II
xlij INTRODUCTION.
l'état de Trébizonde : cette ville étoit, comme on l'a vu, une des plus importantes communications du commerce européen en Asie. Quclqu'odieuse que dût être pour ce souverain une république qui avoit si puissamment concouru à le dépouiller, l'esprit de commerce, qui sait vaincre jusqu'aux répugnances les plus légitimes, et la nécessité, qui dicte souvent des rapprochemens aux états les plus divisés par la haine nationale, l'emportèrent; les V énitiens obtinrent l'entrée du port de Trébizonde '. Ils devinrent ainsi maîtres du commerce de la mer Noire. Les Pisans parvinrent cependant à obtenir du nouvel empereur de Constantinople l'accès dans les ports de ses états *. Les Génois seuls, éprouvant par cette révolution commerciale une perte immense , déclarèrent aux Vénitiens une guerre acharnée , qui cessa momentanément au moyen de quelques avantages qui leur furent concédés en 1215 3 ; mais, une nouvelle rupture, survenue à Saint-Jean d'Acre en 1257, les en ayant privés 4 , leur désir de vengeance ne fit que s'accroître.
L'occasion leur en fut promptement offerte; profitant de la foiblesse et des dissensions des Latins établis à Constantinople, ils aidèrent l'empereur grec à remonter sur le trône, et, pour prix de cette assistance, ils succédèrent à tous les avantages qu'avoient obtenus les Vénitiens. Ils obtinrent, entre autres récompenses, le faubourg de Péra, l'un des points de Constantinopleje plus favorables au commerce, avec dcsi grands privilèges, que bientôt ils n'eurent plus de rivaux dans l'empire grec ô .
Aussi habiles que l'avoient été les Vénitiens, ils fortifièrent Péra, dont ils formèrent comme une ville qui leur étoit propre 6 . Maîtres du commerce de la mer Noire, ils s'établirent, vers la lin du xm. c siècle 7 , dans une partie de la Crimée, sans obstacle de la part des peuples qui la possédoient; etThéodosic, qu'ils nommèrent Cafta, devint, avec quelques autres lieux moins considérables 8 , l'entrepôt de leurs spéculations.
1 Traite cite par Ramusio, t. II, pag. 19. — * Diplôme de 1107, cite par Fanucci, t. II, pag. 111. Privilège de 1914, ap. Lunig, Cad. ital. dipl. t. I.", col. 1069. Pacliymère , Hist. M. Palœohff. lib. il , cap. xxxu. — 3 Traite' cite' par .Marin , t. IV, pag. 198. — * Dandolo, ap. Murât. Rerum Ital. Script, t. XII, col. 3C6. — 5 Traite' de 1961, ap. du Cangc, Hist. de Const. app. pag. 9. — 8 Nicephore Grégoras, lib. iv, cap. v, J 4; lib. V, cap. IV, i I ; lib. xi, cap. i, J fi; lib. xvh, cap. t , I 9. — 7 Le fait qu'il* y avoient un magistrat en 1986 re'sulte d'un document cite par M. de Sao, Chrestomathie arabe , t. II, pag. 47. Orderico, Lettere ligustiche , pag. 164, croit l'établissement de Caflk moins ancien. Voir M. Hase, Notices et Extrait» tcc. , t. XI, pag. 336. — » Orderico, ubi suprà, pag. 135 et suiv.
INTRODUCTION. xliij
Les Pisans et les Vénitiens 1 continuèrent cependant à être admis dans les ports de l'empire grec, mais avec moins de faveur que les Génois 9 , et il en résulta de nouvelles occasions de guerre entre ces républiques. Ces Génois furent attaqués par les Vénitiens dans leurs possessions 3 , et la vengeance qu'ils en tirèrent faillit causer la ruine de leurs superbes rivaux 4 . Jamais la puissance et la prospérité de Gènes n'avoient été portées à un plus haut degré : elle auroit été la maîtresse du commerce européen , si la sagesse de son gouvernement eût égalé le bonheur et le courage de ses guerriers, et si une constitution ■ vicieuse et des dissensions domestiques lui avoient permis de jouir long-temps de son triomphe.
Cetle époque est, comme je l'ai dit page xxxvj, celte à laquelle on voit la république de Venise se lier avec l'Egypte d'une manière plus lixe et plus étendue que dans les temps antérieurs.
Ecrasés par la prépondérance des Génois dans l'empire, les marchands vénitiens n'alloient à Constantinople qu'avec une sorte de répugnance; souvent même ils y couroient des dangers ; ». Les établissemens qu'ils avoient conservés à Soldadia c et à Tana, leur commerce à Trébizonde et dans les lieux circonvoisins, se ressentaient nécessairement de cette défavorable situation. Les ressources que pouvoient leur olTrir l'Asie mineure, la Syrie, Chypre et quelques îles voisines, où les autres villes commerçantes entroient en concurrence avec eux 7 , étoient insuffisantes. Pour ne pas perdre les fruits des relations qu'ils avoient établies dans toute l'Europe, et se procurer de quoi répondre aux demandes d'une consommation qui s'accroissoit sans cesse , ils conçurent le projet de se lier d'une manière permanente avec l'Egypte.
