battre le rappel sur toute la ligne. La fermeté, l'à-propos de ses ordres, l'empressement de la troupe à se mettre sous les armes, contrastent singulièrement avec l'irrésolution de l'ennemi. Eugène se place derrière Ney qui, luimême est derrière Murât ; les trois corps se serrent en masse et appuient à droite pour s'aligner sur la route de Janowieczi à Lusina. La garde, le quartier général, l'infanterie du premier corps, se forment sur la chaussée de Witcpsk à Babinowiczi. Les deux colonnes s'ébranlent àla-fois. Masquées par le fort de Babinowitchi elles convergent sur le Dnieper et arrivent en même temps à Rassasna où des ponts sont préparés. Le fleuve est à l'instant franchi. De leur côté Davout et Junot ont gagné Liady. Pojiatowski s'est rendu de Mohilcw à Romanowa. La grande-année entière est groupée près de Krasnoi ; pendant que Barklay , prenant enfin on parti, se déploie et la cherche encore à la gauche du lac de Kusplia.

On n'avait plus qu'un pas à faire pour saisir Smolensk que l'on espérait surprendre et dont l'occupation immédiate eût coupé Barklay de Moscou et l'eût rejeté sur les routes du nord. Ney ouvrit la marche; son avant-garde trouva Ncvcrofskoi en avant de Krasnoi, elle le refoula , le chassa de la ville et l'empêcha de se remettre en bataille à l'autre issue; de ce côté la route traverse une forêt de bouleaux. Le général russe, entassé dans un long défilé ne pouvait échapper à la plus complète destruction que par une défense désespérée, il s'y résolut bravement. Formant sa troupe en colonne serrée , il se replia lentement en contenant l'infanterie de Ney. Au bruit du combat, Murât accourut impatient de se frayer la route. Mais ses charges impétueuses ne purent rompre les rangs de l'ennemi qui continua à disputer le terrain pied à pied. Neverofskoi soutint glorieusement le choc jusqu'à la nuit; alors il fît halte à moitié chemin de Smolensk et la cavalerie cessa de le poursuivre. Il avait perdu outre son artillerie plus de 2000 hommes; mais pendant une journée entière l'armée française n'avait pas gagné quatre lieues; mais Bagration avait eu le temps de faire volte-face, et d'envoyer à son lieutenant un puissant renfort à l'aide duquel, le lendemain, celui-ci rétrograda en bon ordre jusqu'aux faubourgs de Smolensk où toutes les forces du général étaient déjà rentrées. La ténacité de Neverofskoi, l'activité de Bagration sauvèrent, d'un coup de main, celte grande ville, dernier appui de l'armée russe. Cependant Barklay était en demeure de l'abandonner ou de livrer enfin la bataille tant désirée.

Smolensk est bâti , sur la rive gauche du Dnieper, au sommet et sur

les pentes cPun vaste plateau au travers duquel le fleuve creuse son lit. Des murailles , d'un contour de plus d'une lieue, hautes de ?5 pieds, flanquées de ag grosses tours, un large fossé, quatre faubourgs crénelés, rempli de troupes, couverts par deux ravins; enfin, une citadelle en terre, à l'ouest vers la route de Krasnoi, lui donnaient l'aspect d'une forteresse trop imposante pour que l'on pût l'enlever d'un coup de main. On remarquait d'ailleurs , sur les hauteurs opposées et dans le faubourg de Pétersbourg, qui communique avec la place par un pont sur pilotis, un grand mouvement de l'une à l'autre rive.

Napoléon en conclut que les généraux russes allaient déboucher sur le plateau pour commencer l'attaque. Il laissa en réserve sur la ligne de retraite , Eugène avec les 4* et 8e corps , puis il se mit en bataille autour de la ville hors de la portée du canon.

La journée du 1 6 se passa dans l'attente. Arrivé vers le soir Barclay perdit courage à l'aspect de l'armée française qui présentait un déploiement de 1 4 o,ooo hommes. Son admirable tenue, la manœuvre habile qu'elle venait d'exécuter avec une rare précision, le souvenir de ses exploits, frappèrent les officiers russes de cette stupeur, présage ordinaire des grands désastres. Ils apercevaient à droite, l'impétueux Murât à la tête de a 0,000 cavaliers, dont la masse étincelan te semblait suffire à la conquête de l'empire; puis les Polonais animes de toute l'ardeur d'une guerre nationale, au centre, Davout, le plus méthodique des lieutenans de Napoléon, avec ses cinq divisions, restes glorieux de l'ancienne grande-armée, parées encore des trophées d'Auersta?dt , d'Eylau, d'Eckmuhl, de Wagram; derrière cette troupe d'élite, la garde et le bivouac de Napoléon; enfin, à gauche, Ney,le brave des braves. Quel général en Europe eût envisagé de sang-froid ces redoutables adversaires, ces hommes de bronze, endurcis par tant de fatigues, par tant de combat» , livrés en tant de climats divers! Ils étaient là brillans de gloire et de jeunesse, menaçant d'enchaîner le monde. Hélas! tous marchaient à la mort ou à la captivité.

