Prologue contre les Censeurs
LKS FAHCEÜHS Df: LA RUE.
voyons tous les jours, dans les rues de Paris, d’audacieux saltimbanques traiter nettement d’imbéciles ceux qui les eulourout, et ces bonnes gens rient avec satisfaction. Brnscambille faisait souvent de même, avec un égal succès, et il lui arrivait de cacber des vérités piquantes et dos censures assez hardies sous le voile de ses balourdises, comme lorsqu’il met en scène, en une allégorie transparente, des anguilles qui disputent avec le cuisinier pour être écoivhces par la queue, et des grenouilles qui veulent l’être par la tête, comme encore lorsqu’il raille les assemblées publiques, les intrigues des partis et les grands mots sous lesquels ils cachent leurs petites ambitions.
Dans le prologue en faccur de la Comédie du inonde^ il aborde le caractère et le portrait satirique.
Ouy, uiais (me dira quelque viciüe coiffée à l’antique) qui fera l’ouverture de ce théastre? qui jouera le premier roolle delà comédie? A messieurs les courtisans, sans double, appartient cette honneur. Mais encore à quoy consiste leur personnage? I.o voulez-vous sçavoir, bonne femme?... Les uns sont destinez à passer une partie de la nuit sur le bout du pied, comme une grue, dans la chambre de Monsieur, qui souvent ne se couchera que le soleil n’ait quitté son bonnet de nuit j)our nous monstrer sa perruque blonde ; les autres, pour avoir plus de cors aux pieds que de carolus à la bourse, à cercherla commodité d’un buffet pour se soulager; les autres à entretenir la compagnie do balivernes et faire croire à Itlonsieur que v e sies sont lanternes, que les
chaleurs seront grandes au mois d’aoust, que son barbe est le meilleur cheval de son escuyrie. Que si Monsieur monstre seulement le bout de ses dents pour rire à la négligente, comme on fait au Louvre, les voilà qui se fendent la gueule à quatre doubles à force de rire, la pluspart par complaisance et sans en sçavoir la cause. Et ce que je trouve encore de plus ridicule aux âmes généreuses, est une certaine méthode qu’ils observent de rebattre les mesmes paroles de leur maistre, comme pour exemple : Cocher, mettez les chevaux au carosse, — voilà M. le flasque qui ne manque point de répéter : Cocher, Monsieur dit que vous mettiez les chevaux au carosse. — Si j’estois grand, j’envoyerois ces Caméléons, ces Hume-vens, avec un tas de tondeurs de napes qui ne vont chez eux que pour travailler du museau;... je les envoyerois en Canada... pour apprendre aux habitans la méthode de goguenarder, mentir à plain fonds, morguer un chacun et vivre sans rienfaire. Voilà le premier acte de notre comédie : que l’on fasse jouer les violons.
Le deuxième acte roule sur les avocats, le troisième sur les procureurs, le quatrième sur les marchands.
Mais qui représentera donc le dernier acte?..! Voicy une trouppe morfondüc de vieils usuriers qui joüeront leur personnage à visage descouvert. Mais, à propos, se peut-il trouver une plus parfaicte comédie que de voir un raquedenare à robe rempiécée, enharnaché de je ne sçay quel chappeau fait en crouste de pasté et aussi gras pour le moins, se pourmener en plain hyver devant sa porte, avec une plantureuse roupie au bout du nez, et trépigner des pieds pour les eschauffer, en attendant quelque pauvre oyson de village pour luy arracher quelque plume en passant? Si un bon morceau passe
LKS KARCELRS DE LA RLE.
devant luy, il luy allonge cinq ou six vieilles dents Touillées qui luy restent en gueule, de la longueur d’une picque de Biscaye; mais le coust luy en fait perdre le goust ; il faut chercher meilleur marché : « Combien ceste oreille de moruë, bonne femme? — Un carolus, sire. — En voulez-vous huict deniers? — Trois liards, au dernier mot. » — Vous voyez mon vilain , après avoir calculé en son esprit combien luy peut rapporter au bout de l’année l’espargne d’un denier par jour, trousser ses quilles et s’en retourner chez luy disner de la coslc d’un haran soret.
J’ai multiplié ces ciUitions, parce que les ouvrages de Bruscambille sont très-rares et qu’il serait difficile à la plupart de nos lecteurs de se les prociu-er. Je ne cite pas l’une de ses plus spirituelles harangues (prologue de V Impatience), parce quelle se trouve dans les frères Parfaict*, et après eux partout. Plusieurs de ces pièces ont leur utilité pour l’histoire du théâtre, et peuvent servir, avec les précautions voulues, à reconstituer la physionomie de ce public, que les comédiens traitaient sans façon, mais qui ne se gênait par beaucoup lui-même. Il a composé des prologues en faveur du Galimatias, en faveur du Crachat, du Rien (celui-là est assez ingénieux), de l'Yvrongnerie, des Allumettes, des Puces, des Naveaux et des Choux, du Privé, de l'Utilité des cornes, — ^je ne mentionne que ce qu’il est rigoureusement possible de mentionner. Il a laissé des paradoxes sur les questions suivantes :