La prévoyance du sénat de V enise envisageoit d'ailleurs comme prochaine la perte de la Palestine pour les croisés; mais il sentoit en même temps la nécessité de ménager les idées religieuses. Sa politique parvint à concilier tous les intérêts, en
' Nicephore Gregoias, lib. iv, cap. v, J 4. Diplom. ann. 1968, ap. Marin, t. IV, pag. 336. — s Pachvmèic, Historia M. Pala-olog. lib. il, cap. xxxn. — 3 Ici. Hisl. Andron. lib. III, cap. xvin. — * Ferreti Viccntini , Historia, ap. Murât. Hcrum liai. Script, t. IX, col. 987.— 5 Pacbymère, Hisl. Andron. lib. UJ, cap. XV. — 0 Document de 1987, cite par Marin, t. VI, pag. 69.-7 Pcjjoloui, ap . Pagnini, t. III, pag. 77, 80, 88, 95. ViJIani, Hisloria, lib. vm, cap. xxvn, ap. Murât. Rerum liai Script, t. XIII, col. 961.
Xliv INTRODUCTION.
obtenant l'autorisation du pape '. Des traités solennels assurèrent à la république la liberté du commerce à Alexandrie et la faculté d'y avoir un consul 9 .
Bientôt en effet la décadencfc des affaires de la Palestine, l'anarchie qui dévoroit cet état, le refroidissement de l'esprit religieux et chevaleresque qui avoit inspiré les premières croisades, les succès non interrompus des Mahométans , amenèrent, à la lin du xm. c siècle, la perte définitive de la Terre sainte. Saint-Jean d'Acre, la seule ville qui restât aux croisés, fut conquise en 1291, et un historien qui appartient à une ville d'Italie ne voit dans cet événement que le tort éprouvé par le commerce 3 .
J'ai dit que l'état continuel d'hostilités acharnées entre les républiques d'Italie étoit une seconde cause des variations qu'éprouvoit leur commerce.
La Méditerranée , qui en étoit le théâtre , l'étoit aussi des luttes sanglantes que faisoient naître entre elles l'ardeur du gain et l'ambition de supplanter ou d'affbiblir des rivales.
Pisc et Gènes n'avoient pas encore obtenu de l'autorité impériale les concessions qui complétèrent leur indépendance et leur donnèrent le véritable caractère d'états souverains, que déjà elles mesuroient leurs forces sur mer. Bientôt unies pour conquérir la Sardaigne, à peine elles ont réussi qu'elles se disputent l'île conquise 4 ; et cette guerre, qui se termine par une alliance pour aller détruire et piller les établissemens des Sarrasins en Afrique 5 , ne tarde pas à recommencer par des rivalités de commerce.
Ce fut surtout à l'époque où les premiers succès des croisés en Palestine apprirent aux villes maritimes de la Méditerranée les avantages qu'elles pouvoient tirer de cet événement, que l'ardeur du gain excita plus vivement leur animosité. Les Pisans et les Vénitiens y préludèrent au moment même où Jérusalem tomboit au pouvoir des chrétiens c . Oubliant qu'elles dévoient servir une cause commune et que les croisés attendoient leurs secours, les Hottes de ces deux villes se disputèrent à qui
1 Sandi , Storia civile Vencziana, Iib. v, cap. xv, pag. 848. — * Traite de HCâ , ap. Marin , t. IV, pag. 363. — 3 Villani, Iib. vu , cap. exuv, ap. Murât. Rerum liai. Script, t. XJII , col. 338. — * Bencdi Immol. Comm. ad Danti comad. ap. Murât. Antiq. liai. 1. 1.", col. 1089. — s Sigonius, De regno Italia , Iib. vm. — • Dandolo, Chron. Vcnet. ap. Mural. Rerum Ital. Script, t. XII, col. 956.
INTRODUCTION. xlv
empêcheroit l'autre d'arriver la première ». Depuis ce moment, les deux siècles dont je trace le tableau offrent une suite de guerres commereiales entre Pise, Gènes et Venise, interrompues seulement par quelques trêves, si tant est qu'on puisse dire qu'il y avoit des trêves lorsque fa piraterie s'exerçoit en tout temps, jusque sur les alliés, et que chaque gouvernement n'avoit aucun moyen de répression contre ses propres sujets. Cette situation étoit compliquée par les hostilités fréquentes de ces villes avec l'empire grec, où chacune cherchoit à obtenir des avantages, et dont chacune essayoit de se venger quand ifs lui étoient enlevés ou refusés.
«Lors même que ces villes ne se disputoient pas à force ouverte l'empire de la mer, ou que des trêves paroissoient assoupir leurs querelles, elles cherchoient à créer, chacune dans son intérêt, une sorte de droit exclusif sur les portions de mer qui les environnoient. Venise se prétendoit souveraine de l'Adriatique 9 ; Gènes, du golfe de Ligurie 3 . Elles établissoient, par tous les moyens que la force ou l'adresse leur permettoit d'employer, une sorte de protectorat sur les navigateurs des villes moins puissantes. Marseille elle-même, qui, jusqu'à l'époque des prétentions de Charles d'Anjou sur le royaume des Deux-Siciles , avoit rarement pris part aux guerres maritimes et s'étoit bornée à faire respecter par les Génois l'indépendance de son pavillon, ne sut pas toujours se défendre de cette ambition 4 .
On conçoit combien , dans cette variété d'intrigues et de révolutions, les opérations de ces villes avoient de mobilité.
