II. q
CXXÎj INTRODUCTION.
étoit une conséquence évidente , ait éprouvé de contradictions pendant les xn. c et xm. e siècles. Un exemple fort remarquable prouve même que ce principe étoit reconnu par les souverains mahoraétans lorsqu'ils étoient en paix avec les chrétiens. En 1 164, les Pisans, qui faisoient la guerre aux Génois , prirent sur un navire sarrasin un chargement d'alun,, qu'ils prétendoient appartenir à leurs ennemis; le sultan d'Egypte réclama, non contre ia violation de son pavillon, mais en déclarant que l'ai un n'étoit point une propriété génoise, et qu'il appartenoit à l'un de ses sujets. Pise reconnut ia vérité du fait et donna ia satisfaction demandée K
Les pertes causées par les naufrages auxquels donnoit lieu l'inexpérience des pilotes, et par les prises des pirates ou des belligérans, étoient trop fréquentes pour que les navigateurs et les commerçans ne dussent pas chercher à y remédier. L'ancien usage de voyager de conserve * pour se procurer des secours mutuels étoit pratiqué dès le vi. e siècle 3 ; toutes les législations du moyen tige le constatent : mais il pouvoit prévenir quelques malheurs, il ne réparoit pas ceux qu'on n'avoit pas réussi à éviter. Le désir d'atteindre ce but donna lieu aux conventions par lesquelles les propriétaires et les divers chargeurs d'un navire consentoient à réparer, au moyen d'une contribution, le montant des pertes que l'un d'eux éprouveroit par l'effet de naufrages ou de prises. La compilation connue sous le nom de Droit naval des Rhodiens 4 , le droit maritime de Trani et de Venise 5 , monumens qui appartiennent aux xi.% xn. c et xin. c siècles, le Consulat de la mer, qui, même en le supposant moins ancien, reproduit des usages antérieurs, attestent ce genre de contribution , qui étoit dans le fait une véritable assurance mutuelle. Mais il y avoit loin de cette combinaison étroite, limitée à des intérêts locaux et de nature à n'intervenir qu'entre des hommes intéressés dans la même expédition maritime , à celle par laquelle de hardis spéculateurs, soumettant a leurs prévisions toute sorte de risques, depuis l'inconstance des saisons et la fureur des flots jusqu'aux chances de la politique et aux hasards de ia guerre, olfriroient aux navigateurs la réparation entière de leurs pertes en échange d'une foible rétribution qui porte le nom
1 Document cite» par Fanucci, t. II, pag. 80 et suir. — 1 Voir t. I.«', pag. 60. — * Greg. Turon. Hist. iib. vin, cap. xxxv.— * Voir 1. 1, page 389. — * Voir t. I, pag. 1 41
INTRODUCTION. CXXIJJ
de prime. L'expérience et l'extension du crédit pouvoient seules amener cette grande amélioration ; rien ne constate qu'elle ait été essayée dans les deux siècles dont je m'occupe en ce moment : l'idée des assurances mutuelles est la seule qu'on trouve d'une manière incontestable , non-seulement dans les lois que je viens de citer, mais dans un code islandais du xn. e siècle, qui avoit établi cette règle pour les incendies et les pertes de bestiaux 1 : c'étoitun grand pas; c'étoit f aurore de l'assurance à prime, et l'on ne peut méconnoître les avantages qui en sont résultés jusqu'au moment où ce dernier contrat, si étonnant dans sa théorie et ses effets, devoit faire disparaître et presque oublier, dans le commerce maritime , celui qui en étoit le précurseur.
Lorsqu'on juge les temps passés par une comparaison avec les temps modernes, on est surpris que des hommes aussi peu civilisés que l'étoient nos ancêtres aux xn. c et XJU* e siècles aient pu surmonter tant d'obstacles. L'activité et la multitude des personnes qui cherchoient à s'enrichir par le commerce en triomphèrent j parce qu'il n'est jrien que l'espoir du gain ne rende possible.
Dans le fait , les bénéfices commerciaux étoient immenses ; et sans rappeler ce que j'ai déjà d i t à ce sujet, il suffit d'indiquer combien étoit élevé le taux d'intérêt de fargent.
Sans doute, dans quelques pays où l'esprit commercial n'étoit pas assez développé pour que les négocians songeassent à employer les capitaux d'autrui à l'extension de leurs spéculations, ce taux énorme ne prouveroit rien; il prouverait plutôt le manque de numéraire ou de crédit. On pourrait croire que les prêteurs , qui n'avoient affaire qu'à des gens mal-aisés , se récupéraient, par un gros intérêt, de leurs chances de pertes. Mais, dans les villes d'Italie où les commerçans connurent de bonne heure tous les avantages qu'il pouvoit y avoir pour eux à emprunter les fonds que les capitalistes n'étoient pas à portée d'appliquer eux-mêmes à des spéculations , ce taux étoit en proportion du bénéfice que l'emprunteur faisoit avec l'argent qu'on lui prêtoit; et ce taux étoit considérable, puisqu'il s'éleva souvent à vingt et même à trente pour cent *.
1 Grago», Kaupa-Balkr, cap. XLVIH et xux. — * Murât. Antiq. Ital. mcdii avi, t. I.*', col. 888 et seqq. Hallam , View of the state of Europe &c. ch. ix , part, n , t. III , pag. 40ï.
CXXÎV INTRODUCTION.
A mesure que les différens états modifiaient la barbarie des anciens usages , le besoin de perfectionner leur législation se faisoit sentir; et à cet égard les xn. e et xm. e siècles sont remarquables par les progrès et le perfectionnement du droit maritime.
II n'est pas une des coutumes, un des codes de cette époque , trop peu connue sous les rapports de la législation civile, qui n'ofFre des titres quelquefois même très-étendus sur les négociations dont se compose le commerce en général, et principalement sur le change et le commerce maritime.
