Histoire du Théâtre-François, 1. IV, p
qu’un p... est corporel qu’un p... est spirituel^ — car il aime, pour faire montre de son habileté d’avocat, à établir le contre le lendemain du jour où il a établi le pour; — qu’un p... est une bonne chose, ce qu’il démontre avec une grande abondance, en citant Cicéron et en empruntant à l’école ses formes d’argumentation et jusqu’à ses syllogismes latins. Il a un discours en faveur des Galeux, et un autre en faveur des gros nez, où il nous révèle — précieux détail dont il faut enrichir sa biographie — qu’il plaide pro domo sud. Dans son prologue non moins sérieux que facecieux, il s’est attaché, avant Jean-Jacques, à prouver que la science est corruptrice et le principe de tous maux, thèse à laquelle il revient encore dans son paradoxe : « Nihil scientid pejus aul inutilius, • Enfin, pour ne pas parler des écrits de toutes sortes qu’on lui a gratuitement prêtés, un de ses prologues {contre la calomnie) renferme la fable du Meunier, son fils et l’dne, et il ne serait pas impossible que ce fût à lui, plutôt qu’à Pogge, que La Fontaine, grand fureteur de nos vieilles gaudrioles, grand amateur de toutes les farces et drôleries gauloises, en eût emprunté le sujet, d’autant plus que je retrouve également le fond d’un de ses contes dans un autre prologue de Bruscambille, dont je ne puis même indiquer le titre.
1. Je demande mille pardons au lecteur délicat: mais, en pareil sujet, il faut bien accorder à l’écrivain quelque licence de citation.
Bruscainbille ne rit pas toujours : certains de ses discours sont d'une gravité à pierre fendre, de vraies harangues universitaires, bardées de citations classiques. Il a entrepris quelque part, dans ses Nouvelles et plaisantes imafiinations, une apologie en règle de la comédie, et l’on dirait un avocat gourmé qui plaide devant un tribunal. Et puis, le pauvre homme a beau grimacer et s’épuiser en lazzi grotesques, il ne s'en prend pas moins fort au sérieux, je vous jure, et la preuve en est dans le soin avec lequel il se défend à chaque page contre ceux qui l’attaquent et s’efforce de répondre à leurs critiques.
Les élucubrations de Bruscainbille furent recueillies en trois petits volumes, qui ont eu des éditions multipliées, Hien de plus inextricable que la bibliographie de ces ouvrages, grâce aux fausses dates, aux fausses indications de villes destiuées à déguser les contrefaçons, aux différences des litres placés en tête des mêmes livres, aux changements qu’a subis le texte dans les éditions diverses, aux spéculations de tout genre qui sont venues exploiter le succès du bouffon, — si bien que, pour avoir Bruscambille au complet, il faut acheter une douzaine de volumes qu’on cherchera pendant des années, et qu’on pourra payer quelquefois jusqu’à 100 et 150 fr, le volume. Il s’est plaint à plusieurs reprises qu’on eût falsifié ses œuvres et qu’on y eût cousu des additions scandaleuses : je serais charmé que celte justification püt
enlever à Bruscambille la responsabilité de quelquesunes des ignobles drôleries de son recueil; mais, hélas! il en restera toujours assez pour dégoûter, j(! l’espère du moins, un auditoire de portefaix ivres, si quelque bateleur s'avisait aujourd’hui de leur débiter ce qui e.xcilait en ce temps-là le rire joyeux des bourgeois parisiens eu plein Hôtel de Bourgogne.
Les éditions de. ses œuvres que j’ai eues sous les yeux, sont les suivantes :
1" Les Fanlasies de Bruscambille, ronteuant plusieurs discours, paradoxes, hnrnnrjucs et prologues facecieux, revcüe et corrigée en celle dernière édition. — Paris, chez Florentin Lamberl, à l’Image àSaint-Paul, 1GG8. (La première édition est de 1G12.) Le frontispice représente Bruscambille en personne, debout au milieu de la scène, et gesticulant avec une animation grotesque, par devant la foule de ses admirateurs qui se pressent, nez en Pair et bouche béante. Le volume est presque entièrement rempli de prologues, que suivent quelques discours. On ne peut feuilleter ce dégoûtant recueil, sans avoir des haut-le-cœur à chaque page.