Jusqu'aux croisades, les Vénitiens avoient eu avec l'empire grec des rapports de déférence et de dévouement qui sembloient être plus ceux de vassaux que ceux d'alliés; ifs furent même peu favorables aux premiers croisés, contre lesquels les Grecs conçurent promptement des défiances et des inimitiés secrètes : mais, du moment où ils virent la possibilité que des ports de la Syrie fussent ouverts à des rivaux, ils ne gardèrent plus de ménagemens envers le souverain de Constantinople. Celui-ci menaça de révoquer leurs privilèges; ils se vengèrent en travaillant à lui enlever les îles de l'Archipel qui étoient le
1 Nnyagiero, Storia Veneziana , ap. Murât. Rerum Ital. Script, t. XXIII, col. 963. -~ * Sarpi, Del dominio del mare Adriatico , Venez. 1686. — 3 Burgi, De dominio reipuil. Genuenaisinmari Ligust. Rom. 1641.— « D. Vaisselle, Uitt. de Languedoe,t. III, pag. 631 .
xlvj INTRODUCTION.
plus à leur convenance Mais, après plusieurs années "d'hostilités, un nouveau danger pour leur commerce changea leur politique. Le roi de Sicile vouioit envahir le Péloponnèse : Venise prévit tout ce qu'elle auroit à perdre si le siège des plus belles manufactures tomhoit entre les mains d'un prince actif et entreprenant; elle saisit l'occasion de se réconcilier avec les Grecs pour se réunir à eux contre ce redoutable rival *.
Les alliances ou les suspensions d'hostilités qui survenoient entre ces villes, étoient toujours dictées par l'intérêt à combattre une rivale, et ne duroient pas plus long-temps que le motif qui les avoit produites. Pise et Gènes soutenoient depuis quatorze ans une guerre acharnée à l'occasion de la Corse : la crainte de voir refleurir le commerce d'Amalfi sous la protection du roi de Sicile, l'espoir d'anéantir eette ancienne ville, Mes rapprochèrent; et lorsque ce but eut été atteint, le désir de contre-balancer la puissance de V enise les porta à former une ligue offensive et défensive 3 . Cette alliance fut promptement rompue, et des guerres sanglantes entre les deux républiques y succédèrent. Mais, lorsque Charles d'Anjou voulut faire valoir ses prétentions sur le trône des Deux-Siciles, Pisc et Gènes, redoutant tout ce qui pouvoit en résulter pour la prospérité et l'extension du commerce de la Provence, oublièrent leur haine invétérée, et s'unirent au rivai de Charles d'Anjou, qui leur promettoit des privilèges. A peine la catastrophe de 1282 , qui détruisit les' espérances du prince français, eut-elle dissipé leurs craintes, qu'un prétexte futile les arma de nouveau l'une contre l'autre , et cette guerre fut portée à un point qui mit Pise à deux doigts de sa perte 4 .
La politique de Venise lui dictoit de ne pas laisser entièrement anéantir une république contre laquelle elle-même avoit soutenu des guerres, mais que plus souvent elle avoit secondée contre celle de Gènes. Elle se préparoit à secourir les Pisans; l'orgueil des Génois, excité par leurs derniers succès, et l'avidité de leurs corsaires, prévinrent la déclaration de guerre dont ils étoient menacés : les combats acharnés qui en furent la suite mirent Venise elle-même en danger.
I^Cinnamus, De rébus ge*tis Manuel, pag. 164 elseqtf.— * Traité de 1147, cite par Marin, t. III, pag. j7 ctsuiv. Fazcllo, Z)«; rebus Siculi*,dec. H.lib. vu, cap. m.— 3 Traité de li08,ap. Lmni , Deticiœ erutl. 1. 111 , pag. 869. — » Calïaro , ap. Mui at. lier. hat. Script, t. VI , col. 409.
INTRODUCTION. ïlvij
Tout faisoit ombrage à ces républiques jalouses : dès qu'une d'elles s'apercevoit que sa rivale avoit obtenu quelques avantages dans un pays, elle n'épargnoit rien pour les lui faire perdre, ou du moins pour en obtenir de semblables. Un état nouveau, qui leur paroissoit pouvoir prendre quelque part à leurs bénéliees commerciaux, étoit à l'instant l'objet de leurs hostilités. En 1 160, on voit Pise se liguer avec Florence, contre laquelle un jour elle devoit soutenir tant de luttes sanglantes et fatales pour empêcher Lucques de construire un port, et bientôt son intérêt lui dicte de s'allier avec cette même république de Lucques, de peur qu'elle ne s'unisse avec Gènes. De son côté, Gènes, déjà maîtresse d'une partie du littoral voisin de la Provenoe, essayoitde s'emparer de Nice pour étendre sa domination jusqu'au Var.
Le même intérêt guidoit ces villes, lorsqu'elles prenoient part à quelques-uns des événemens qui se rattachoient au système politique de l'Europe. Si les Pisans emploient leur influence pour favoriser l'élection du roi de Castille à l'empire, ils obtiennent de lui, et sans doute, comme dans bien d'autres circonstances, ils s'étoient fait promettre à l'avance des privilèges dans ses états héréditaires '. Lorsque, vers le commencement du xn. e siècle, l'empereur d'Allemagne et celui d'Orient se disputent l'influence en Italie, Pise et Gènes prennent le parti du premier, parce que Venise est alliée au second. Venise s'en venge, en faisant exclure ses rivales des ports de l'empire grec et de la Sicile. Bientôt, lorsque, victimes des défiances de leur allié, les Vénitiens -sont eux-mêmes exclus des ports de l'empire grec*, les Pisans et les Génois héritent de leurs privilèges 3 , qu'ils perdent promptement, parce que la puissance maritime de Venise intimidoit les Grecs, et qu'ils tiroient peu d'avantages (Tune alliance avec les deux autres républiques, trop foibles et trop divisées d'intérêts pour leur être utiles 4 .
