‹ Tableau des guerres de la révolution, de 1792 à 1815Chapitre 53 sur 120 · FI> DE LA RETRAITE DE MOSCOU · texte numérisé non relu

FI> DE LA RETRAITE DE MOSCOU

Reprise de Borisof (a3 novembre) — Combat de Tchasniui {H)-— Passage de la Bérésina (i6-j7). — Arrivée de VYittgemlein (nuit d u 37 au a8). — Bataille de la Bérésioa (28), — Retraite de Victor (aç,).— Arrivée à Wiloa (8 décembre).— Retraite de Macdouald(a3),— Combat de Piiklupeueo (a6). — Convention de Traurogcu (3o).

Tel était l'état des choses au moment où la grande-armée, ayant passé les ponts d'Orcha, se rapprochait de la Bérésina. L'amiral occupait l'autre rive, rien ne le séparait, à sa droite, de Hœrtel, à sa gauche, de Wittgenstein qui pouvaient renforcer ses rangs et opposer aux Fran-

çais une masse assez compacte pour les arrêter jusqu'au déploiement de Kulusof sur leurs derrières.

Mais l'empereur était là» au centre des opérations; il n'y cul plus qu'une impulsion , qu'une volonté, et ses ordres sauvèrent encore une fois l'armée.

Il prescrivit à Oudinot de se concentrer à Bobr, puis de marcher sur Borisof' à Victor de déboucher par Czereia sur le canal et d'inquiéter la ligne ae retraite de Wittgenstein. Pour la première fois, l'imprévu qui joue un si grand rôle dans les affaires de la guerre, et qui, depuis l'ouverture de cette fatale campagne, avait constamment favorisé l'ennemi ; l'imprévu appuya ces dispositions. L'amiral avait en vain étendu ses ailes pour rallier Hœrtel et Wittgenstein; ni l'un ni l'autre ne s'empressèrent de le seconder. Le premier, qui jusqu'alors s'était borné à quelques mouvemens insignifians vers Glusk et Logicziu , s'obstinait à rester dans les limites de son commandement qui ne dépassait point Bobruisk. Le second , peu soucieux de se mettre sous les ordres de son collègue, objecta la présence de Victor pour rester sur la rive gauche de la Bérésina. Tschichagof soutint donc seul le premier choc d'Oudinot qui replia dans Borisof son avant-garde , le chassa de la ville et le repoussa au-delà de la rivière si rudement qu'il se hâta de détruire le pont. A la vigueur de ces coups, l'amiral comprit que l'armée entière approchait , il se concentra sur l'autre rive pour couvrir la route de Minsk et s'opposer au rétablissement du pont. Sur ces entrefaites , Victor livra à Wittgenstein vers Tchasnitzi, un combat sanglant et indécis, dont l'effet fut d'attirer sur lui toutes les forces du général russe et de l'éloigner de Borisof.

U y eut donc entre les deux corps ennemis un intervalle de i a à 1 5 lieues dans lequel on venait de découvrir que la Bérésina était guéable. Cette rivière large et fangeuse était à peine dégelée lorsque Corbineau , détaché du corps bavarois, avec sa brigade de cavalerie légère, dans le but d'ouvrir la communication avec Oudinot, donna au milieu de l'extrême gauche de Tschichagof, et n'évita une perte certaine qu'en passant un gué durant la nuit du ai au a2 novembre entre Weselowo et Studianka.

On saisit avec le plus vif empressement cette indication si précieuse. On reconnut l'autre rive, elle était libre d'ennemis. Aussitôt, les troupes du génie, les pontonniers, les marins de la garde se mirent à l'œuvre. Us démolirent le village tristement célèbre de Studianka. Avec les poutres , les planchers, le fer des maisons dépécées , ils se hâtèrent de construire deux ponts. Ces «rayes gens, dirigés par le général Éblé, plongés

m GUERRES DE LA REVOLUTION.

jusqu'à la ceinture dans l'eau qui charriait de nouveau d'énormes glaçons, exécutèreut leurs travaux avec leur habileté si connue.

Le temps pressait : Kutusof débordait de tous côtés. Il avait passé le Borysthène à Kopys, et les délachemens qu'il avait faits sur sa gauche , occupant Sieuno allaient forcer Victor de reculer devant Wittgenstein.

Cependant Oudinot appuya sur sa droite, et les corps, arrivant du Borysthène, le relevèrent tour-à-tour au pont de Borisof en faisant de grandes démonstrations pour entretenir l'erreur de l'amiral.