2“ Les Nouvelles et Plaisantes imaginations de Druscambile (sic), en suitle de ses Fantaisies, par le S. D. L., Champ, (le sieur Des Lauriers, Champenois), A Bergerac, chez Martin La Babille, ICI 5, — précédées d’une dédicace sérieuse et solennelle à Henri de Bourbon, prince de Condé, le père du
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vaimiueur de Rocroy, où il rappelle que le prince a voulu entendre ses prologues, et se loue de la bienveillance particulière qu’il lui a témoignée depuis lors. Les saletés qui remplissent encore ce volume font une étrange figure en regard de cette dédicace, et le prince de Condé n’était pas difficile, s'il est vrai qu’il eût pris de pareilles facéties sous sa protection. Bruscambille ajoute que ces Nouvelles et Plaisanles imaginations sont proprement les prémices de son esprit, ses précédents ouvrages ayant été pour la plupart soustraits, tronqués et mutilés. Néanmoins la verve de ce volume n’est pas égale à celle du précédent.
3» Facétieuses [sic) paradoxes de Bruscambille et autres discours comiques^ le tout nouvellement tiré de l’escarcelle de scs imaginations. Jouxte la copie imprimée, à Rouen, chez Thomas Maillard, 1615. L’auteur dit lui-même dans sa préface que c’est son troisième essai. 11 a inséré en tête des vers d’un ami à sa louange. Les Facecieuses paradoxes se terminent par une ode en faveur de la bouteille. Bruscambille a voulu pincer de la lyre une fois dans sa vie, tant Tambition littéraire était montée au cerveau de ce bouffon, trop fier d’avoir fait ses classes et d’avoir traduit Horace. Du moins il a eu le bon sens de choisir un sujet en rapport avec ses facultés poétiques, et digne de l’inspirer. Je suppose qu’on sera bien aise de voir un échantillon de cette pièce bachique, qui a peut-être
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eu l’honneur d’être chantée sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne.
Tu et le dieu de science,
Et vray père d’éloquence, Maistre des inventions ;
Si quelque ignorant sommeilla Aussitost tu le réveilles Far l'éclat de tes rayons.
Par ta liqueur ambrosine,
Le poëte en fureur divine Sent eslever ses esprits,
Et ravy hors de soy-mesme, Chantera d'un vers supresme Plus qu’il n’a jamais compris.
Cela est d’un vol modéré. Tenons-nous-en là : ces deux strophes, qui sont les meilleures, suffisent à donner une idée du lyrisme frugal de Bruscamhille.
Mais je m’aperçois que ce chapitre prend lamine de devenir un article de critique littéraire, et qu’il est tombé en plein dans les nomenclatures bibliographiques. Voilà ce que c’est d’avoir affaire à un bouffon pédantesque et prétentieux, qui fait des livres au lieu de se borner à faire des grimaces. Foin des pitres lettrés, dont les lazzi s’éjtaississent et se changent en lourdes sottises, dès qu’ils veulent les fixer au passage, pour les transmettre à la postérité! Vivent les pitres de la bonne roche, ronds et francs, le cœur sur la main, dépourvus de toute prétention, et qui se soucient de l’avenir comme du calembour de l’an
M;S FAROKI llS UE LA HUE.
jjassé. S’il ii’eiU commis cette faute, Bruscambille fût resté pour nous une sorte de liéros légendaire, flottant dans le vague poétique do la tradition ; il n’est, pour qui l‘a lu, et malgré les enchères des Itibliophiles, qu'un polisson digne tout au plus de cirer les souliers de Dassoucy. C’est son orgueil qui l’a perdu : grande leçon à fous les pitres présents et futurs.