Lorsque les factions des Guelphes et des Gibelins déchirent l'Italie , les villes maritimes n'ont qu'une règle constante dans le choix du parti qu'elles veulent servir, c'est de fai"c le contraire de leurs rivales. Gènes est pour les papes, parce que Pise est
• Lunig, Coel. ital. dipl. t. I.", col. 1066. — * Navagiero , S t.. via Venez, ap. Murât, t. XXI II, col. 974. — * Diplôme de 1 17i, cite par Fanucci, t. II, pag. 63. — 4 Nicetas Choniates, Annal. MantuL Cornue n. lib. v. Cinnamus, Hittor. lib. vi, cap. x.
xlviij INTRODUCTION.
pour fes empereurs. Dans la suite, Gènes, par haine contre Charles d'Anjou, chef du parti Guelphe, se déclare pour les Gibelins '.
C'est aussi sous le rapport de leurs intérêts commerciaux que leurs ennemis, qui connoissent les secrets de leur politique, les attaquent: l'empereur fait révolter les contrées soumises à Gènes ou alliées avec elle ; le pape soulève la Sardaigne contre les Pisans.
Plus d'une fois les engagcmcns que ces villes prenoient avec des souverains dont ii ne leur ctoit pas facile de deviner les projets ultérieurs , les jetaient dans des embarras dont leur adresse ne réussissoit pas toujours à les dégager. L'empereur Henri VI, qui projetoit la conquête de la Sicile, engagea dans ses intérêts Gènes et Pise, alors en état réciproque d'hostilité; il promettoit à chacune des privilèges exclusifs dans les ports qu'il se proposoit de conquérir 9 : mais à peine a-b-il réussi, qu'il enlève les richesses de la Sicile, anéantit les manufactures, et ses alliées, réduites à d'inutiles diplômes de concession, se font la guerre, chacune accusant l'autre de l'avoir trompée 3 .
Souvent la destruction d'une ville rivale, son exclusion du commerce chez la puissance assistée, est la principale de leurs conditions. Ainsi, en 1137, les Pisans, alliés de l'empereur Lothaire contre le roi de Sicile, pillent Amalii 4 ; en 1156, ils obtiennent , par leur soumission à l'empereur Frédéric , que les navigateurs de Provence et de France soient exclus des ports des Deux-Siciles 5 . En 1257, Pise et Venise, liguées contre Gènes, réduisent en cendres les établissemens que cette ville avoit dans la Syrie, donnant ainsi aux Francs de ce royaume le triste spectacle de leurs auxiliaires acharnés à se détruire, et aux musulmans l'espoir de reprendre un pays qui n'avoit que de tels défenseurs 6 .
Gènes, comme on l'a vu, ne tarda pas à en tirer une éclatante vengeance; pour atteindre ce but, elle surmonta le préjugé le plus puissant qui existât à cette époque : elle s'allia à un empereur schismatique, et depuis long-temps condamné par l'église 7 , contre un monarque protégé par l'autorité papale , et , dans
I Caffaro, ap. Murât. Rerum liai Script, t. VI, pag. 555 et 556. — * Diplôme de 1 103, cite par Fanucci, t. Il, pag. 154 — 3 Murât. Annah dltalia, t. VII, pag. 86. — * Chron. Pi*an. ap. Murât. Rerum ftal. Script, t. VI. Chron. ined. ap. Fanucci, t. I. cr , pag. 847. — 8 Dipl. ann. 1 169, ap. Murât. Antiq. Ital. medii ttvi, t. IV, col. 35.1. — 0 Murât, ubi supra, t. IV, col. 403 et seqq. — " Labb. et Coss. Collectio Concil. t. IX , pag. 998.
INTRODUCTION. xIÎX
l'orgueil d'un succès si inespéré , elle ne cessoit d'exciter à la révolte les îles qui étoient restées aux Vénitiens.
Les resscntimens de ces républiques ne tardoient jamais à disparaître, lorsqu'une concession commerciale leur étoit offerte. Ainsi les Vénitiens consentirent en 1 175 à ne plus inquiéter les Pisans dans f Archipel, au moyen d'un droit que ceux-ci s'obligeoient à 'payer sur les marchandises qu'ils transporteroient l . Quelque mécontens que fussent les Pisans de la révolution qui avoit mis en 1204 un prince de Flandre sur ie trône de Constantinople, ils s'empressèrent de l'assurer qu'ils ne lui étoient pas moins dévoués que les Vénitiens, que s'ils ne favoient pas servi de leurs armes, ils (voient formé des vœux pour lui, et conclurent en demandant d'être admis dans ses ports *. On a vu que, de leur côté, lorsque le rétablissement de l'empereur grec eut rendu les Génois tout-puissans dans Constantinopie, les fiers Vénitiens firent des soumissions 3 pour être tolérés dans un pays à la propriété duquel leur doge conservoit encore des prétentions dans ses titres fastueux.