Dès Tannée 1063, la ville de Tranî, voisine dWmalfi, avoit fait à ce sujet une loi dont nous possédons, sinon le texte, du moins une très-ancienne traduction italienne; on peut croire, même avec quelque vraisemblance , que cette loi est un reste du code désigné par un grand nombre d'écrivains sous le nom de table amalfitaine *• Pise s'étoit occupée du droit maritime dans son statut civil de 1 1 60 et dans un autre de 1 225 ; quelques articles du statut criminel de Venise de 1232 font présumer qu'avant cette époque on y avoit rédigé des lois maritimes : mais la plus ancienne que nous possédions est le Capitulare nauticum de 1255. Marseille avoit certainement aussi des lois sur le même objet avant la rédaction de son statut définitif de 1254, qui en traite avec une grande étendue; la plupart des chapitres annoncent qu'ils maintiennent , qu'ils corrigent , qu'ils augmentent. La coutume de Valence, de 1250, contient aussi plusieurs dispositions sur cette matière. Jacques I. cr , auteur de cette coutume, promulgua une loi maritime pour Barcelone en 1258; Alphonse X y consacra plusieurs titres de son code célèbre appelé Partidas , publié en 1266.
Les Râles d'Oléron , rédigés probablement avant le xii. e siècle 8 , régissoient le commerce des côtes occidentales de la France, et passèrent en Flandre et en Angleterre, où l'on fit en 1285 une loi sur le jet et la contribution aux avaries 3 . Quelques règles importantes sur la même matière se trouvent dans les anciens codes de Lubeck de 1158 et de 1 200. Hambourg avoit rédigé des articles de droit maritime en 1276, augmentés en 1 292, et qu'adoptèrent plusieurs villes de la Baltique. Dans le
1 Voir t. I. cr , pag. I4ï etsuiv. — «Voir t. I.", pog. 300 et suiv. — » Rymer, 1. 1, part, il, pag. 840.
INTRODUCTION. CXXV
nord de l'Europe, tous les statuts rédigés et les codes promulgués aux xii.* et xm. e siècles, dont plusieurs sont encore inédits, contiennent de nombreuses dispositions relatives au même objet.
Les croisés eux-mêmes , dans un corps de lois rédigé pour le royaume éphémère de Jérusalem, ne négligèrent pas d'y traiter du droit maritime
Les Basiliques, dont le livre i ra avoit réuni tout ce que le corps de droit de Justinien contenoit sur cette mafière, et peut-être la compilation vulgairement appelée Droit naval des Rhodiens , dont on ignore l'époque de rédaction , mais qui certainement existoit en 1167, puisqu'un des manuscrits porte cette date, régloient les négociations maritimes dans l'empire d'Orient *.
On peut aussi*, avec quelque vraisemblance, attribuer à l'époque dont je m'occupe , la rédaction d'une compilation fort étendue, généralement connue sous le nom de Consulat de la mer, qui forma bientôt une sorte de droit commun 3 .
Partout où la législation locale ne s'en étoit pas occupée, les^j^ages des pays voisins, et surtout, à compter de la fin du xnA siècle, les Pandectes de Justinien, servirent à régir les négociations maritimes.
La nécessité de confier le jugement des contestations commerciales à des hommes expérimentés en cette matière , étoit connue des anciens, comme je l'ai dit, t. L% page 50. On a vu ci-dessus , page xxxviij, que les Chinois avoient une semblable institution dès le ix/ siècle , et peut-être même plus tôt. Le besoin en fut encore plus évident en Europe , où l'on sentit combien il étoit important de soustraire les affaires de commerce aux épreuves et aux combats judiciaires introduits presque partout pour la décision des contesta i ions. Ces causes donnèrent lieu à l'institution de magistrats spéciaux ,*§mt |gffil trm de consuls de marchands, consuls de fweatjUcg^v.//^. m er? et autres qualifications analogues. II en cxj's^Jfcff r ani en 10G3, puisque le statut maritime de cette date a éterefngé par les consuls de mer. Roger, roi de Sicile, en établit à Messine en 1129 *• II seroit trop long d'énumérer les villes dans lesquelles ces institutions eurent lieu dans la suite 6 .
1 Voir t. I.", pag. 961 et suiv. — « Voir t. I.", pag. 155 et suiv., pag. 809 et suiv. — • Voir pag. 51 et suiv. de ce volume.— - 4 Baiuze, Miscellanea, t. VI, pag. 188. — * Murai. Autiq. Ital. medii œvi, t II, col. 9 et 10.
CXXvj INTRODUCTION.
C'est aussi pendant cette époque qu'on voit se perfectionner l'institution des consuls en pays étranger; la nécessité en fut fa cause , comme elle est celle de la plupart des établissemens humains *•
On a vu, t. I. er r , pages 21 et 52 , que les Grecs jouissoient de cette faveur en Egypte. Le système politique des Romains ne permit point que cette institution subsistât pendant leur domination sur la plus grande partie du monde alors connu; tous les peuples étoient, ou leurs sujets , ou leurs ennemis. Mais à la cbute de l'empire d'Occident, dès le vi. c siècle, le code des Visigoths, l'un des monumens de législation les plus remarquables du moyen âge, assura aux commerçans étrangers la faveur d'être jugés par des délégués de leur nation *. Les Vénitiens obtinrent une faveur semblable dans l'empire grec par un diplôme de 991 , contirmé en 996 et en 1086 3 .
D'après ce que j'ai dit, t. I. er , page Ixvj, il est vraisemblable que les Français jouissoient de ces avantages en Palestine, par l'effet des concessions qu'Aroun-al-Raschid avoit faites à Cbarlemagne; cet usage devint générai au xn. c siècle.
Un passage de Khalil Dhabéri, que le savant M. Silvestre de Sacy a traduit dans sa Chrestomathie arabe, t. II, page 40, nous apprend que les Mahométans considéraient les consuls comme des sortes d'otages pris parmi les personnes les plus considérables d'une nation , et en quelque sorte garans ue tout ce que faisoient leurs compatriotes.
