JEAN FARINE ET BRDSCAMBII.LE
Parmi ces nomades bienfaiteurs de l’humanité, lesquels ont découvert la panacée de tous les maux, un précieux baume ou un élixir souverain contre les maux de dents, catarrhes, migraines, rhumatismes, pleurésies, esquinancies, hydropisies, apoplexies, paralysies, catalepsies, la goutte, la gale, les engelures et les abcès, pouvant servir en outre à
LKS FARCEURS DE l.A RLE.
blanchir la peau et à cirer les souliers, un des plus illustres, dans les premières années du xviie siècle, fut Jean Farine, et le Champenois Deslauriers, dit Bruscambille, était son prophète.
Jean Farine et Bruscambille étaient d’abord deux opérateurs, mais ils finirent par monter sur les planches de l’Hùtel de Bourgogne, comme Gaullier-Garguille et ses compagnons, et c’est pourquoi leur place naturelle est marquée, dans ce chapitre, à la suite de l'illustre trio.
La vie de nos deux héros, surtout du premier, est environnée de ces profondes ténèbres qui sont comme l’auréole des personnages légendaires. Nous allons rassembler ici le peu qu’on en connaît, d’après les documents contemporains, et surtout d’après les œuvres de Bruscambille lui-même.
Jean Farine avait élu domicile sur le Pont-au- Change. Il trônait entre les nombreuses boutiques de changeurs et d’orfévres qui s’alignaient de chaque côté du pont, à côté des oiseleurs qui, les jours de fête et les dimanches, y venaient étaler leur gazouillante marchandise. C'était un gros garçon à face réjouie, que son compagnon a comparé quelque part à Bacchus. 11 avait pris sou nom de l’habitude où il était de s’enfariner la figure. Le bonnet de Jean Farine pouvait passer pour le digne frère du chapeau de Tabarin, par la souplesse avec laquelle il se laissait pétrir entre les doigts de son maître pour amuser les
badauds *, Grâce à lui et à son compagnon, le Pontau-Change, sans pouvoir lutter avec son brillant voisin le Pont-Neuf, détournait du moins à son profit une bonne part de cette foule désœuvrée, qui flottait sans cesse aux environs de la place Dauphine et du quai de l’École.
Tous deux ne se bornaient pas à exploiter les rues de Paris: ils coururent aussi la province. On a un prologue de Bruscambille en faveur des écoliers de Toulouse; en outre, ses ouvrages, de 1610'à 1617, sont publiés à Bergerac, à Bordeaux, à Rouen ou à Lyon, et quand même il serait entré à THôtel de Bourgogne dès 1606, comme le veulent quelques-uns, il n’y aurait point de contradiction entre ces deux faits, soit qu'il en fût sorti momentanément, peu de temps après, soit qu’il le quittât à certaines époques pour exécuter des tournées dans le reste de la France, ainsi qu’il le donne à entendre dans plusieurs de ses prologues. Il paraît même avoir joué quelque temps au théâtre du Marais.
Voici donc tout ce que nous savons d’une manière à peu près positive sur le compte de la vie eu plein vent de Bruscambille : c’est qu’il était le compère et l’orateur de l’empirique Jean Farine, qu’il courut la France avec lui, sans doute après avoir épuisé à
1. Harangue funèbre en l’honneur du bonnet de Jean Farine, dans les Nouvelles et plaisantes imaginations de Bruscambille.
LES E'AHCEUnS DE LA IILE.
Paris le succès qu’avaient valu à leur association les drogues de celui-ci et scs propres calembredaines, et qu’enfin, à une date qui n’est pas rigoureusement déterminée, ils entrèrent, l’un portant l’autre, à cet Hôtel de Bourgogne, asile de tous les farceurs et triacleurs les plus experts, et où, de temps à autre, se venait décharger le chariot vagabond de Thespis, avec ses charlatans encore tout barbouillés de lie Jean Farine n’était pas seulement un opérateur et un marchand de drogues, c’était aussi un bouffon qui savait parfaitement donner la réplique au facétieux" Bruscambille , dans les entr’actes de son petit commerce, et qui comprenait à quoi l'obligeait son nom. Ce dernier en parle plusieurs fois comme d’un compagnon de théâtre, dans celles de ses harangues qui paraissent avoir été prononcées sur la scène de l’Hotel de Bourgogne : « Je suis d’advis, dit-il dans son prologue en faveur du galimatias^ de
1. De tout tempsj il en a été un peu de même, et il serait piquant d’énumérer tous les enfants de la balle qui sont devenus de grands comédiens, et qui ont brillé sur les premières scènes après avoir joué dans les carrefours et sur les tréteaux. Il y a dans cette liste des noms comme ceux de l’Allemand Brandes, qui avait été tour à tour montreur de bêtes et valet de charlatans avant de devenir le premier acteur de son paj's, et de l’Anglais Kean, qui avait débuté par jouer des- rôles de singe dans une troupe nomade du dernier ordre. Chez nous, la liste s’ouvre à Molière, et se continue avec Armand, qui s'éleva de la place publique à l’un des premiers rangs de notre première scène. Rose Chéri, Rachel et cent autres.