L'insubordination des sujets envers des magistrats tour à tour élevés ou renversés par les factions populaires mettoit souvent les gouvernemens de ces républiques turbulentes dans les plus fâcheuses positions envers des souverains qu'une saine politique leur commandoit de ménager. Ainsi , lorsqu'après une exclusion de quelques années des ports de l'empire grec Pise obtint en 1192 la faculté d'y faire le commerce, un grand nombre d'armateurs pisans continuoient des hostilités sur les côtes du Péloponnèse, et la réponse des magistrats aux plaintes de l'empereur atteste , si ce n'est l'impuissance où ils étoient de se faire obéir, du moins leur adresse à éluder une difficulté
Presque toujours enfin les guerres entre ces villes comraençoient par des querelles que l'avidité du gain excitoit entre les particuliers dans les ports où ils étoient admis. Ainsi une guerre sanglante entre Pise et Gènes venoit à peine d'être terminée par l'entremise du souverain pontife, qu'elle se ralluma en 1161 par suite des violences que les Pisans exercèrent contre les Génois à Constantinopie \
1 Traite cite par Marin , t. III , pag. 1 63. — * Documens cites par Fanucci , t. II , pag. Si 1 et suir. — » Voir la note 1 de la pagexib'j. — 4 Documens cites par Fanucci , t. II, pag. 158, 160, 161 et 169. — * Folie ta, Genuens. Hist. ap. Gronov. Tkesaur. antiq. et hist. Ital. t. I.", col. 967 et 968. Caffaro, Ann. Gen ap. Murât. Herum liai. Script, t. VI, col. 980.
I INTRODUCTION
Toutefois , ni les deux causes que je viens de développer, ni même les pillages que les commercans européens eurent souvent à supporter de la part des peuples barbares qui se succédoient sur les rivages de la mer Noire et de la mer d'Azof , n'interrompirent point les progrès toujours croissans du commerce maritime.
Après avoir essayé de faire connoître les lieux d'où provenoient les marchandises étrangères destinées à ia consommation de l'Europe, les voies par lesquelles ces marchandises arrivoient entre les mains des commercans pour être ensuite répandues partout où ïe besoin s'en faisoit sentir, H n'est pas sans importance d'examiner par quels moyens ils pouvoient ies acquérir.
Dans les temps anciens, les navigateurs dont l'industrie étoit consacrée à l'approvisionnement de Rome, alioient chercher les marchandises dans les lieux de production. Ils les soldoient en métaux précieux, et l'on n'a point encore oublié les plaintes de Pline sur l'épuisement du numéraire de f empire, qu'il attribuoit à cette cause ».
Si les premiers Européens qui formèrent des relations avec l'Asie au moment où le commerce sortit du long sommeil dans lequel la barbarie l'avoit plongé, eussent été réduits à suivre le système des anciens , d'assez grands obstacles auroient pu s'opposer au succès de leurs entreprises. On est assez généralement d'accord sur l'extrême rareté des capitaux à cette époque. Peut-être néanmoins ce que beaucoup d'écrivains ont appelé rareté n'étoit pas autre chose, dans une grande partie de l'Europe, que le défaut de circulation , résultant du manque d'industrie, ou du peu de sûretés qu'offroient les emprunteurs; et si cette réflexion est fondée, il seroit possible de reconnoître que, dans les pays où l'agriculture et l'industrie avoient fait quelques progrès, il y avoit une circulation de numéraire assez abondante pour qu'une partie des marchandises asiatiques ait pu être soldée en métaux.
Mais, en générai, les commercans européens n'ailoient point chercher ces marchandises dans les lieux de production ; elles étoient apportées par l'effet de négociations ou d'opérations intérieures dans les ports où ils venoient en faire l'acquisition.
1 Plin. Hisior. natur. Ub. xu, cap.«vm.
INTRODUCTION. Ij
Tout paroît démontrer qu'ils s'en procuroient la plus grande partie par des échanges, ou, ce qui est la même chose, avec le prix d'objets apportés de l'Europe ; on a même la preuve que , dans les cas, assez rares, où des commerçans européens aiioient directement faire des achats dans les lieux de production, Hs portaient avec eux des objets d'échange ». II est donc utile d'indiquer en quoi ces objets pouvoient consister.
Jusqu'aux croisades, l'empire grec fut le plus grand consommateur des marchandises asiatiques, et alors aussi l'industrie y produisoit une grande quantité de choses propres aux échanges. Ces choses, de peu de valeur intrinsèque et recevant presque tout leur prix du travail, étoient vivement désirées par les ha*, bitans demi-barbares des rivages de la mer Noire, qui offraient en retour des grains, des pelleteries, des bois de construction, et d'autres semblables matières dont leur pays abondoit.
J'ai exposé plus haut par quelles causes les Grecs furent privés d'un commerce si lucratif de sa nature. Les Vénitiens et les autres navigateurs de la Méditerranée , qui s'en emparèrent, s'occupèrent sans relâche des moyens de f étendre à toutes les parties de l'Europe; et partout où ce goût des marchandises asiatiques pénétra, il fallut bien trouver les moyens de le satisfaire.
Le premier besoin des hommes est sans doute de cultiver la terre pour lui demander leur subsistance; mais , en se civilisant , ils éprouvent des besoins secondaires, auxquels il ne leur est possible de pourvoir que par l'échange du superflu de leurs produits agricoles. Toutefois ces moyens trouvent promptement leurs limites; l'industrie manufacturière, dont les créations nè connoissent, en quelque façon, point de bornes, pouvoit seule suppléer à l'insuffisance des premiers moyens d'échange.
Pendant les siècles précédens, la fabrication d'objets d'utilité commune avoit été limitée en Europe aux besoins locaux. Des obstacles souvent insurmontables s'opposoient à l'établissement de manufactures dans lesquelles on auroit fabriqué des objets destinés à être envoyés au loin. Le petit nombre des communications, leurs difficultés et le défaut de correspondances, laissoient chaque partie du territoire dans l'ignorance de leurs
1 M. Polo, iib. i, cap. I. Pegolotti, ap. Pagnini, Delta décima, t III, pattim.
Uj INTRODUCTION.
besoins mutuels. Le xn. e siècle, et surtout le xni.% furent l'époque d'une grande révolution sous ce rapport.
