‹ Tableau du commerce antérieurement à la découverte de l'Amérique, servant d'introduction à la collection de lois maritimesChapitre 24 sur 29 · III. n · texte numérisé non relu

III. n

XCXviij INTRODUCTION.

indemnités. Cette démarche fut sans doute couronnée de succès, car nous voyons qu'en I373 1 les navires égyptiens fréquentoient le port de Barcelone. Le document qui fournit cette preuve constate que le Soudan avoit exigé, pour le rétablissement des relations, des présens considérables, et que les magistrats de Barcelone obtinrent l'autorisation de s'en rembourser par une perception de droits sur les navires nationaux. Un nouveau traité fut conclu en 1379 entre les deux gouvernemens a . La circonstance dans laquelle il intervint fut d'autant plus avantageuse aux Catalans, que leurs ennemis perpétuels, les Génois, étant occupés à la guerre célèbre dite de la Chiozza contre les Vénitiens , ils faisoient presque seuls le commerce en Egypte. Le roi d'Aragon, ayant de nouveau confirmé le privilège dont jouissoient les magistrats de Barcelone de nommer des consuls dans l'Egypte 3 , profita de ce moment de bonne intelligence et de prospérité commerciale pour assembler en 1381 les négocians les plus expérimentés, afin de régler d'une manière plus stable et plus avantageuse les droits de leurs consuls dans les états du Soudan \ - . ,

Le commerce des Catalans n'étoit pas moins considérable en Syrie , où ils avoient un consul dont les attributions furent réglées par un acte de 1389 5 . H éprouva , par l'effet des hostilités du maréchal de Boucicaut, les mêmes désastres que celui des Vénitiens 6 . Mais lors de la guerre avec les Génois qui en fut la suite, les Catalans n'en connurent que mieux l'avantage de leurs relations amicales avec l'Egypte, dont les ports leur offrirent un asile inviolable. Cette faveur du Soudan se manifesta encore par de nouveaux privilèges, et des diminutions de droits en 1411 et en 1 436 7 . »

La plupart de ces avantages furent retirés aux Catalans lorsqu'on 1437 le soudan ayant entrepris d'attaquer l'île de Chypre , la haine se réveilla entre les musulmans et les chrétiens. La grandeur du mal décida le roi d'Aragon, sur les représentations des magistrats et des commerçons 8 , à tenter des négociations. Elles furent heureuses, puisqu'on voit, d'après deux documens

1 Capmanv, t. II, pag. 398. — * Capmanv, t. H, pag. 390. — 3 Navarctle, t. V, page I8B. — * Capmany, t. II, pag. 156. — 6 Capmanv, t. II , pag. 174. — 6 Slella, ap. Murât. H. I. S t. XVII, col. 1800. — 7 Capmanv, t. II . pag. 810, et t. IV, pag. 889. — 8 Capmany, t. IV, pag. 811.

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de 1459, que les choses étoient rétablies sur l'ancien pied *• Les Catalans y trouvèrent d'autant plus d'avantages qu'une mésintelligence survenue entre le Soudan et ies Vénitiens fermoit h ces derniers ies ports de l'Egypte.

Les relations commerciales des Catalans sur les cotes de Barbarie et à l'occident de l'Afrique avoient plus de fixité. Ils avoient occupé sans obstacle l'île de Gerbes (Zerby), près de la côte de Tunis, qui servoit d'entrepôt à leurs marchandises. Leurs comptoirs étoient presque des colonies assez importantes pour être quelquefois en état de prendre une part active aux guerres qui divisoient les petits souverains de ces contrées. On trouve en effet la preuve, dans un document de 1315, que le comptoir catalan de Bugie fit une alliance avec le roi de ce pays contre celui de Treraecen *. Les principaux traités de commerce des rois d'Aragon avec les souverains barbaresques sont, pour Tunis, ceux de 1305, 1307, 1308, 1312 , 1323, 1339; pour Bugie, ceux de 1309, 1313, 1323; pour Maroc, ceux de 1309 et 1323 3 .

