‹ Tableau du vieux ParisChapitre 104 sur 138 · Tableau de Paris, 1782, t. IV, ch. xxv · texte numérisé non relu

Tableau de Paris, 1782, t. IV, ch. xxv

ET

l’hotel de bourgogne en plein vent

LB TRIO DE LA PORTE SAINT-JACQCBS «AULT1ER-8AROUIU.B, OROS-aUIIXAUMB ST TURLUPIN.

Il y avait une fois, dans les dernières années du XVI* siècle, trois garçons boulangers du faubourg Saint-Laurent, unis d’étroite amitié, gais compagnons et grands partisans des joyeox passe-temps du théâtre. Or, justement leur genre favori s’en allait peu à peu. Les soties, les plaisantes moralités des confrères de la Basoche et des Enfants sans souci avaient disparu, Témoins de la décadence de la farce, ils résolurent de s’en faire les conservateurs et de la régéné-

320 LES KAKCEURS DE LA RLE.

rer. Voilà donc nos trois camarades qui jettent aux orties le tablier blanc des mitrons, et qui s’en vont héroïquement louer un petit jeu de paume à la porte Saint-Jacques, ou plutôt près de l’Estrapade. La caisse n’était pas riche d’abord ; aussi l'entreprise s’en ressentit-elle. Le luxe des décors se bornait à des voiles de bateau peintes, que nos amis adaptaient, tant bien que mal, à leur théâtre portatif. C'était tout, et c’était assez. En effet, ils se trémoussèrent si bien sur cette maigre scène que le public ne tarda pas à accourir, et une fois venu, il ne s’en alla plus. Du reste, il n’en coûtait que deux sols six deniers pour se dilater amplement la rate à ce spectacle inénarrable, qui recommençait deux fois par jour, d’une heure à deux pour MM. les écoliers, et le soir pour le vulgaire.

Ces trois garçons boulangers étaient Hugues Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand, autrement dits de leurs noms de guerre : Gaultier-Garguille, Gros- Guillaume et Tuiiupin.

Ce furent de vaillants farceurs et des bouffons homériques. Pendant un demi-siècle à peu près ils amusèrent tout Paris; ils furent les maîtres de Molière, et la calomnie a même accusé l’auteur du Misanthrope d’avoir acheté les manuscrits du second à sa veuve, pour en faire son profit ‘.

1. Somaize, préf. des Véritabl. prétieuses. Ce qui est beaucoup plus sûr, c’est que Molière qui ne dédaignait rien, et

Chacun s’était choisi son rôle spécial dans les parades qu’ils jouaient en commun : Gaultier-Garguille, presque toujours grimé en vieillard, faisait le savant, le maître d’école, ou simplement le maître de maison; Gros-Guillaume ne parlait que par doctes sentences, comme Sénèque ou Sancho; Turlupin, qui a eu l’honneur de donner son nom à un genre, avait adopté le type d’un valet, d’un intrigant, d’un filou; et la combinaison de ces trois rôles formait le plus grotesque amalgame, dont la lecture de leurs farces ne peut suffire aujourd’hui à donner une idée : il y faudrait la voix, les gestes, les grimaces de ces merveilleux baladins.

Gaultier-Garguille était né en Normandie, probablement vers 1574. En effet, nous savons qu’à sa mort, il fut remplacé à l’Hôtel de Bourgogne, où nous le verrons entrer tout à l’heure, par Guillot-Gorju, dont l’apparition sur cette scène remonte à l’année 1634; et d’un autre côté, Sauvai nous apprend ‘ qu’il avait soixante ans lorsqu’il mourut, ce qui reporte approximativement sa naissance à la date que nous avons indiquée. Du reste, ce ne sont pas seulement les incertitudes, ce sont les contradictions qui

qui avait été le spectateur assidu des comédiens populaires, s’est quelquefois ressouvenu des farces du burlesque trio. On retrouve dans le Bourgeois gentilhomme quelques traits d’une de leurs pièces, rapportée par les frères Parfaict (t. IV, p. 260-263'.

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