Commerce Pour ne parier en ce moment que de l'Italie, dont H est temps «itiiie. Refaire connoître le commerce particulier et intérieur, ce pays étoit dans la double position que je viens d'indiquer.
D'une part, la Lombardie, la basse Italie, la Sicile surtout, trouvoient dans la richesse de leur sol un excédant considérable au-delà de ce qu'exigeoit la consommation de leurs habitans j de l'autre, un nombre infini de villes disséminées sur les côtes et présentant les points les plus favorables au commerce maritime étoient, par leur peu d'étendue ou ia stérilité de leur territoire , dans l'impossibilité de recueillir ce qui étoit nécessaire à leur subsistance. Quelques-unes y avoient, il est vrai, suppléé par d'utiles acquisitions : ainsi la Corse fournissoit aux Génois, la Sardaigne aux Pisans, une assez grande quantité de denrées, de bois de construction et d'autres matières premières. Les Vénitiens avoient aussi conquis la Dalin a tic et plusieurs îles vers l'Archipel. Mais les produits de ces étabiissemens étoient trop foibles et trop précaires pour suffire à une consommation dont fimportan ce, liée à ia sûreté et à l'existence de Tétat, avoit exigé la création de magistrats spéciaux; ils y suppléoient par les grains étrangers, principalement par ceux de ia Sicile «.
Les villes d'Italie, et Venise surtout, comprirent que l'industrie manufacturière pouvoit seule créer les moyens d'échange qui étoient nécessaires pour satisfaire à leurs propres besoins et pour se procurer les marchandises asiatiques, dont le commerce étoit dans leurs mains 9 .
Une de leurs plus importantes opérations dans ce genre fut la fabrication de la soie, dont les Italiens tirèrent d'abord la matière première de l'Egypte, des îles de la Grèce, du Péloponnèse et de l'Italie méridionale 3 . Cette industrie, acquise par l'empire grec au vi. e siècle, avoit enrichi plusieurs de ses provinces et retardé sa décadence. Les guerres que les rois de Sicile soutinrent, vers le milieu du xn. e siècle , contre les empereurs
1 Traite des Vénitiens avec le roi de Sicile de 1175 «p. Marin, t. III, pag. SOI.— » Filiasi, Soggio suif antico commercio de Venexiani, pag. 133 etseqq. — * Murât. Antiq. Ital. medii *»«'* t. II, col. 406.
INTRODUCTION. tiij
d'Orient, leur procurèrent l'occasion de f enlever au Péloponnèse , d'où ils transportèrent à Palerme un grand nombre d'ouvriers K La fabrication des étoffes de soie s'étendit prompteroent à ritalie continentale. On croit communément que c'est à Lucques que cette industrie fut d'abord exercée ; mais il est probable que les Génois et les Pisans la connurent aussi dans le xn. e siècle *. Les Vénitiens, si l'on ajoute foi à quelques historiens, ne s'y exercèrent qu'au xiv. c siècle , lorsque des familles de Lucques, exilées par l'effet des guerres civiles, y portèrent cette industrie. H est difficile de s'arrêter à cette opinion, lorsqu'on voit qu'un statut de 1248 interdisoit le commerce de la soie à ceux qui étoient chargés de percevoir les droits de l'état sur les fabricans 3 ; ce qui suppose, non-seulement que cette " industrie existoit alors à Venise, mais encore qu'elle étoit assez avancée, et par conséquent assez ancienne pour n'être pas découragée par des taxes au profit du trésor public.
En effet, les Vénitiens, depuis long-temps en relations avec l'empire grec, étoient trop habiles pour n'avoir pas cherché à s'emparer d'une si précieuse industrie. Ils durent en saisir l'occasion à l'époque où la mauvaise administration de l'empereur Manuel cessoit de protéger et décourageoit les fabriques du Pélo-; ponnèse 4 ; ils durent surtout profiter du temps où la révolution de 1204 leur donna la souveraineté des pays les plus industrieux de la Grèce, pour se hâter de recueillir les fruits d'une entreprise dont le succès ne pouvoit être durable.
L'adresse et l'esprit commercial des Italiens ne s'arrêtèrent pas là. Un grand nombre de villes, parmi lesquelles Florence tient évidemment le premier rang 5 , Corne, Brescia, Bologne, Mantoue, Vérone, Pérouse, et beaucoup d'autres qu'il seroit trop long de nommer 6 , se livrèrent à la fabrication des étoffes de laine, dans laquelle la France méridionale les avoit devancées 7 . En perfectionnant ce genre d'industrie, les Italiens atteignirent deux résultats avantageux pour leur commerce. Ils faisoient venir des pays étrangers, où les procédés de fabrication
1 Murât. Antiq. /te/, t. II, col. 406. — * Otto Frisingeniis , /)c rébus gestù Frtderici , lib. n, c»p. xxih. — * Maria, t. III , pag. «86. — * Nicetu Chwniat. Annal, imper. Manuel. Comnen. lib. VII, cap. iv. — * Ricci , Notifie storieke delta ckiese forentine , t. IV, pag. f&7. Pagnini, Délia décima, t II, lib. IV, cap. il. Tiraboschi , Veterum HumiUatorum monumenta, 1. 1.*', pag. i«7. — « Mural. Antiq. liai i. 11, col. 665 et teqq. Pegolotli, ap. Pagnioi, U 111 , pag. 11», 141, 14», 149 > Fanucci, Storia &c, t. II, pag. 81 et 89.