Barklay, agité de mille craintes, ne put se résoudre à l'attaque. Durant la nuit du 16 au 17, il releva dans Smolensk Bagration et l'envoya sur-lechamp avec 42,000 hommes à Dorogobouje , pour garder la route de Moscou. Puis, avec 80,000 hommes il se mit sur la défensive; deux divisions occupèrent la ville et les faubourgs de la rive gauche; les autres corps s'établirent sur les hauteurs de la rive droite et plusieurs ponts furent jetés.

Le 17 la canonnade tonna du côté de la citadelle qui n'avait été élevée que pour masquer une large brèche. Mais la matinée s'écoula eans mouvemens sérieux, et l'empereur résolut enfin de faire enlever La

ville. 11 commença par raeltre en batterie, sur sa droite > soixante pièces dont le feu plongeait sur un des ponts construits par l'ennemi. Barclay riposta , non sans avantage ; peu-à-peu l'action s'engagea sur tous les points, les faubourgs furent emportés d élan, on nettoya les abords de l'enceinte, on établit les batteries, on cribla les remparts et l'intérieur de la place d'une grêle du boulets et d'obus. La place ne semblait plus tenable pour ses défenseurs. On refoula les Russes dans le chemin couvert qui était mal flanqué.

Cependant Barclay ne cessait d'y faire passer des troupes fraîches; aux approches de la nuit, il y eut autour des murailles jusqu'à six divisions. Mais alors les Russes avaient déjà uooo prisonniers et 12,000 hommes hors de combat; mais l'ardeur des assaiilans était irrésistible et l'on pouvait prévoir, qu'au point du jour, ils pénétreraient dans Stnolcnsk. Barclay renonça à le défendre; vers miuuit il retira ses troupes, fit mettre le feu à tous les quartiers, détruisit les ponts et prit position dans la villo basse et sur les hauteurs du nord.

Bientôt l'incendie dévora Smolensk. Dès l'aube on s'aperçut que les remparts étaient abandonnés, ou eufouça les portes et l'on s'empressa de disputer aux flammes cette triste conquête achetée au prix de 6 à 7000 tués ou blessés. On ne put se rendre maître du feu que le jour suivant. Pendant qu'on luttait contre ses ravages, on cherchait d'autre part à rétablir les ponts ; on en préparait de nouveaux ; on se disposait à déposter l'armée ru se. Elle batailla encore jusqu'au soir; mais enfin une division de Davout ayant réussi à se loger sur la rive droite , Barclay incendia les maisons de la ville basse et s'enfonça dans les ravius qui remontent au nord.

On le vit gagner la crête du plateau. Etait-ce pour prendre la route de Pétersbourg ? Etait-ce pour éviter de prêter le flanc aux Français, en suivant celle de Moscou qui, depuis Smolensk jusqu'à Valoutina- Gora , longe le Dniéper ? Pour résoudre cette question capitale on se mit en mesure d'éclairer les deux directions. Le 19, au point jour, Ney en première ligne, Davout en seconde ligne, gravirent les hauteurs entre les deux routes soutenus à droite par Murât, à gauche par Grouchy. De plus, Junot qui venait d'entrer en ligne, fut envoyé à Prudiczi pour y jeter un pont et déborder la route de Moscou.

Malheureusement , l'empereur ne prit point la direction de ces mouvcmens, qu'on était loin de supposer , de nature à forcer les Russes à recevoir la bataille qu'ils refusaient si obstinément. Sou absence les sauva. Ses lieutenans, ignorant eux-mêmes qu'ils tenaient l'armée opposée, opérèrent sans ensemble et refusèrent la faveur la plus signalée de la fortune.