Le a 6 , au matin, Dembrowski passa le premier en radeaux. Peu d'heures après , Oudinot défila sur les ponts. Il était temps : une division russe approchait ; on la culbuta, l'on prit position, la gauche à la rivière, pour faire face à l'amiral. Ney, la jeune garde passèrent ensuite et, à 4 heures, le matériel commença à rouler sur le pont de chevalets. Dans la soirée, Victor fut signalé à peu de distance de Borisof. La nuit vint : nuit d'anxiété , le froid reprenait son intensité première , les Russes recevaient des renforts par la rive droite, et, de l'autre côté, Kutusof, Wittgenstein pouvaient à chaque instant paraître.

Dès l'aube , le défilé continua : l'on n'eut durant toute la journée aucune nouvelle de l'ennemi. Le vice-roi, Davout, la vieille garde» l'empereur passèrent, et Victor, laissant une de ses divisions dans Borisof, les releva sur les hauteurs de Studianka.

Tout faisait pressentir une bataille pour le lendemain. En effet, Wittgenstein arriva pendant la nuit sur les pas de Victor par la route de Baran et, pointant sur Borisof, il surprit, au sortir de la ville, la dernière division française; qui s'était égarée, comme elle se portait aux ponts. Elle se défendit vaillamment, mais enfin le nombre l'emporta, les Russes eurent la joie, pour la première fois depuis le commencement de la retraite, de saisir l'épée d'un général de division.

Ce désastre fut le prélude du combat. A peine Borisof évacué , l'amiral y rentra et se mit en communication avec Wittgenstein. D'un autre côté, Kutusof, ayant passé la Bérésina à Usza, ils concertèrent une attaque générale par les deux rives, résolus de réparer leur inaction de la veille et d'anéantir l'armée française.

Jamais position ne fut plus critique. Davout et Eugène avaient prolongé leur marche jusqu'à Zembin pour s'assurer de la route de Wilna et ils étaient séparés, par une vaste fondrière, de l'empereur qui avait entre lui et Victor, la Bérésina.

La tâche des généraux russes était de rompre à-la-fois les 10,000 hommes de Victor et les deux lignes formées par Oudinot , Ney et la garde t fortes environ de 3o,ooo baïonnettes. De ce côté, Tschichagof

CAMPAGNE DE 1812. hhi

avait aussi 3o,ooo hommes. Mais Kutusof , étant à sa portée , il pouvait revenir à la charge avec des troupes fraîches. Wittgcnsteio avait à remplir une mission plus facile. Avec 3o,ooo soldats victorieux, il semblait devoir, du premier choc, écraser une poignée d'hommes embarrassée par la foule des non-combattans.Tous deux attaquèrent avec impétuosité: mais quels prodiges de valeur s'accomplirent dans cette journée suprême î Ncy, Oudinot , Victor, ces héros , taut de fois illustrés , surpassèrent leurs plus brillans exploits. On vit l'amiral épuiser, tour-à-tour, ses réserves, les renforts qu'il recevait de Kutusof, et plier enfin tout meurtri, sous le poids d'une charge générale. On vit aussi Wittgenstein reculer. Vainement son artillerie nombreuse foudroya-t-elle à-la-fois les troupes et la masse des hommes désarmés : ni son feu , ni les scènes de désordre et de désespoir qui se passaient derrière eux , n'ébranlèrent les braves soldats du 9* corps à qui resta la victoire. Ce fut de ce côté que le colonel des cuirassiers, Dubois, avec 3oo chevaux exténués, rompit, sabra , désarma un carré de 7000 fantassins et mérita d'être nommé général par un décret daté du champ de bataille.

Les Russes, stupéfaits de tant de vaillance, lâchèrent prise après avoir perdu plus de 10,000 hommes. Pendant la nuit, Victor franchit la Bérésina , puis l'armée entière se replia au-delà des marais de Zembin , tandis que l'on préparait la destruction des trois ponts qui le traversent et de ceux qu'on avait si heureusement construits.

Il ne restait plus sur la rive gauche qu'une faible arrière-garde , outre la foule des 1 2 à 1 5,ooo non-combattans. Les horreurs du bivouac de Studianka ont été assez décrites. On sait que ces infortunés , dont la démoralisation était poussée jusqu'au vertige, refusèrent de marcher pendant la nuit. Menaces, prières , violences, rien ne put les émouvoir. Ils avaient des vivres et du feu, ils avaient besoin de nourriture et de repos, il fut impossible de les arracher au sommeil de mort dont le réveil Tut si terrible.