étoient encore imparfaits et la main-d'œuvre à vil prix, les draps grossiers qu'on y fabriquoit, et les offraient à la consommation du peuple à un prix très-modéré, tandis qu'ils exportoient les beaux draps, dans le prix desquels la main-d'œuvre surpassoit infiniment la matière, ce qui assurait un bénéfice considérable au pays.
Les Vénitiens avoient même établi des fabriques dans les pays étrangers où la matière première se trouvoit en plus grande abondance K Ils transportèrent dans leur ville l'art de fabriquer le verre 9 , connu dans l'empire grec , et surtout à Tyr, où cette industrie ancienne étoit encore florissante au temps des croisades s . La peinture sur verre avec l'huile de lin 4 , dont on a souvent attribué la découverte à un Allemand du xv. e siècle, étoit exercée a Venise 5 dès le xn. e
Toutes les branches d'industrie connues à cette époque enrichissoient cette ville 6 ; et l'on peut dire qu'elle étoit le centre du commerce de l'Italie, comme l'Italie en étoit presque exclusivement le lien entre l'Europe et les deux autres parties du monde. Les commerçans de tous les pays y avoient leurs établissemens sans distinction de nation et même de religion, à f exception des Juifs , qui paraissent y avoir été admis avec peu de faveur 7 .
Le commerce du sel, qui acquit à Venise une telle importance qu'on créa des magistrats spéciaux pour le surveiller, devint en peu de temps une des branches les plus considérables de ses échanges avec les étrangers 8 . II paraît que les Génois s'y livrèrent aussi 9 , et sans doute ils lui donnèrent plus d'extension lorsqu'ils furent devenus presque maîtres de la mer Noire , d'où l'on en tirait une grande abondance.
La fin du xit<* siècle et le cours du mu.' présentent un phénomène remarquable sous le rapport des développemens et de l'extension de l'industrie en Italie.
La plupart des villes qui avoient long-temps combattu pour leur indépendance l'avoient obtenue; et cette liberté, source de
1 Marin, t. IV, pag. 960. — * Sanuto, Vite dti ducki di Venetia, ap. Murai. Rtrum liai Script, t XXII, col. 959. Dandolo, ap. Harat. Uni. t. XII, col. 390. — » Guill. de Tjr, lib. ut, cap. ui. — 4 Murât. Antiq. Ital. t. U , col. 359.— * Marin, t. 111 . pag. 3*7. — * Pegolotti, ap. Pagnini, t. III , pag. 130 et passtm. — 7 Filiaai , Saggio mil' antieo comme rao Hti Vtneziani, pag. 61, 69, $5.— . • Marin, t V, pag. 49 et teqq- — 9 Trmite's de 1 399 et de 1 340 , avec le marquis de Carreto, ap. Dumont, t. 1", part. I, pag. 977, et part, il, pag. 199.
INTRODUCTION. Iv
mille dissensions intestines ou de guerres étrangères, étoit devenue pour elles un bien qu'elles ne pouvoient supporter, et un mal auquel il n'étoit pas facile de remédier, dans un temps où les excès de la démocratie n'étoient pas moins redoutables que ceux de la tyrannie. Des révolutions et des malheurs de tout genre agitèrent et désolèrent la plupart de ces républiques, et cependant, loin d'arrêter les progrès de l'industrie, on diroit quelles contribuèrent à les étendre. L'importance des guerres que ces villes avoient à soutenir ne permettoit plus de s'en tenir, pour la défense de l'état, à des armées nationales : il fallut solder des milices; et bientôt, la force respective s'évaluant moins d'après le courage et le nombre des citoyens que d'après la richesse de l'état qui permettoit de soudoyer des troupes, le commerce devint le seul moyen de se procurer cette richesse.
Les divisions intestines ne cessoient ou plutôt n'étoient suspendues un instant que par la proscription du parti vaincu ; et les bannis, obligés de chercher asile sur une terre étrangère, y portaient leur industrie. On verra dans la suite qu'à la fin du xiii.* siècle il n'étoit pas une partie de l'Europe où l'on ne trouvât des Italiens qui, sous toute sorte de dénominations, y faisoient le trafic. Les premiers qui avoient ainsi quitté leur patrie ne l'avoient fait que par suite des guerres civiles : les profits qu'ils se procuroient dans les pays étrangers ne tardèrent pas à être enviés , et leur exemple à être imité par ceux qui n'avoien t d'autres motifs pour s'expatrier que l'exercice du commerce.
On voit par ce peu de mots combien de richesses durent s'accumuler dans les villes que leur position rendoit intermédiaires de tous les échanges. En ce qui concernoit les transports maritimes, Venise, Pise et Gènes tenoient le premier rang ; mais Venise l'emportoit sur ses deux rivales. Nonobstant les événemens de guerre, dont l'effet fut quelquefois de donner aux Génois une prépondérance apparente et momentanée sur les Vénitiens, ces derniers conservèrent toujours et la puissance la plus solide et l'influence la plus grande sur les affaires et le commerce de l'Italie. Depuis le moment où la paix de Constance eut pour résultat de diviser ce pays en une foule de petits états indépendans presque toujours en guerre, Venise, par la conduite ferme et suivie de son gouvernement, non
Ivj INTRODUCTION.
moins que par ses richesses, eut une véritable supériorité sur les autres républiques.