Un état perpétuel d'hostilités subsista entre la Catalogne et la république de Gênes; et c'est même à l'occasion de ces guerres et des prises auxquelles elles donnoient lieu que lurent rédigés à Barcelone un assez grand nombre de réglemens sur les prises maritimes, qui sont devenus la source du droit public de l'Europe en cette matière Quelque acharnées que fussent ces guerres, dans lesquelles on vit les deux nations fouler aux pieds toutes les règles de l'humanité, et condamner leurs prisonniers à une mort infamante, ies relations commerciales n'étoient pas absolument interrompues, ou du moins elles se rétablissoient à la faveur des trêves. On en a vu une preuve page Ixxxij.

Un traité de 1326 constate les liaisons de commerce des Catalans avec la république de Pise, dont ils étoient quelquefois alliés et souvent ennemis 5 .

La Sicile fut toujours un pays où les Catalans eurent un grand intérêt à faire le commerce. Leurs consuls y avoient obtenu des immunités en 1299, qui furent renouvelées en 1345 6 . Un tarif de 134 1 fixa les droits que le consul catalan y percevoit 7 .

1 Capmany, t. IV, pag. 850 et 851. — » Capmanv, t. H, pag. 78. — 3 Capnmnv, t. IV, pag. 33, 35, 38, 39, 48, 50, 51, 55, 67, 76, 88. Les traites de 13 18 et 1339 soDt manuscrit* à la bibliothèque royale. — 1 Capmany, Ordcnanzas de las armadas navale». — * Fanucci, t. III, pag. 819.— « Capmany, t II , pag. 65 et 188. — 7 Manuscrit du consulat, fol. 175.

r INTRODUCTION.

La domination des rois d'Aragon dans la Sardaigne et la Corse devint une circonstance encore plus favorable aux Catalans. Jacques II accorda en 1 32 1 des privilèges à la ville de Barcelone dans ces îles Un document de 1340 constate l'existence d'un consul catalan dans la Sardaigne, et détermine les droits qu'il peut percevoir 9 .

Le commerce des Aragonois n'étoit pas moins actif à Constantinople 3 , où cependant leurs marchandises étoient assujetties à des droits très-onéreux 4 . J'ai indiqué, page lix, les privilèges qui «voient affranchi de la confiscation leurs navires naufragés.

Ils faisoient aussi un grand commerce dans l'île de Chypre, où le souverain leur avoit accordé des privilèges en 1 292 5 , ainsi que dans l'Arménie. J'ai parlé, page xviij, des négociations du roi d'Aragon avec ce royaume , pour faciliter le commerce de ses sujets dans les états soumis aux Mongols, avec qui il fit un traité en 1300 6 .

A plus forte raison ï'Aragon entretenoit des rapports commerciaux avec la Castille , dont il étoit limitrophe.

Barcelone eut de très-bonne heure des relations commerciales avec la Flandre 7 et l'Angleterre 8 . On connoît aussi celles qu'elle entretenoit avec Francfort et les villes commerçantes des bords du Rhin 9 . Les Allemands et les commerçons de Savoie y obtinrent des privilèges en 1420 10 .

Le commerce que f Aragon faisoit avec la France n'étoit pas moins considérable. On en trouve la preuve dans des traités de 1295 n , de 1326 !î , et dans les privilèges de 1339 13 etautres que les rois accordèrent aux navigateurs de ce royaume. D'ailleurs, le fait seul de la proximité des deux pays rend l'existence de ce commerce si évidente, qu'il est inutile d'en chercher d'autres preuves.

L'Aragon produisoit naturellement une assez grande quantité d'objets que les autres peuples désiroient de se procurer; mais l'industrie de Barcelone, dont les manufactures prenoient de

1 Capmany, t IV, pag. 7t. — * Manuscrit du consulat, fol. 174. — 8 Pegolotti, pag. 84 , 36, *74. — * Capmany, t. I, pag. 84. — 5 Capmany, t. II, pag. 56. — B Capmany, t. IV, pag. î8. — 7 Actes des cortès de Tauro, en 1386. Cronica de D. Juan II, publiée par Saez. Capmany, t. II , pag. 164. — ■ Rymer, t. II, part iv, page 148. — 9 Capmany, t. II, pag. Î65. — l0 Capmanr,t. IV, pag. ïis.— 11 Capmany, t. IV, pag. il. — 11 Lcibnitz, Codes juris gent. t. I , pag. 119.— « Recueil du Louvre, t. II , page 135.