Le statut de Marseille est le monument de législation qui contient le plus de détails à ce sujet 4 . La juridiction des consuls varioit suivant les traités : dans plusieurs pays , ils ne connoissoient que des contestations civiles entre leurs nationaux; dans quelques autres, ils prononçoient même sur les affaires criminelles, sauf certains cas réservés à la juridiction locale. Par une exception remarquable, les Vénitiens obtinrent dans l'empire grec que la juridiction civile de leurs consuls s'étendît même sur les habita n. s du pays , lorsqu'ils seroient demandeurs contre un Vénitien; mais la force avoit arraché cette conces-
1 M. Pouqucville, mon confrère à l'Académie des inscriptions, a !ti en l'anne'e 1837 un travail sur cet objet, qui n'est pas encore imprime' dans les Me'rnoires; ce qui m'a privé de l'avantage d'r puiser des lumières. — » Cod. Visigoth. lib. xi, tit. m, cap. II. — * Marin, t. II, pag. 310; t. III, pag. 191 et 194; t. IV, pag. 88. Fanucci, 1. 1, pag. l Î0. — 4 Statut. Masst.. lib. t , cap. xvui et xix.
INTRODUCTION. CXXvij
sion, qui ne fut point accordée aux autres peuples admis à faire Je commerce dans cet empire ».
Cet établissement des consuls ne fut pas limité à l'empire grec et aux pays mahométans; au xjii.* siècle, et peut-être avant, les villes d'Italie furent autorisées à en entretenir en France * : Marseille en avoit en Savoie 3 ; Arles, à Gènes 4 . On sait que la base principale de la célèbre confédération anséatique fut l'indépendance absolue de ses membres, de toute juridiction territoriale dans les pays où ils faisoient le commerce : ce principe étoit antérieur a la formation de la ligue; j'ai dit, page Ixxxix, que, dès 11G3, la ville de Lubeck jouissoit de ce privilège à Wisby, et avoit obtenu la faculté de le communiquer à d'autrés villes.
II n'est pas possible de douter de l'existence des sociétés que les commercans faisoient entre eux. Ce genre de convention, sur lequel on trouve , pour ce qui est relatif au droit maritime , des règles dans les plus anciens statuts des villes commerçantes du Midi et du Nord 5 , tient tellement à la nature des choses, que les preuves qu'on en rencontre dans quelques historiens ne mériteroient pas d'être citées, à moins que ce ne fût pour montrer jusqu'à quel point l'esprit de spéculation les avoit déjà portées 6 .
Mais une société commerciale , constituée dans un état comme une sorte d'état indépendant, faisant des conquêtes, ayant une armée particulière, est un de ces phénomènes, pour l'époque dont je m'occupe, qu'il n'est pas permis de passer sous silence. Telle fut àPise la société dite des Umili. Elle donna de puissans secours aux princes d'Antioche en 1188; elle en obtint des privilèges spéciaux, non pour tous les navigateurs de Pise, comme ceux que les magistrats de cette ville avoient obtenus des souverains de la Palestine, mais en son nom et avec la qualification spéciale de compagnie des Umili 7 .
On voit aussi des preuves que le commerce connoissoit
1 Marin, Storia &c. , t. I, pag. 181. — s Ordonnance de 1977, Recueil du Louvre, t. IV,
pag. G69. — 3 Traite de 1996, ap. Menestrier, Hist. de Lyon, pag. 638 4 Traites de 193S
et de 1937, ap. Papon , Hist. de Provence, t. II , pag. 51. — * Voir, entre autres, le Statut de Marseille, iib. ni, cap. xix etseqq. ; le Consulat de la mer, chap. 910 [clxv de mon édition]; l'article 91 du droit maritime des lois de Bcrghen et de Drontbeim , et l'article 99 du droit maritime du Jonsbog d'Islande. — 8 Notices des manuscrits de la Itibl. du Roi, t. VI , pag. 91 6 et 917. — 7 Murât. Antiq. Ital, medii etvi, t. II, col. 910 et seqq.
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l'espèce de société que nous appelons aujourd'hui commandite, dans laquelle le bailleur de fonds ne court point de risques audelà de son capital, quelles que soient en résultat les pertes sociales, tout en conservant la chance de prendre part a la totalité des bénéfices. Une ordonnance de 1315 prouve que les Italiens avoient des sociétés de cette sorte en France, et le roi déclare qu'on ne pourra y voir d'opération usuraire
Les codes , les statuts , les coutumes écrites qui appartiennent aux xn. c et xm. e siècles, présentent quelques indications des mesures destinées à prévenir la communication de la lèpre, triste héritage que les croisades léguèrent pour plusieurs siècles à l'Europe. Des maisons isolées, éloignées des villes et même de toute habitation, recevoient les lépreux qu'on obligeoit à s'y retirer, et dont la présence dans les villes étoit punie sévèrement a . Mais on ne trouve point dans ces documens de mesures spéciales et permanentes contre l'introduction de la peste dite du Levant. Elle avoit cependant exercé quelquefois ses ravages en Europe; Grégoire de Tours atteste qu'au milieu du vi. e siècle 3 elle avoit été apportée à Marseille par un navire espagnol. Aussi voyons-nous par un document relatif au x. e siècle, que lorsqu'une maladie contagieuse régnoit dans une ville, on faisoit subir à ceux qui arri voient une épreuve de quarantaine 4 , expression conservée jusqu'à nos jours dans le langage des lois sanitaires. II est probable que ces précautions , usitées avant les croisades, continuèrent d'être prises lorsque la multiplication des relations avec le Levant accrut nécessairement les occasions d'introduction de la peste; mais ce n'est que dans les xv. c et XVI,* siècles qu'on trouve des règles précises et écrites sur cet objet 5 .