Au jour, lorsque l'arri ère-garde se fraya sur leurs corps un passage san* glant, lorsque les sapeurs s'approchèrent prêts à embraser les ponts, tous se précipitèrent saisis d'une tardive rage. Combien trouvèrent la mort durant cette funeste lutte! Mais bientôt l'heure fatale sonna , les flammes dévorèrent les ponts. 11 y eut alors un cri prolongé de détresse et des angoisses dont l'ame a hâte de se détourner.

Helas ! les vainqueurs de la Bcrésina ne furent pas plus heureux. Ils avaient sauvé l'honneur des armes , ils avaient gagné deux journées de marche sur l'ennemi retardé par la rupture des ponts, mais l'hiver les assaillit plus rigoureux que jamais, dans leur affreux dénûment; ils ne résistèrent pas à ses atteintes; Le 3 décembre, le thermomètre descendit

à ao degrés et dans les quatre jours suivans jusqu'à 26. La plupart des corps achevèrent de se désorganiser.

I^c 5, le quartier général étant à Smorgoni , Napoléon réunit ses lieutenans et leur annonça le dessein de se reudre à Paris. Il remit le commandement au roi de Naples, lui prescrivit de rallier l'armée sur le Niémen, puis, à l'entrée de la nuit, il partit pour Wilna. Quatorze jours après, il était aux Tuileries , ranimait les fidélités ébranlées et commençait les apprêts d'une nouvelle campagne.

Murât fut impuissant à répondre à la confiance de l'empereur. Le froid et le désordre allaient croissant : 10,000 hommes sortis de Wilna pour raffermir l'armée, furent presque tous moissonnés en une seule nuit. I^es ressources amoncelées dans cette ville échappèrent encore. On y arriva pêle-mêle, affamé , il fut impossible de régler les distributions. Oo pilla , on détruisit les magasius ; puis, à l'approche des Russes , on prit l'épouvante.

Ils arrivaient en trois colonnes : Wittgenstein par la rive droite de la Wilia, l'amiral par la route de Borisof, Kutusof par celle d'Usza. Les deux premiers parurent en même temps autour de Wilna, et, aux premiers houras des cosaques , tout s'enfuit : les uns sur Olita , les autres sur Kowno. Murât porta le quartier général à Kœnigsberg. Ney seul, à la tete de 1 arrière-garde, conserva sa noble contenance, il fit le coup de fusil dans les rues de Wilna et se retira toujours en combattant jusqu'à Kowno. On abandonna 1 0,000 traîneurs qui furent impitoyablement massacrés. Ce fut le dernier exploit des Russes, le froid les força de s'arrêter à peine moins maltraités que l'armée française.

Wittgenstein conserva toutefois assez de nerf pour se porter, par Rossiena , sur le flanc de l'extrême gauche qui , depuis long-temps , était en dehors des mouvemens généraux. Macdonald, après être resté sur la Dwina pendant la retraite, se rapprochait enfin du Niémen. Arrivé avec la division française à Pikuponen, il se heurta contre l'avant -garde russe, la culbuta, poussa jusqu'à Tilsit d'où il dut encore chasser quelques cosaques, et fit halte pour attendre les deux divisions prussiennes. Mais il apprit bientôt que leur général, York, ayant rencontré Wittgenstein à Traurogen , avait traité avec lui et lui livrait son corps d'armée.

Cette défection mit le comble aux désastres des Français, elle les força d'évacuer Tilsit, Kœnigsberg et de se retirer sur la "Vistulc. Murât jeta environ 100,000 hommes, y compris les Autrichiens , dans les places depuis Varsovie jusqu'à Dantzig, puis il porta le quartier général à Posen et laissa le commandement au vice-roi qui réunit autour de lui 12,000 combattons , faible noyau de l'armée active.

3^5,ooo hommes avaient passé le Niémen au mois de juin. 50,000 environ des 9* et u" corps avaient rejoint dans le cours de la campagne. Déduction faite des Autrichiens et des Prussiens, il en restait à peine 90,000. Si l'on retranche ces mêmes auxiliaires (5o,ooo), des 375,000 hommes entrés en ligne, on arrive pour expression des pertes en morts et prisonniers dans la marche en avant et durant la retraite, au nombre effrayant de a35,ooo hommes !

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