INTRODUCTION. CJ

plus en plus de l'extension , en fournissoit bien davantage pour les échanges Le gouvernement ne négligeoit aucun moyen de favoriser le commerce des nationaux , en apportant chaque fois qu'il en pouvoit trouver l'occasion des limites à celui des étrangers ». H y existoit en 1401 une banque pour faciliter les paiemens, et surtout celui des laines achetées en Angleterre 3 .

Les côtes orientales qui n'obéissoient point aux rois d'Aragon étoient en partie sous la domination des mahométans, entre autres le royaume de Grenade, dont les fabriques étoient très - renommées 4 . Les Catalans y faisoient un assez grand commerce, nonobstant l'état habituel de guerre entre les deux peuples. Il existe à ce sujet un traité de 1300 entre le roi d'Aragon et celui de Grenade 5 . Le reste du territoire maritime appartenoit aux rois de Castille , et s'étendoit jusqu'à la limite méridionale du Portugal. Mais l'industrie étoit loin d'y rivaliser avec celle de f Aragon. Des documens de 1348 et de 1 466 constatent l'introduction dans la Castille des moutons d'Angleterre, ce qui a créé pour l'Espagne une de ses branches de commerce les plus importantes 6 . Du côté du midi, les ports de Cadix et de Séville 7 exportoient des laines, et quelques foibles parties de marchandises ou de denrées nationales : ils recevoient plus de navires étrangers qu'ils n'en expédioient. Des privilèges du .\ni/ siècle, souvent confirmés pendant les deux suivans, y avoient institué des juridictions maritimes 8 .

La mort de Henri VI, roi d'Aragon, arrivée en 14 74, réunit cet état à la Castille , et prépara les conquêtes de Ferdinand et d'Isabelle sur les mahométans.

Le nouveau royaume se trouva dans la position commerciale la plus brillante.

La concurrence et la haine des Génois avoient cessé par leur abaissement; ils étoient réduits à se mettre au service des autres après avoir eu la chance de dominer exclusivement sur la Méditerranée. Pise étoit tombée; et Florence, qui I'avoit conquise, n'avoit pas encore une marine qu'on pût redouter. Marseille , épuisée par ses sacrifices pour la maison d'Anjou, étoit dans

1 Captnany, u II, pag. 141. — * Capmany, t. Il, pag 88. — * Captnany, t. I, pag. 144, 313; t. II, pag. 903. — * Uzzano,cap. lxxiii. — 4 Capmanv, t. IV, pag. 95. — 6 Macpherson, t. I, pag. 539 et 680. — 1 Graberg, Antolog. août 1831 , pag. 91.— 1 Navarette, t. V, pug. 189 et suiv. >

Clj INTRODUCTION.

une position très-secondaire : presque anéantie, en 1423, par ie comte de Barcelone, elle se relevoît avec peine de ses pertes. Les autres villes méridionales de la France n'avoient pas, à proprement parler, de marine militaire. Venise étoit le seul concurrent que put craindre l'Espagne. Ces deux états se balançoient pour la force de leurs escadres, la grandeur des navires, l'habileté des marins. La prudence porta l'un et l'autre à se contenter de la domination dans les parties de la Méditerranée qui leur semblaient le plus naturellement dévolues : ils se inénageoient réciproquement. L'Espagne avait intérêt à n'être point en guerre avec .les Vénitiens, maîtres de Chypre, et plus puissant» qu'elle en Egypte et en Syrie; les Vénitiens , de leur côté, mrnageoient les Espagnols, qui possédoient des ports où leurs escadres destinées pour la Flandre et l'Angleterre trouvoient des lieux de repos, des moyens de commerce, et dont les établissemens sur la cote de Barbarie auraient pu leur nuire en cas d'hostilités^ Mais en recevant ainsi les navires de Venise, le roi d'Espagne prit une mesure qui porta atteinte au monopole auquel cette république était accoutumée. J'ai cité, page Ixxviij, un édit de 1485 par lequel ce prince permit à ses sujets de vendre aux Vénitiens tout ce dont ils avoient besoin, mais en interdisant à ces derniers la faculté de débarquer des marchandises dans ses ports.