m’en aller là derrière, faire en sorte que Jean Farine vous apporte tous ses ingrédiens et une farce qui vous face tellement rire que vous en puissiez tous cil... en vos chausses. » Cette phrase, à la prendre en son sens rigoureux, indiquerait même en Jean Farine une sorte de directeur, ce qui serait d’autant moins impossible qu’on le trouve qualifié de « superintendant de la maison comique. Hôtel de Bourgogne de Paris, » dans la dédicace qui précède les Débats et facétieuses rencontres de Guillot- Gorju. Ces premiers indices sont confirmés par un document beaucoup plus explicite. L’auteur du Débauché ‘ fait parler un jeune homme qui raconte son engagement dans la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Il s’adresse d’abord à La Fleur ou Gros-Guillaume, le priant de Vadmeltre des siens, puis continue ainsi :
L'on m'admet. Aussitost bras dessus, bras dessous...
Je preste le serment ez-mains de Jean Farine,
Qui d'un plat plein de fleurs m'enfarine la mine.
En usant de ces mots : < Or çà, je te reçois Four ostre à tout jamais comédien françois...
Je veux qu'en premier lieu tu sois très-diligent De garder à la porte et recevoir l'argent.
Et puis sur le théâtre allumer les chandelles.
Ayant l'œil quand il faut donner des escabelles, etc. »
Assurément il n’y aurait rien d’étonnant qu’un opérateur fût devenu quelque chose comme l'intendant
1. Les Exercices du temps, à la suite des Satires de Courval, IX* satire.
LES FARCEl’HS DE LA RUE.
supérieur, une sorte de régisseur en chef de l’Hôtel de Bourgogne, en un temps où ce théâtre n’élait qu’une réunion de bateleurs; mais je ne voudrais pas tirer de tout ceci des conclusions trop absolues. Le passage de Jean Farine à FHôtcl de Bourgogne, surtout comme chef du théâtre, n’a pas laissé de traces dans l’histoire. Ce personnage ne parait pas d’ailleurs, s’il faut le dire, avoir une individualité bien nette. Son nom a toute la physionomie d’un nom générique, et semble indiquer un de ces types des tréteaux populaires qui ont pu et dû s’incarner dans plusieurs corps'. Dans le Jean Farine de la satire du Débauché^ on est tenté de ne voir qu’une désignation burlesquement symbolique, un sobriquet, créé par allusion à l’usage général que suivaient les farceurs de l’Hôtel de s’enfariner la figure, et se rapportant peut-être à Gros-Guillaume lui-mêrne, particulièrement connu par cette habitude. Mais ce qui nous autorise à croire que ce * superintendant » do l’Hôtel de Bourgogne est bien le même homme que
1. Suivant Monteil {Hist. des Franç., t. IV), il y a eu deux Jean Farine, et pour appuyer cette assertion, il renvoie, sans s'expliquer autrement, k la satire que je viens de citer, non pas qu’il soit question de deux Jean Farine dans cette satire, mais seulement parce qu'il pense, sans doute, que ce personnage de l'Hôtel de Bourgogne dont il y est question ne peut être le même que l'opérateur des places publiques. Or, rien ne prouve, nous venons de le voir, la nécessité de ce dédoublement, comme rien ne prouve non plus qu'il n'y ait pas eu une multitude d’autres Jean Farine.
l’opérateur du Ponl-au-Ghange, c’est le rapport de l’époque joint au rapport du nom; c’est surtout l’entrée certaine de Bruscambille lui-même, son inséparable compagnon, au théâtre de la rue Mauconseil, et la manière dont il parle de lui dans quelques-uns de ses prologues débités sur cette scène.
Bruscambille vécut et resta àlllùtel de Bourgogne jusque vers 1G34, époque à laquelle on le perd de vue. Son rôle à ce théâtre paraît avoir été très-nettement délimité et circonscrit. Il ne jouait pas dans la farce, comme ses collègues ès-arts comiques Gaullier- Garguille et Turlupin; il ne paraissait sur la scène que pour haranguer l’auditoire, à la façon du badin du vieux théâtre avec ses monologues.il semble qu’il se soit quelquefois aventuré jusqu’à la chanson, mais d’ordinaire il se bornait au prologue. Les prologues étaient d’abord des espèces d’arguments, destinés à mettre l’auditoire au fait et à servir d’introduction à la pièce; puis ils n’eurent plus pour but que d’amuser les spectateurs en attendant que les jeux commençassent, ou à combler l’intervalle des deux pièces par un intermède comique : il en est ainsi de ceux de Bruscambille, qui, le plus souvent, n'ont pas le moindre rapport avec l’ouvrage qu’ils précédaient sur la scène. Ce n’était pas seulement en tête des farces que le facétieux Champenois venait débiter ses prologues bouffons; c’était tout aussi bien en tête des tragédies et des pastorales, comme il le fit particu-
LES EARCEÜftS t»Ê LA RÜË.
lièrement avant la représentation de Phalante eil 1610, et avant celle de Mélisse ou les Princes reconnus, vers 1633.
