ROBINETTE
Je n’ay ny beauté ny vertu;
Cela vous plaît à dire,
LES FAHCEUns DE LA DUE.
Portez vos beaux discours ailleurs, Car je n'aimons pas les railleurs.
OACLTIKR.
Mon, je ne raille nullement Quand je te nomme belle.
noDiNKTTE.
Je somme belle, voirement,
Mais c'est à la chandelle;
Néanmoins pas un sermoiieur N'a rien gagné sur nostro honneur...
OACt-TIER.
Tu tiens dans tes lacs le phociiix Des amoureux Üdèles.
JtOniNKTTK.
Monsieur, je n’aimons pas l’anis.
C'est pour les damoiselles, etc.
Faut-il citer encore le coq-à-l’âne suivant ?
Je m’en allay à Bagnolet,
Où je trouvay un grand mulet Qui plantoit des carottes.
Ma Madelon, je t'aime tant Que (juasi je radotte.
Je m’en allay un peu plus loing,
Trouvay une botte de foinp,
Qui dansoit la gavotte.
Ma Madelon, etc.
Ce sont deux des chefs-d’œuvre. Encore un, ou du moins le début :
Que l'amour est rigoureux,
Qu'il assortit mal ses flammes!
Quand j’étois jeune amoureux Il me fît hayr des dames;'
LUS FAMCEUnS DE LA RUE. 327
Ores il m’offre des fillettes Quand j'ay passe soixante ans,
Mais c’est donner des noisettes A ceux qui n’ont plus de dents.
Quand j’estois vaillant soldat.
Chacun fuyoit ma rencontre;
Ores qu’on me livre combat,
Je ne puis que faire monstre,
Car de parler amourettes A qui passe soixante ans.
Mais c’est donner des noisettes A ceux qui n’ont plus de dents-
La suite glisse de plus en plus aux grivoiseries où Gaultier-Garguille se complaît. Il ne manque ni de verve ni d’une certaine originalité; seulement pn ne sait par quel bout prendre ce dégoûtant personnage, dont l’atticisme ne dépasse pas d’une façon’sensible celui des pitres de nos places publiques. Quant à ses prologues du Galimatias (titre qui caractérise sa manière, où le galimatias bouffon surabonde), du Mensonge, etc., ils sont d’un comique si forcé et si froid que je n’en citerai rien. Mais tout cela était dit d’une façon tellement burlesque, et néanmoins avec tant de naïveté et do naturel, car c’étaient là ses qualités distinctives, qu’il aurait déridé un mort. Sa chanson surtout était passée en proverbe, et l’on venait au spectacle rien que pour l’entendre.
Gros-Guillaume, né vers 1554, et Normand comme son camarade, l’égalait en comique et le surpassait en laideur. Le pauvre bomme n’avait pas volé son surnom, car il était énorme, et les plaisants préten-
328 LES I'AHCELHS UE LA UÜE.
daient qu’il marchait longtemps après son ventre. Comme Monlfleury, il lui fallait se cercler le corps pour ne point éclater. Scs deux ceintures, l’une audessous des aisselles, l’autre sur le ventre, c’est-àdire au milieu des cuisses, car son ventre débordait jusque-là *, le faisaient ressembler à un tonneau de belle taille. Tonneau est le vrai mot, car il adorait la bouteille, et jamais il n’était si excellent « contre l’humeur mélancolique, » qu’ après s'être enivré avec son compère le savetier ou tout autre « rougetrongne » du même rang, que le joyeux bouffon préférait aux buveurs du haut style. Ame basse et rampante, suivant l’expression de Sauvai , il ne se plaisait qu’en pareille compagnie, et son entretien particulièrement était fort grossier. « Il n'aima jamais qu’en bas lieu et se maria, en vieux pécheur, sur la fin de ses jours, à une fille assez belle et déjà âgée. »
Il s’enfarinait au lieu de se' masquer et avait la faculté précieuse , par le simple mouvement des lèvres et des sourcils, de couvrir de farine ceux qui étaient en scène avec lui , à la grande jubilation des badauds. Tout, du reste, jusqu'à ses infirmités, contribuait à le rendre comique. Ainsi, il souffrait de la pierre, et souvent, dit-on, ses douleurs
1. D’où un mot fameux, beaucoup trop gaulois pour être cité ici, de madame de Cbevreuse à Louis XIII.
atroces lui arrachaient de si plaisantes grimaces qu’elles réjouissaient singulièrement la foule, dont la gaieté insoucieuse ne s’enquiert pas toujourss ’il n'y a point une cruauté dans son rire. C’est de la même façon que Carlin et, de nos jours. Potier, se livraient souvent sur la scène à une surabondance de gaieté et de lazzi pour cacher des souffrances aiguës, qui devenaient ainsi une source de comique. Coiffé d’une cale ou barrette ronde avec mentonnière de peau de mouton, chaussé de gros souliers gris noués d’une touffe de laine, vêtu d’une culotte rayée, enveloppé d’une large blouse blanche, d’un sac plein de laine, lié au haut des cuisses, tel était le costume original sous lequel apparaissait Gros-Guillaume.
C’était le moins lettré des trois. Il ne reste de lui aucun ouvrage authentique. VAcivis de Gros-Guillaume sur les affaires de ce temps (1619), dont Dulaure l’a cru l’auteur, n’est qu’une de ces pièces satiriques auxquelles les bouffons servaient souvent de prêtenoms, et Gros-Guillaume n'en est pas plus responsable que l’arracheur de dents Cormier et la folle Mathurine ne l’étaient eux-mêmes des pasquils publiés sous leurs noms.
Quant à Turlupin, sans faire tant de frais d’invention, il s’était borné à imiter le costume du célèbre comédien italien Briguelle, qui attirait alors la foule au théâtre du Petit-Bourbon, et auquel il ressemblait fort. Bel homme, quoique rousseau, le corps bien
fait et la taille bien prise, il se gardait, quoiqu’il portât le masque, de dissimuler ses avantages physiques sous un sac ou une camisole comme ceux qu’avaient adoptés ses camarades*. Dans ce trio bouffon, peut-être était-ce lui le roi. Nul ne s’entendait mieux à composer ni à conduire une farce ; il étincelait de saillies ; il éclatait en bons mots, et l’on ne pouvait guère reprocher à son jeu fin, spirituel, plein de feu et de verve, que de manquer un peu de celte naïveté qui faisait le charme principal de Gaultier-Garguille. D’ailleurs c’était un homme adroit, plein de ressources, et d’une conversation fort agréable. L’abbé de Marolles, qui n’a pas craint d’avouer ses liaisons d’amitié avec lui, dit qu’il « avoit infiniment de l’esprit *. » Il était grand ami du beau sexe et de la bonne chère : aussi laissa-t-il peu de bien aux enfants qu'il eut d’un double mariage , et qui montèrent sur les planches comme leur père.
Le nom deTurlupin’ passa à l’état d’adjectif; il enrichit la langue du mot lurlupinadc, qui a eu l’insigne honneur d’être adopté par l’Académie.' A chaque pas, on voit ce nom répété comme terme de
1. V. son portrait gravé par lluret, et l'estampe de Bosse, où il est notablement moins laid et plus flambant que ses deux confrères.