Il profita habilement des circonstances pour rendre Barcelone centre du commerce de la Méditerranée occidentale avec l'Egypte. Il obtint du Soudan que tous les navigateurs, quoique étrangers à l'Espagne, jouissent des mêmes privilèges que ses sujets lorsqu'ils partiraient de Barcelone munis de ses sauf-conduits '.Cette mesure, dont profitèrent les villes maritimes d'Italie et de France qui n'avoient point ou n'avoient plus de privilèges personnels dans les états du Soudan , servit à attirer à Barcelone le commerce qui n Y-toit pas fait par Venise ou sous son pavillon. Aussi tous les docuraens s'accordent -ils à montrer combien Barcelone mettoit de soins à entretenir la bonne harmonie avec les soudans et à avoir toujours un consul à Alexandrie a . On en trouve la preuve jusqu'en 1 498, époque qui se rattache aux derniers temps où s'arrête le tableau que j'ai entrepris.

• Caproany, Codigo, etc. t. II, pag. 57.— « Capmanv, Memorias, t. II, pag. S94, 303

INTRODUCTION, Clîj

Les côtes occidentales de la péninsule , qui s'étendent depuis la frontière du Portugal jusqu'à la Guyenne , dépendoient depuis longtemps de la couronne de Castille , et continuèrent fé commerce dont j'ai parié, tome II, page Ixviij. Burgos étoit line ville importante, où une juridiction commerciale fut organisée en 1494 l . C'étoient principalement les navigateurs de ces ports qui,- sous le nom de Castillans, jouissoient en France de privilèges, dont les principaux sont de 1340, 1350,! 1353, 1367, 1363, 1364, 1383, 1301, 1397, 1406 etl470 *. Ces relations avec la France furent assez intimes et assez importantes pour qu'on adoptât en Castille, comme règle de législation , les usages d'OIéron \

Nous ne trouvons rien dans l'histoire du xiv. c siècle qui formai, montre ou même qui laisse deviner que les Portugais sé-préparassent au grand rôle qu'ils pnt joué vers la lin du xv. e dans la carrière de la navigation et du commerce maritime.

Ce royaume, possédant un littoral ^eù étendu, une foîbie marine, une industrie beaucoup moins développée que celle de l'Espagne , étoit tributaire des autres peuples en tout ce qui concernoit les objets que le commerce maritime peut fournir aux consommations.

C'étoit par l'entremise des navigateurs de l'Italie, et principalement des Vénitiens- 4 , qu'il recevoit les marchandises asia- * tiques. En 1406 le roi de Portugal, reconnoissant des services que la république avoit rendus à son fils lors d'un pèlerinage en terre sainte, leur accorda d'assez grands privilèges dans ses états 5 ; et, par ce moyen, le Portugal étoit une des stations pour l'escadre vénitienne qui chaque année passoit le détroit pour approvisionner les côtes occidentales et le nord de l'Europe.

Le Portugal entretenoit quelques relations avec l'Aquitaine, ainsi que le constate un document de 134 4 6 . Les navigateurs portugais transportoient leurs denrées en France, où ils avoient obtenu des privilèges en 1309, 1341, 1353, 1362 7 . La collection • -. i

1 Capmany, Codigo de las costumbres, t. II, pag. 153. — * Recueil du Louvre, t. III, pag. tfiti, 635; t. IV, page 421; t. VII , page 71; t. VIII , page 185; t IX, page 106; t. XVIII, page 499. — 3 Capmanv, Codigo, etc. t. II, pag. 31. — * F. L. île Caftahemla, Istoria do describimento e eonquista de Indias, lib. I. — * Sanuto, Vite dri duchi di Venezia, ap. Murât. R. I. S. t. XXII, col. 835. — 8 Rvmer, t. II, pari. IV, pag. 158 — 7 Recueil du Loui-re, t. II, pag. 158, 159, 571.

civ INTRODUCTION.

de Rymer en contient de semblables pour leur commerce en Angleterre. On a aussi des preuves de leurs rapports avec la Flandre

La marine des Portugais, languissante dans les siècles précédens , reçut quelques accroissemens sous le règne d* Alphonse IV, qui, se voyant obligé d'entrer en guerre ave le roi de Castille, son gendre, prit la résolution de construire beaucoup de navires. Mais elle étoit encore obligée de recourir à des étrangers pour lui fournir des marins, et surtout des chefs expérimentés. Instruits par une défaite qui accueillit ce premier essai, mais non découragés, les Portugais redoublèrent d'efforts. Tout le xiv. e siècle s écoula néanmoins encore sans qu'ils eussent une marine en état de lutter contre celle du roi de Castille.