Cette époque est aussi celle de la découverte de la boussole , sans laquelle il eût été impossible à la navigation de faire les étonnans progrès dont nous sommes témoins*
Il en est de cette importante découverte comme de l'introduction des lettres de change : on n'est d'accord ni sur le lieu ni sur le temps de l'invention. On doit cependant moins s'étonner qu'il y ait de l'incertitude relativement aux lettres de change.
1 Ordonnance de 1315, Recueil du Louvre, t. I.", pag. 585. — * Stal. Massil. lit», v, cap. xv. — 3 Grcg.Turon. lib. ne, cap. xxtl. — * VitaS. Bened. Albeng. ap. Bolland. 12 febr. pag. 689. — 5 Beckman , Beytragc zur Geschichle der Erjtndungen . t. Il, pag. 573 et »uiv.
INTRODUCTION. CXXIX
L'usage qu'on en a fait dans le commerce nY toi t pas , à proprement parier , une découverte. II ne fut que le perfectionnement de contrats dont les principes appartenoient au droit commun , et qui , par leur application au commerce , prenoient un caractère d'utilité spéciale. Qu'un commerçant plus instruit et plus habile qu'un autre ait conçu l'idée d'épargner les frais du transport de l'argent par une opération du genre de celles que nous appelons lettres de change , il a pu faire assez long-temps usage de ce mode de négociation , sans qu'un tel procédé ait acquis une publicité capable de fixer l'attention générale.
Mais la découverte de la propriété qu'une aiguille aimantée a de se diriger vers le pôle, et l'application de cette découverte a la navigation , n'étoient pas simplement un perfectionnement des connoissances anciennes sur la vertu attractive de l'aimant; c'étoit un fait nouveau, indépendant de ceux qui avoient pu déjà être constatés. Ce fait a dû évidemment frapper la curiosité; son application à la navigation n'a pu être un secret long-temps gardé.
Rien ne prouve que les anciens aient connu la boussole 1 , quoiqu'on ait essayé de leur attribuer cette invention ». Les écrivains de la Grèce et de Rome attestent que l'observation des étoiles étoit le seul moyen de direction dont leurs pilotes fissent usage.
Aux premiers siècles du moyen âge, on voit l'aimant jouer un grand rôle dans les opérations magiques et dans la médecine; mais, jusqu'aux croisades, on ne trouve en Europe aucune trace de son emploi dans la navigation.
Vossius avoit attribué aux Chinois f invention de la boussole nautique 3 , et son opinion , combattue par Kircher 4 , a été renouvelée par Trombelli 5 et Hager 6 . Suivant l'opinion de ce dernier, l'Europe en auroit dû la connoissance au voyageur Marc-Paul. Mais il est de fait que des écrivains bien antérieurs au temps où Marc-Paul a voyagé en Chine, attestent qu'on se servoit
1 Falconct, Dissertation historique et critique sur ce que les anciens ont cru de V aimant, Mc'm. de l'Acad. des inucript. t. IV, pag. 613. — * Fullcrus, MisceUanea , lib. iv, cap. xix. Coilina, m Comm. acad. Bonon. t. H, part. Il, pag. 378. — s De artinm et seientiarum natura , lib. m, cap. xtvni, J 6. — 4 Kircher, Magnes, lib. I, part, i, cap. VI. — 5 Comm. acad. Bonon. t. II, part, m, pag. 333. — a Memoria su lia bussola orientale, letta a {université di Pavia , 1809
CXXX INTRODUCTION
de la boussole en Europe *. Ainsi, sans qu'il soit besoin d'entrer, à f égard des Chinois, dans une discussion qui m'éloigneroit trop de mon sujet 8 , on ne peut dire avec fondement que la connoissance de la boussole ait été apportée de la Chine par Marc-Paul.
Tiraboschi et Andrès ont attribué cette invention aux Arabes 3 . Leur opinion avoit, à l'avance, été combattue par Renaudot dans une dissertation à la suite de la traduction du voyage de deux Arabes au ix. c siècle 4 . On ne trouve en effet aucune mention de la boussole dans les écrits des Arabes qui ont parlé de la navigation ; je dois même ajouter qu'un de ceux sur lesquels Andrès s'est appuyé avec le plus de confiance n'a pour objet que la connoissance de la situation du lever et du coucher des astres 5 . Un passage de Pachymère, qui écrivoit dans le xin. siècle, laisse entendre, il est vrai, que les Arabes dans leurs caravanes se servoient d'une espèce de boussole pour traverser les déserts 6 ; mais, outre que ce passage n'a rien de positif, il se réfère à un temps où la boussole étoit généralement en usage.
Plusieurs peuples de l'Europe se disputent aussi l'honneur de l'invention. Les Allemands, les Italiens, les Français, font successivement revendiqué. Les argumens employés en faveur des Allemands sont si futiles , qu'il n'est pas même nécessaire d'y répondre 7 . De plus spécieux militent en faveur des Italiens 8 ; mais le nom et la date de la naissance du citoven d'Amal fi auquel on attribue cette invention , semblent prouver que tout au plus il en auroit perfectionné les procédés. On est généralement d'accord qu'il est né en 1300 : or des écrivains antérieurs de plus de cent ans attestent qu'on se servoit de f aimant pour connoître le pôle septentrional et guider les navires.
H faut avouer qu'il n'existe pas de preuves plus positives en faveur des Français. La considération, que les plus anciennes boussoles connues portent une îieur de lis , quoique présentée
1 Jacob. Vitriac. Historia Hierosol. cap. xlix. Vinc. Bellov. Specul. doctr. lib. xvil , cap. cxxxiv. — * Voir M. Abel-Re'musat, Nouveaux Mémoires de f Académie des inscriptions, t. VII, pag. 416 et 418. — 3 Tiraboschi, Storia délia lileratura italiana, t. IV, lib. H, J 35. Andres, Origine è progressi cTogni lileratura, 1. 1, pag. 948; t. IV, pag. 334. — * Renaudot,Anc. Relut, pag. 987. — 4 Casiri , BibL arabico-kispanica Etcurialensis , t. I, pag. 469. — 6 Pachymère, De rébus Turcicis, lib. m. — 7 Gorop. Becan. Hispanica, lib. III, pag. 99. — » Grimaldi , Acta acad. Corton. t. III, pag. 195.