Les prologues, paradoxes, fantaisies et plaisantes imaginations de Bruscambille appartiennent à noire histoire, parce que, sans aucun doute, il en fit entendre beaucoup en place publique, du haut de son trône du Pont-au-Change, sur les tréteaux où illpéroraiten plein air, à la lumière du soleil, côte à côte avec le glorieux Jean Farine. Même une fois à l’Hôtel de Bourgogne, il est à croire qu’il harangua souvent la foule au dehors, comme font aujourd’hui les saltimbanques de nos foires, et que quelques-uns des discours qu’il nous a conservés ne sofft rien autre chose que des bagatelles de la porte.
Bruscambille est donc, à vrai dire, une sorte de pitre , mais c’est un pitre lettré . S’il a , dans ses productions, le ton gausseur et narquois du pitre, ses coq-àl’âne, ses platitudes, ses grivoiseries grossières, et très-souvent, avec plus d’audace encore, ses bons mots orduriers et ses obscénités; il a aussi le ton pédantesque et les doctes citations de l’homme qui a fait ses classes et qui veut le montrer. Il se laisse aller à un grand étalage de science, et farcit avec ostentation ses harangues de termes anatomiques et chirurgicaux. Notre farceur avait de la lecture, et il en a profité pour piller sans scrupule ses facéties un peu partout : il le proclame lui-même dans une de ses
LÉS ÉAhCÉÜRS DÉ LA RÜÉ. 340
dédicaces. Comme Molière, il était persuadé qu’il avait le droit de prendre son bien où il le trouvait; mais au lieu de changer le fumier en or, c’est l’or qu’il changeait en fumier. Il mélange le latin de cuisine au français des tréteaux, parle en style macaronique, et se gauditen jeux de mots tels que celui-ci ; « Finis corona taupus, la fin couronne les taupes, » ce qui, paraît-il, faisait rire aux éclats nos bons aïeux. Il y a de tout dans le salmigondis de ses prologues et harangues. Le plus souvent, c’est pitoyable et même d’un écrasant ennui , mais parfois cela fait sourire; tantôt c’est ignoble, à peine digne du dernier bateleur de ruisseau, et tantôton y voit passer quelques étincelles de verve comique. Toute bienséance en est presque toujours absente, mais non pas toujours l’esprit et l’imagination. Il est fort difficile de détacher quelques pages de ses œuvres sans se salir les doigts; nous allons essayer pourtant.
Voici d’abord du galimatias, — un genre qu’il affectionnait particulièrement, et dont on a même voulu le faire l’inventeur :
Puisqu’il a pieu à la seigneurie de vos excellences, et à l’excellence de vos seigneuries, de vous transporter en chair et en os à nostre théastre, je penserois offenser curiositatem vestram si je ne vous faisois part d’un advis qui m’a esté déféré d’Allemagne, ex partihua Bomæ, à sçavoir que les médecins du prestre Janluy ont ordonné une estuvée de marbre et de porphyre, pourchasser les crudités qui luy travaillent ordinairement l’estomach ;
voilà pour un. Secundo, que seize Pigmées ont appris à jouer du baston à deux bouts et de l’espée à deux mains dans la pochette du Grand-Turc, afin de se deffendre doresnavant plus dextrement contre les gruës, leurs capitales ennemies; que le Roy de la Cliine envoyé en poste à celuy des Tartures une paire de tablettes de beurre frais pour escrire sua negotia.... Nous lisons sans lunettes, en la vie de Martin Gang, qu’il n’eust jamais cru qu’Epaminondas eust fait le moulinet avec une lèchefrite, si maistre Guillaumene l’en eust asseuré avec des sermens de taffetas renforcé; c’est pourquoy vous croirez si peu que vous voudrez de ce que je vous ay dit : je m’en rapporte à votre supplément, après vous avoir baisé l’ergot du pied gauche*.
îit ailleurs :
Auparavant que le soleil aytpris ses pantoufles etqu’il ayt tiré le rideau de la voûte estoillée, je vous veux entretenir, suivant ma coustume... Ce n’est pas une chose nouvelleque le Prete-Jan(sic) soit noir, les Anglois blancs et les Espagnols bigarez, sans parler des grenouilles, qui le plus souvent sont habillées de verd, pour ce que les truites, selon que dit Hypocratcs en un livre qui ne s’est jamais veu, semblent avoir assez bonne grâce en dansant sur la corde, au son du luth des quatre fils Aymon. ..*.
En voilà assez, en voilà trop peut-être.
Passons maintenant à un paradoxe. Bruscambille aimait beaucoup aussi ces jeux d’esprit, dont il se tirait parfois avec une certaine dextérité :