Le xv. e siècle commença sous de meilleurs auspices.. Une Hotte, armée avec autant de promptitude que de secret par fe roi D. Juan, se dirigea en 1415 vers Ceuta, ville de Barbarie, située sur le détroit de Gibraltar, Fen leva aux Maures, et ouvrit aux Portugais une carrière de conquêtes que le commerce s'empressa de suivre.

L'esprit des découvertes s'empara, en quelque sorte, de la nation entière.

L'infant D. Henri, excité par le récit de celles que d'autres Européens avoient faites sur la côte d'Afrique, où lui-même avoit porté les armes en combattant les Maures et en aidant à prendre Ceuta, enflammé aussi, dit-on, par la lecture des voyages de Marc -Paul, qui commençoit à prendre, parmi les voyageurs véridiques, une place que Y ignorance lui avoit trop longtemps contestée, conçut l'espoir que des découvertes nouvelles pourroient enGn conduire jusque dans l'Inde.

Dans l'exposé des navigations et du commerce européen sur les côtes d'Afrique, j'ai donné des détails que je ne pouvois séparer de cette partie de mon travail. H me suffit de dire ici que le succès répondit pleinement aux espérances de ce prince, et que le passage de Vasco de Gama par le cap, longtemps nommé Cap des Tempêtes, plaça tout d'un coup le Portugal au premier rang des nations commerçantes.

' Meyer, Annales Flandriœ, pag. 18. Cadamosto, t I, fol. 105 d.

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La France fut sans cesse, pendant le xiv. c et le xv. f siècle, Pr«nce. tourmentée par des guerres étrangères et des dissentions civiles qui menacèrent presque de l'anéantir, surtout par ia lutte acharnée , et en quelque sorte d'extermination , qu'elle soutint contre l'Angleterre. Le commerce et l'industrie s'y développèrent néanmoins d'une manière surprenante; et c'est, on n'en peut douter, à l'influence des croisades qu'il faut en attribuer la cause.

Ce grand événement modifia la société d'une manière inespérée , et prépara la nouvelle direction que prirent les esprits dans les siècles suivans.

Les seigneurs plus ou moins puissans, que le sentiment religieux ou celui de la gloire entraînèrent dans ces entreprises, furent obligés de faire des dépenses considérables.

Ceux qui avoient des richesses accumulées les mirent en circulation ; ceux qui n'en avoient pas empruntèrent ou vendirent une partie de leurs immenses propriétés; les bénéficiera ecclésiastiques éprouvèrent les mêmes besoins : mais comme les croisades n'eurent en général aucun des résultats dont on s'étoit flatté ; comme, à l'exception d'un très-petit nombre de guerriers è qui des victoires éphémères procurèrent des souverainetés qu'ils ne conservèrent pas longtemps, les autres consommèrent sans fruit les trésors qu'ils avoient emportés, la nécessité de vendre leurs domaines se renouvela souvent.

Par ce moyen la propriété, concentrée jusqu'alors dans les deux classes supérieures de l'état, commença à s'étendre à la troisième, et ne cessa plus de s'y agglomérer, surtout lorsque dans les siècles suivans les besoins de la guerre forcèrent les rois à vendre une partie considérable de leurs domaines.

Ces nouveaux propriétaires, accoutumés à une vie sobre, accumulèrent leurs revenus, les appliquèrent à des opérations industrielles et commerciales, et furent toujours en état d'acheter les biens des seigneurs qui, tout en voyant diminuer leurs fortunes, continuoient leurs dépenses et n'avoient d'autres moyens d'y faire face que de recourir à de nouvelles aliénations.

Cette grande révolution dans la propriété révèle aussi des faits qui s'étoient accomplis en silence, et qui peuvent servir à expliquer quelques-unes des obscurités dont les temps antérieurs aux croisades sont enveloppés. Les seigneurs , pour se

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