INTRODUCTION. CXXXj
par les savans bénédictins auteurs de f Histoire littéraire de la France 1 , n'est point assez décisive. H en est de même de ce que les premiers ouvrages dans lesquels on parle de l'usage de la boussole ont été composés en France. Ces ouvrages attestent que la boussole y étoit connue lorsqu'ils ont été publiés, mais rien de plus.
II en est donc de cette découverte comme de beaucoup d'autres; le nom et la patrie de l'inventeur sont encore inconnus. Le seul point important à vérifier est l'époque à laquelle a commencé en Europe l'usage de cet instrument. Des trois auteurs français qui en ont parlé, le plus ancien est probablement celui de l'écrit appelé Bible Guyot, Mais les opinions ne sont pas encore bien fixées sur le nom de cet auteur, et cette diversité a quelque influence sur la question. Si l'ouvrage dans lequel on trouve une mention très-expresse de la boussole et de son emploi habituel, appartient à Guyot de Provins, il vivoit à la fin du xii. e siècle; s'il est de Hugues de Bercy, il appartient à la première moitié du xm. e siècle *.
Ce qu'il y a d'incontestable, au reste, c'est qu'on doit attribuer l'emploi de la boussole , dans les expéditions maritimes , à l'époque des xii. e et xm. c siècles, dont je termine le tableau.
' Tome IX, dise, prelim. pag. 199. — * Caylus, Notice de deux ouvrages qui portent U nom de Bible, &c. Mem. de PAcad. des inscript, t. XXI, pag. 191 et surv.
Tableau historique du Commerce antérieurement à la découverte de l'Amérique *.
Je dois maintenant présenter le tableau du commerce depuis fcin
la fin des croisades jusqu'à la découverte d'un passage par le rt
Cap de Bonne-Espérance. I,v ! '{ xv -"
Cet espace de temps, dont la durée est de deux cents ans, ne diffère pas «Tune manière sensible des deux siècles précédcns, pour ce qui concerne l'objet du commerce. A mesure que leurs relations s'étendoient et se multipiioient , les Européens voyoient, sans doute, se dissiper beaucoup d'erreurs anciennes, beaucoup de fables intéressées; mais toutes les obscurités n'étoient point encore éclaircies : on ignoroit une multitude de détails sur les lieux de production , sur la préparation , la direction intérieure des marchandises, et sur les négociations de tout genre dont elles étoient l'objet avant d'arriver aux ports d'exportation; ce n'est que depuis le passage du Cap de Bonne- Espérance qu'on a commencé à obtenir des détails plus nombreux et plus exacts.
Néanmoins, tout en faisant la part des variations et des perfeclionnemens que le temps ne manque jamais d'apporter, on peut croire, avec beaucoup de vraisemblance, que les relations des voyageurs du XVI.* siècle constatent un état de choses qui existoit pendant les deux siècles dont je m'occupe en ce moment.
II n'y eut point aussi de différence bien importante dans les directions du commerce, si ce n'est l'avancement progressif de la navigation le long des côtes occidentales de l'Afrique. A cette circonstance près, qui sans doute doit fournir matière à quelques recherches sur les relations que les Européens formoient de ce côté à mesure qu'ils découvroient de nouveaux pays , la Méditerranée continua d'être le théâtre principal
* Voir l'Introduction placée en télé du tome II.
ij INTRODUCTION.
de leur commerce ; et l'objet de ce commerce fut toujours de se procurer des marchandises asiatiques. Mais un plus grand nombre de peuples y prenoient part; le détroit de Gibraltar n'étoit plus pour les habitans du Nord une barrière insurmontable, et la Méditerranée une mer inconnue. Les villes maritimes du Midi, Venise surtout, conservèrent encore, il est vrai, leur ancienne prépondérance; mais elles n'avoient plus, à proprement parler, le secret exclusif du commerce et de ses moyens d'échange. L'industrie créoit partout des produits, et ces produits étoient acheminés de toutes parts vers la Méditerranée, pour être employés à l'acquisition de ceux de l'Asie et de l'Afrique.
J'ai dit que les deux siècles dont j'avois à m'occuper maintenant ne différaient point de ceux qui les ont précédés en ce qui concerne l'objet et les directions du commerce. A cet égard, lu catastrophe de 1291, qui mit tin à l'existence du royaume fondé par les chrétiens dans la Palestine, n'eut pas des suites aussi funestes qu'on auroit pu le craindre.
En effet, si cette déplorable issue des croisades avoit été de rompre irrévocablement les rapports des villes maritimes de la Méditerranée avec l'Asie et l'Afrique, le commerce, inopinément arrêté dans sa marche, eût ressenti un coup presque irréparable. Quels qu'eussent été les progrès de l'industrie et de l'agriculture en Europe , ils n'auroient fourni aucun moyen de remplacer les marchandises asiatiques, dont la consommation , devenue une sorte de nécessité , avoit pris un accroissement immense; ces produits fussent au contraire restés sans valeur, puisqu'ils n'auroient pu continuer d'être des moyens d'échange. Il n'eût pas été impossible sans doute que, dans un tel état de choses, l'activité des Européens, excitée par la nécessité , devançât l'époque à laquelle la circumnavigation de l'Afrique devoit rendre presque inutiles des expéditions à travers l'Asie et l'Egypte; mais il est permis d'en douter. Le besoin n'est pas toujours la seule condition des grandes découvertes; il faut encore que les esprits y soient disposés, et que la Providence ait suscité des hommes capables de les entreprendre et de les achever.