Toutefois ces trois villes ne furent pas les seules en Italie qui prissent part au commerce. Tous les ports disséminés sur les cotes de cette péninsule concouroient au mouvement général.
Ravenne, qui avoit précédé Venise dans cette carrière, et qui bientôt fut éclipsée et même opprimée par elle 1 , eut encore , dans les xn. c et XUI.* siècles , une navigation assez importante ».
Le commerce maritime (TAncône n'étoit pas moins ancien ; elle le conserva plus long-temps. Le nom de cette ville est mêlé souvent dans les récits des guerres que la rivalité des grands états faisoit naître 3 .Un document de 1257 prouve qu'elle jouissoit dans la Palestine de privilèges semblables à ceux qui avoient été accordés à Venise, Pise et Gènes 4 ; mais on voit par cet acte que pendant long-temps elle avoit été trop foible pour les obtenir, et que ses navigateurs faisoient le commerce sous la protection des autres états. A la fin du xm. c siècle, les navires anconitains fréquentoient File de Chypre, et son port servoit à l'exportation de tous les objets que produisoit l'industrie de Florence : *.
Sienne, avec son port de Télamon aujourd'hui presque inconnu, offroit aussi à ces mêmes Florentins les moyens d'exporter leurs produits manufacturés, lorsque les guerres leur ôtoient la ressource du port de Pise ou de celui d'Ancône c .
Lucques avoit aussi un port dontla construction excita d'abord la jalousie de Pise; mais, les deux villes s'étant ensuite alliées, un traité commun de 1 185 leur avoit assuré des privilèges dans les îles Baléares 7 .
Tous les ports de la basse Italie, Naples, Amalfi, Otrante, Brindes, prenoient aussi une part secondaire au commerce maritime 8 , et, soumis ainsi que la Sicile au même souverain, jouissoicnt dans les pays étrangers de quelques avantages que
* Dandolo, Ckron. Venet. ap. Murât. Rerum Irai. Script, t. II, col. 363. — » Doniron, Vita Mathildis, ap. Mural. Rerum liai. Script, t. V, col. 376. — 4 Nicetas Choniat. Ann. Manuel. lib. VI, pag. 131. — 4 Pauli, Cad. dipl. del S. M. ord. Gerosolymit. num. 138. — 6 Pcgololti, ap. Pagnini, t. III, pag. 35, 51, 60, 96, 153 et auiv. — 6 Pagnini, Délia décima, t. I. tr , pag. S8. — 7 Privilège «le 1185, cite' par Fanucci , t. II , pag. 114.— ' Pcgolotti , ubi suprà, pag. 37. Le voyage d'A»colin, cite' dam la note l de la page xxxiv, nomme les navires de la Pouilic parmi «eux qui commerçoient en k-v pie.
INTRODUCTION. Ivif
ces derniers avoient stipulés *• La Sicile avoit joint ia culture du sucre a à celle de la soie , dans laquelle on a vu qu'elle avoit précédé le reste de f Italie.
La distribution des marchandises italiennes ou étrangères pour les besoins locaux, et leur direction dans les pays voisins où elfes ne pouvoient arriver que par des voies de terre, étoient, pour les villes qui n'avoient ni navigation , ni industrie manufacturière , un moyen de participer aux profits du commerce 3 .
On a vu, t. I. er , page ïxxviij, que les relations de Venise avec la Lombardie par les fleuves qui traversent cette contrée et tombent dans l'Adriatique , étoient anciennes 4 . Lorsque je parierai du commerce de l'Allemagne, je serai encore amené par la nature de mon sujet à indiquer comment celui de l'Italie , de Venise surtout, s'étendit de ce côté.
L'établissement des foires dans les grandes villes, et même dans les lieux moins considérables, mais avantageusement situés, devint pour l'Italie un moyen de rendre plus actifs la circulation et le débit des marchandises. Venise et ses rivales en établissoient non-seulement dans leur territoire , mais encore dans les états étrangers, où elles ne manquoient jamais de s'en faire accorder la faculté 5 . Leurs commerçans achetaient aux pays agricoles le superflu des productions de la terre; aux pays manufacturiers, celui des produits de l'industrie : dans les premiers, ils donnoient en paiement des objets manufacturés; dans les autres, les denrées dont on avoit besoin: ils profitoient de tous les excédans et de tous les bénéfices des échanges, et s'en servoient pour se procurer les marchandises asiatiques dans l'Egypte et sur les côtes de l'Afrique septentrionale.
Les métaux précieux achevoient de solder ce que la consommation toujours croissante ne permettoit plus de balancer par les seuls échanges des productions naturelles et industrielles.
Ce que je viens de dire du commerce intérieur et de i'indus-
1 Privilège de 1 160, «p. Balut. Miseellanea , t. VI, png. 194, constatant rétablissement de consuls siciliens en un grand nombre de pays. Traite avec l'Egypte de 1830, ap. Leibnitz, Cod. jur. gent. dipi t. I.", pag. 13. Pegolotti , ap. Pagnini, t. III, pag. 33, 101 , 179 et 184. — * Murât. Antiq. Ira! medii avi, t. IV, col. 908. — s Murât, ubi suprà, t. II, col. 865 et seaq — * Privilège d'Othon de 799, cite' par Dandolo, ap. Murât. Rerwm liai. Script, t. XII, col. 983. — » Privilège d'Alexis Comnène de 1800, cite' par Marin, t. III, pag. 851. On trouve les mêmes concessions dans les privilèges que j'ai déjà eu occasion de citer.