GUILLOT-GORJO, GRINGALET ET GOGüELr.
Guillot-Gorju est encore un farceur dont le nom ne périra pas, quoique ce nom soit à peu près la seule chose qui en reste, avec son portrait*. Il s’appelait Bertrand Harduin de Saint-Jacques, et sortait d’une souche moins plébéienne que ses prédécesseurs. Non pas qu’il fût noble, s’il est vrai, toutefois, comme des médisants l’assurent, qu’il avait pour père un apothicaire de la rue Saint-Jacques, et que son titre n’était rien autre chose que celui de son quartier natal; mais il appartenait probablement cà la famille de ce Harduin de Saint-Jacques, qui était doyen de la Faculté de médecine pendant que Guil-
1. Gravé par Rousselet, et aussi par Leblond, qui semble avoir fixé sous son burin la collection complète des farceurs de son temps.
lot-Gorju brillait à l’Hôtel de Bourgogne, et qui attacha en même temps son nom à l’introduction de l’antimoine dans le Codex et à la résistance acharnée contre la circulation du sang *. Il commença par faire ses humanités, puis ses parents le forcèrent d’étudier l’art d’Hippocrate. Mais le jeune homme manquait de vocation, et il n’eut rien de plus pressé que de quitter secrètement Paris pour courir la province en compagnie d’une troupe d’opérateurs. C’était là encore de la médecine. H se chargea d’annoncer la marchandise et d’amasser le monde par ses bons mots, et il acquit en peu de temps une réputation si grande dans la partie, qu’il fit l’admiration et l’envie de ses rivaux.
Après quelques années de cette existence nomade, Saint-Jacques, désireux de briller sur un plus haut théâtre, regagna Paris. Gaultier-Garguille et ses compagnons venaient de mourir ; l’Hôtel de Bourgogne, veuf de ces gais compères, pleurait encore leur perte. Il se sentit l’ambition et la force de les remplacer. Voilà donc notre fils de famille débutant dans la farce sous le nom de Guillot-Gorju, aux applaudissements du public. Nous avons dit qu’il avait étudié la médecine ; cela lui servit avantageusement à se moquer de la Faculté : on a bien raison de dire que les premières études ne sont jamais inutiles. Son rôle ordinaire et
1. M. Raynaud, les Médecins au temps de Molière, p. 20, 22, 188, 215.
LhS FAUCKLUS UK LA HUE.
préféré était celui d’un médecin ridicule ; il devança dans celte voie, alors si facile, Molière, que le souvenir de ses saillies inspira sans doute plus d’une fois. Guillot-Gorju était doué d’une mémoire immense et imperturbable, qu’on peut regarder comme un de ses principaux instruments de comique, car elle lui permettait d’énumérer avec une volubilité extrême, et sans jamais broncher, les noms d’une infinité d’instruments de chirurgie, de drogues, de simples, de panacées, d’infirmités, etc., comme les docteurs ridicules de Molière. Grand, les yeux enfoncés, le nez trèslong, — nez de pompette, dit Sauvai *, — la peau presque noire, puissamment laid, en un mot, et sachant encore accroilres a laideur par le choix de son masque, nul n’était plus propre à dérider les visages attristés par les tragi-comédies de Maire t, de Rotrou, de Desmarets et de Scudéry. La gravure de Leblond le représente en manteau long, ses grandes jambes maigres dessinées sous un maillot collant, le couteau de bois passé à la ceinture, coiffé d’un chapeau mou à larges bords, relevés devant et derrière et rabaissés sur les oreilles, avec une figure rébarbative, des moustaches de chat en colère, et au menton des houppes pointues de poils blancs.
Et pourtant, la troupe royale n’eut pas l’esprit de garder avec elle un si utile auxiliaire. Loin d’avoir