Heureusement la perte des établissemens européens en Palestine et sur les côtes de la Syrie ne produisit point d'aussi fâcheux
INTRODUCTION. îij
résultats. D'abord, en ce qui concerne les rapports avec les côtes septentrionales et occidentales de l'Afrique, la catastrophe de la Terre-sainte n'y apportoit aucune modification. Les souverains de ces pays, quoique musulmans, n'avoient point fait cause commune avec ceux de la Syrie et de l'Egypte.
En ce qui concerne l'Asie, cette même catastrophe n'avoit eu aucune influence sur le commerce par la mer Noire, et quoique les nouveaux événemens eussent rendu plus fâcheuse la position de l'état chrétien qu'on nommoit petite Arménie, il ne cessa point d'être l'intermédiaire des relations des Européens avec l'Asie. On peut même croire que, suivant une loi invariable dans la marche des affaires humaines, la quantité des marchandises qui arrivoient en Europe par cette double voie se seroit accrue r en raison de ce que les débouchés parla Palestine, la Syrie et l'Egypte, seroient restés fermés.
Mais le commerce européen ne fut pas réduit à ces seules ressources. Les haines religieuses et l'irritation produites entre les chrétiens et les musulmans par les derniers événemens de ia guerre cédèrent promptement devant leurs intérêts. Le soudan d'Egypte n'auroit fait qu'une conquête inutile si les ports de la Syrie et de la Palestine étoient restés fermés sans cesse aux Européens, qui seuls pouvoient en extraire, pour les besoins de leur consommation, les marchandises asiatiques, sur lesquelles il percevoit des droits de douane considérables. L'Egypte , privée de commerce avec l'Europe, n'auroit eu aucun moyen de s'approvisionner de bois, de métaux, d'une quantité considérable de denrées et d'objets fabriqués qui y étoient réellement, ou qui y étoient devenus par l'effet du luxe , une véritable nécessité; et là, bien plus encore que dans ses dernières conquêtes, le Soudan, à qui appartenoit le monopole du commerce, avoit un grand intérêt à le voir rétabli sur ses bases anciennes.
Les républiques commerçantes de l'Italie, à l'exception peutêtre de Gênes, plus puissante que les autres du côté de la mer Noire ; les villes du midi de la France et de l'orient de l'Espagne , n'avoient pas un besoin moins urgent de renouer leurs anciennes relations. Elles seules, dans la réalité, avoient recueilli tous les fruits des conquêtes faites parles croisés; elles n'avoient cessé, au milieu des plus grands désastres du royaume des Latins, d'en tirer quelques avantages. Ce fut aussi sur elles que tombèrent
iv INTRODUCTION.
les pertes matérielles. L'anéantissement de leurs comptoirs et le pillage de leurs magasins leur occasionèrent une ruine présente, en même temps qu'ils faisoient évanouir leurs espérances. Mais ce seroit mal connoître l'esprit qui les animoit que de supposer qu'accablées par tant de désastres ces villes eussent renoncé à renouer, par un moyen quelconque, les anneaux d'un commerce qui avoit été pour elles une source si féconde de richesses et de puissance. Dès qu'il ne leur étoit plus possible de posséder dans les ports de la Palestine et de la Syrie des établissemens territoriaux fondés sur la souveraineté des Européens, une grande compensation de cette perte, et la seule qu'elles pussent espérer, fut d'y pouvoir former des comptoirs avec une sorte de protection ou même au titre de simple tolérance. Toute l'éloquence de Sanuto et de Raymond Lulle ne put réussir à convaincre les Européens que les voies de la mer Noire et de l'Arménie étoient préférables à celles de l'Egypte Chacune de ces villes, avec plus ou moins de promptitude ou de succès, s'empressa donc de solliciter la faculté d'y faire le commerce, et de fréquenter les ports de la Palestine et de la Syrie.
Ce n'est point encore le moment de rendre compte de ces négociations, et de l'époque à laquelle les commerçons de ces villes réussirent à s'y établir dans une position à peu près semblable pour les effets , quoique sans doute moins favorable pour les conditions, qu'avant la catastrophe de 1291. II me suffît de présenter, comme point de départ, le fait qu'après la perte de la Terre-sainte les relations entre l'Europe et l'Asie n'éprouvèrent pas d'interruptions et de modifications sensibles.
Ainsi les croisades, qui ne produisirent aucun fruit sous le rapport du but religieux qu'elles annonçaient, eurent un résultat immense et durable pour le commerce , et la civilisation qui en est la compagne. Elles firent mieux connoître l'Asie; elles augmentèrent le besoin des productions de cette partie du monde; elles eurent,quinze cents ans après le siècle d'Alexandre, des effets semblables à ceux que les conquêtes du héros macédonien avoient eus en faveur de l'Europe.
J'ai déjà fait remarquer, tome II, page xij, que l'invasion des Tartares dans l'Asie centrale et méridionale avoit été utile aux
1 IUjmond Lulle, Tractatua de fne. Sanuto , Secrela fidtlium cruci$.
INTRODUCTION. v
Européens, parce que ces conquérans avoient beaucoup moins de préjugés contre les chrétiens que contre les musulmans. Loin de cesser, cette cause tourna de plus en plus à l'avantage du commerce. L'immensité de P empire fondé par Gengis-khan l'affoibïit. Dans le temps de leur prospérité, les Tartares avoient menacé avec insolence les souverains de l'Europe, ne leur laissant que le choix entre le servage et ia destruction : leurs successeurs eurent recours à des négociations , à des offres d'alliance , jusqu'à des supplications 1 ; un message du roi d'Aragon à l'empereur des Mongols, en 1300, prouve que les souverains de l'Europe cherchèrent promptement à profiter de ces dispositions en faveur de leur commerce *.