L'avant-garde de Ncy se heurta contre l'ennemi à Gorbounowo, village situe à trois lieues au nord-est de Smolcnsk , à la naissance du ravin de Stragan qui coupe la chaussée de Moscou, un peu au-delà de Vuloutina-Gora. Attaquer, enlever le village , ce fut 1 affaire d'un moment. Mais à la grande surprise du maréchal , les Russes cherchèrent à le re prendre, il les culbuta; des renforts leur furent envoyés et le combat se prolongea vivement pendant deux heures au bout desquelles , ils s'engagèrent dans le chemin creux qui longe le ravin, paraissant fort empressés de gagner la grande route. Ncy crut alors comprendre le but de leur résistance, il crut avoir eu affaire à une extrême arrière-garde qui s'était dévouée pour donner au corps de bataille le temps de sortir de ce long défile, et il se hâta de côtoyer sa marche par la rive droite de Stragan , dans le dessein de déboucher par Valoutina-Gora , de forcer le passage du ruisseau et de couper par le flanc la colonne russe. Il courut ainsi chercher à deux lieues une chance de succès qu'il tenait à son insu. Ces troupes qu'il venait de replier, formaient la queue du premier corps de Barclay; le second corps, fort tle deux divisions, était encore, en ire Gorhounowo et la route de Pétersbourg , entassé dans des chemins étroits et difficiles. En restant dans la position qu'il avait vaillamment conquise et conservée , Ney lui faisait déposer les armes.

Mais on n'était pas au dernier des mécomptes qui devaient sigualer cette journée. Le maréchal éprouva sur les hauteurs de Valoutina-Gora une opiniâtre résistance, et , lorsqu'il l'eut surmontée, lorsqu'il eut rejeté au-delà du Stragan tout ce qui lui tenait tête, lorsqu'il crut pouvoir se préparer à enlever le défilé , il reconnut sur les collines opposées une armée entière, occupant de bonnes positions hérissées d'artillerie, couvertes par un vallon fangeux, où il lui était difficile de se déployer.

11 aveitit aussitôt l'empereur et demanda des renforts. Napoléon ne voyant là qu'une chaude affaire d'arrière-garde , fit avancer l'un à droite, l'autre à gauche, Gudin et Morand du premier corps. Il prescrivit à Murât de charger et à Junot de tourner l'ennemi. Gudin seul remplit sa mission. Morand fut arrêté par un contre-ordre qui n'est point expliqué. Les marais paralysèrent la cavalerie de réserve, et Juuot, qui depuis le matin se laissait imposer par un rideau de cosaques , Junot, qui n'avait que deux lieues à faire pour se porter en obliquant à droite, en se masquant d'un bois épais sur les derrières de l'ennemi et le forcer à se rendre, Junot refusa de marcher.

Cependant , Gudiu, soutenu par le feu de toute la ligne, forma sa division en colonne et se lança sur les escarpemens au-delà du pont. Une grêle de boulets et de mitraille accueillit cette troupe si éprouvée qui , sans être émue, continua à s'avancer l'arme au bras. Son brave général

fut mortellement atteint, mais Gérard prit aussitôt le commandement et après quelques alternatives il couronna victorieusement les hauteurs que les Russes commencèrent à évacuer.

L'ennemi laissa sur le champ de bataille 8000 morts ou blessés et 8000 prisonniers; mais les Français éprouvèrent aussi d'énormes pertes (6 à 7000) d'autant plus déplorables qu'elles furent inutiles et que leurs adversaires échappèrent à une destruction complète.

On sut alors que Barclay avait disposé les troupes qui avaient combattu à Smolensk en deux autres colonnes , fortes de chacune deux corps d'armée ou d'environ 40,000 hommes ; que l'une, escortant le grand parc et les embarras, s'était dirigée, dès 7 heures du soir, le 18, au nord-est pour obliquera droite, gagner Bredikino et rallier Bagration; que la seconde , sous le général en chef en personne , avait d'abord suivi la route de Pétersbourg ; que masquée parles cosaques de Platof , dont la marche se prolongeait au nord, elle l'avait quittée à Bredikino , pour se rabattre d'abord à travers pays jusqu'à Gorbounowo , puis en longeant la rive gauche du Stragan jusqu'aux collines où il avait failli être prévenu et anéanti.

Etrange fatalité ! Le corps westphalien , commandé tour-à-tour par le frère , par le plus ancien ami de Napoléon , eut deux fois entre les mains le sort de la Russie , et deux fois son inaction laissa la querelle indécise.

Les généraux ennemis prirent position autour du Dorogobouje. Avant de s'y porter, l'empereur fil une nouvelle halte pour jeter un regard sur la situation de ses deux ailes.

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