Je suis donc amené à reprendre la marche géographique qui jusqu'ici m'a servi de fil conducteur; car plus les noms des lieux dont les productions entroient dans la balance des échanges se multiplient, plus j'ai besoin de suivre un ordre qui prévienne la confusion. Je m'occuperai successivement de chacune des trois parties qui formoient alors le monde connu; et puisque en général l'Asie, dont le sol et l'industrie sont en quelque sorte inépuisables, éloit, si je puis employer ce mot, le point de mire du commerce des Européens, puisque c'étoit à s'en procurer les productions que tendoient sans cesse leurs efforts, je dois naturellement commencer par exposer tout ce qu'il m'a été possible de recueillir sur l'état du commerce intérieur et extérieur, de l'industrie et de l'agriculture de cette partie du monde.
Il n'entre point dans mon plan de rappeler les révolutions Commerce politiques dont l'Asie fut le théâtre pendant l'espace de temps p.'"^''^, dont je m'occupe, ni même de détermine^ les limites des diverses *ntun* souverainetés qui s'y formèrent successivement lors de la dissolution de l'empire de Gengis-khan, puis, un siècle après, par l'effet des conquêtes de Tamerlan et par la division de l'empire qu'il avoit formé. Toutes ces révolutions n'eurent pas d'influence durable sur le commerce. Sans doute plus d'une fois les espérances du cultivateur, le fruit des travaux du manufacturier, les spéculations des négocians, périrent par l'effet des pillages et des ravages que ces guerres entraînoient à leur suite; quelque-
1 M. Abel-RemuMU, Nom-eaux Mémoires dcFAcad. des inscript. t. VII, pag. 33i et nuir. — * Capmany, Memorias, &c. , t IV, page 98.
vj INTRODUCTION.
fois même les directions commerciales éprouvèrent des modifications; plus souvent les relations furent inopinément et violemment suspendues : mais le commerce réparoit promptement ces pertes. Quelque immenses que fussent les trésors que le pillage procuroit aux conquérans, ces trésors ne les enrichissoient point : promptement dissipés par la prodigalité d'un luxe barbare, ils reprenoientleur cours naturel; surtout ces catastrophes n'amenèrent point de changement ni dans la nature des objets que l'Asie fournissoit à l'extérieur, ni dans le besoin sans cesse croissant que les autres parties du monde, et principalement l'Europe, avoient de se les procurer.
Je crois pouvoir présenter comme fait incontestable qu'aux xiv. c et xv. e siècles, comme au xui.% les commerçans européens avoient trois voies différentes pour se procurer les marchandises asiatiques : 1.° les routes qui, des comptoirs européens établis sur la mer Noire, conduisoient dans la Chine et dans l'Inde septentrionale par le nord du Caucase et de la mer Caspienne, ou par la navigation de cette mer après avoir traversé les pays du Caucase; 2.° celles qui, passant par l'Asie méridionale , conduisoient à la Bactriane et au golfe Persique ; 3.° l'Egypte, qui étoit le moyen de jonction de la Méditerranée avec la mer Rouge et la mer des Indes.
commerce En ce qui touche la première de ces directions, j'ai donné, «tkht«te tome II» pages xiv et suivantes, des détails topographiques qu'il est inutile de reproduire. U est incontestable qu'elle continua d'être suivie, non-seulement par les voyageurs, mais pour l'arrivée des marchandises en Europe. C'est même au xiv/ siècle qu'appartient, par sa date de 1335, l'itinéraire de Pegolotti, qui, avec les autres documens fournis par des voyageurs antérieurs, m'a servi à indiquer les routes suivies pour se rendre de la mer Noire à la Chine par l'Asie centrale; des documens postérieurs confirment ces indications
Il en résulte que la mer Noire, jusqu'à son extrémité orientale, l'embouchure du Don, étoit bordée d'établissemens européens. Ces parages, très-connus du temps des Grecs, qui y
1 Ehn Batouta, trad. anglaise de M. Lee. chap. xm. Petrarca, Opéra tenilia , lib. il, epist. lu . pag. 360. Boccac. Decamerone. Giorn. x. nov. 3.* Itinéraire d*U»udiomar<> , ap Graberg, Annalidi geograf t II. pag. 889.
INTRODUCTION. vij
avoient fondé de riches et puissantes colonies , avoient aussi été fréquentés anciennement par les navigateurs de l'Italie. Tout porte à croire que le portus Pisanus, dont j'ai parlé , tome II , page x , existoit aux premiers siècles de l'ère chrétienne 1 ; èt très-probablement les Pisans n'étoient pas les seuls navigateurs de cette partie de l'Europe qui s'y rendissent. Cette navigation, si elle ne cessa pas entièrement, fut longtemps interrompue à l'époque où les invasions des barbares en Italie y détruisirent les villes les plus industrieuses et arrêtèrent violemment la marche du commerce. Dès que la navigation y fut rétablie , on ne tarda pas à reprendre des relations avec les pays voisins de la mer Noire.
Tant que la souveraineté des lieux où étoient situés ces ports appartint à l'empire grec , les traités qu'il faisoit avec les villes d'Italie furent sulhsans; mais les barbares les ayant successivement envahis, il fallut obtenir la permission d'y aborder, d'y avoir des comptoirs, des magasins, des consuls. Ces comptoirs existoient probablement dès le milieu du xui. e siècle, puisqu'un a vu que Rubruquis, dont le voyage est de 1242, se rendit à Soidaïa (Sudak), où il constate que les Européens faisoient un commerce assez important avec les habit uns du pays, puisqu'en 1270 les frères Polo se rendirent dans ce même port avec des marchandises destinées à des opérations commerciales ; puisqu'enfin il existe dans les archives vénitiennes un traité par lequel Catelamur, khan de Solgat (Soldaïa), reconnoît aux Vénitiens la faculté d'y naviguer, ainsi qu'à Caliera et à Prevento, à la charge de payer les mêmes droits qu'au seigneur précédent. Ce traité, sans date il est vrai, est évidemment antérieur à un décret du conseil majeur de Venise de 1 28 7, qui pourvoit à la nomination d'un consul à Soldaïa 8 , sans que rien laisse supposer que cette mesure fût le résultat d'une faveur récente.
Les Vénitiens jouirent de leur établissement tant que ie leur permirent les chances des guerres qu'ils soutenoient contre les Génois pour le commerce exclusif de la mer Noire. Il paroît qu'il leur fut enlevé vers 1365 par leurs rivaux 3 , et que pour le remplacer ils obtinrent par un traité de 1383, du khan de
1 Cantini, Storia dtl eommercio e navigazitmc dei Pisani , t. pag. 133. — Marin, Storia dtl eommercio dei Vcneziani, t. VI, pag. 69 et suit. — 8 Stella, Annales genmmses, ap. Murator. Her. liai. Script, t. XVII, col. 1098.
viij INTRODUCTION.
Soigat, la concession d'un comptoir designé sous le nom de Citta nova
Tana, située à Fembouchure du Don, dans un lieu qui avoit été colonie des anciens Grecs, fut aussi un comptoir des Vénitiens ; c'est du moins ce qui paroît résulter d'un traité fait en 1333 entre eux et l'empereur des Tartares , maître du pays ». Ce traité contient une concession de territoire qui semble n'être que la confirmation d'une occupation antérieure; ii est fait avec un envoyé vénitien, qualifié ancien consul à Tana; on y renouvelle des franchises dont il est dit que les Vénitiens jouissoient de toute ancienneté.
Nonobstant ce traité, une querelle, dans laquelle un Tartare fut tué, donna le signai d'hostilités contre Tana \ Cet événement obligea les Vénitiens, maigré fa haine qui les séparoit des Génois, à s'ailier en 1344 avec ces derniers, menacés aussi dans leurs étabiissemens de Caffa, dont je vais bientôt parier, et à s'y faire concéder la faculté d'avoir un comptoir indépendant 4 . Mais, soit qu'ils se repentissent d'avoir formé un tel engagement, soit que la bonne intelligence, rétablie un instant par la nécessité de se liguer contre l'ennemi commun , se fût promptement évanouie avec le danger, ils firent en 1347 un traité avec les Tartares 5 , et le renouvelèrent en 1358,
La prospérité du comptoir vénitien dépendit souvent , il faut le croire, du caprice des khans tartares et des chances de la guerre : il fut pillé par les troupes de Tamcrlan ; cependant il paroît démontré par la relation de Barbaro de 14 76 que les Vénitiens y étoient encore établis, quoique peut-être sur un point différent de l'ancien 6 .
Les Génois partagèrent avec les Vénitiens la faculté de faire le commerce à Tana, comme ils la partageoient à Soldaïa avant de s'en être emparés. On ignore la date des premiers traités qui leur accordèrent ce concours. H existoit certainement en 1347, puisque le traité de cette date entre le khan et les Vénitiens déclare qu'ils auront un quartier séparé de celui des Génois. Ils l'avoient conservé en 1404, puisqu'une délibération inédite du gouvernement de Gênes nomme le consul de Tana.
' Marin, t. VI, page 73. — * Mario , t. IV, pac. 91 et 136. Pegolotti, ap. Pagnini, De fia décima, t. III, page 86. — • Stella, ap. Murât. R. I. S. t. XII, col. 1080 et 1081. — * Marin, t. VI, page â9.— » Mario, t. VI,pag. 139. — 6 Barbaro ap. Rarotwio , t. II , fol. 93 e.
INTRODUCTION. ix
Quelque part que fût placé le port pisan dont j'ai indiqué l'ancienne existence, il est certain qu'on y faisoit du commerce à la fin du xni. c et au commencement du XIV» - siècle 1 ; mais il est probable que Pise ne conserva pas longtemps sa navigation de ce côté. Pendant tout le xiv. e siècle la prospérité et les forces de cette république éprouvèrent un déclin sensible, qui annonçoit une cbute inévitable; sa marine affaiblie n'étoit pas en état de faire respecter des droits quelconques dans la mer Noire , contre les attaques des Tartares et les entreprises des deux républiques ses rivales. On croit que cet établissement fait détruit vers 1344 par les Tartares , dans le même temps que ceux de Gênes et de Venise'; lorsque ces villes obtinrent satisfaction quelques années après , Pise fut sans doute oubliée.
De tous les établissemens faits de ce côté par les Européens, celui des Génois qu'on appeloit Caffa ou Gazarie, nom venu évidemment des Chazares 3 , qui avoient occupé le pays avant les Mongols, est le plus remarquable. Il offroit les véritables caractères d'une colonie, gouvernée par la métropole, indépendante des souverains tartares, auxquels on payoit seulement un tribut annuel; et surtout il avoit l'avantage de n'être pas partagé avec d'autres villes commerçantes, comme l'étoient Soldaïa et Tana.
On a vu, tome II, page xlij, qu'il existoit quelque incertitude sur l'époque précise de la fondation de cette colonie , parce qu'en effet les commenceraens en furent foibles et presque inaperçus. Les Génois s'étoient emparés de la ville dans un temps où les Grecs de Constantinople étoient encore souverains d'une partie des côtes de la mer Noire, et la foiblesse de l'empire, jointe à leur prépondérance, avoit facilité cette usurpation.
Lorsque les hordes barbares , qui ne cessoient de s'avancer, devinrent maîtresses de ces pays, les Génois employèrent tous leurs soins à obtenir la faveur de conserver leurs comptoirs, d'y construire quelques magasins pour déposer leurs marchandises, et d'y entretenir un consul pour maintenir l'ordre parmi eux. La prudence de ces administrateurs, les précautions prises pour éviter tout ce qui pouvoit inspirer, des défiances aux Tartares, le spectacle de l'activité du comptoir et de la manière loyale avec
1 Pcgolotti, page 39. Portulan, cité par Baldelli, Sloria del milione , page xliv. — * Fanucci , Storia dei tre celcbri popoli, t. III , page 876. — * Fraehn , De Cfuisarit, Petrop. 1 888