‹ Tableau du vieux ParisChapitre 121 sur 138 · Théâtre ital. , de Gherardi, t. I*', Avertissement · texte numérisé non relu

Théâtre ital. , de Gherardi, t. I*', Avertissement

2. Quatre-vingt-trois, suivant la liste de ses pièces 'imprimées, donnée par l’.4?ma»ujf?i des spectacles de 1773.

Les paEades.

tent des tittes caractéristiques. Ce sont, par exemple : la Mariée de la CourtiUe, les Fous des boulevards, la Mort du bœuf gras, les Écosseuses de la Halle, les Ahuris de Chaillot. Sur le titre du Baiser donné et rendu, un de ses chefs-d’œuvre, il se qualifie de « membre des arcades du Pont-Neuf, du poi^t aux Choux et du pont aux Tripes, secrétaire de l’académie aquatique de l’arche Marion, et compositeur des théâtres forains. I) Taconnet ne va pas choisir ses héros dans les nuages : un ivrogne, une commère, un rempailleur de chaises, un égrillard, voilà ses types de prédilection. Mais surtout il aime les savetiers d’un amour sans bornes. Auteur et acteur, il avait mis son ambition a reproduire cette figure dans sa perfection idéale, etils’étaitsi bien incarné dans la peau de ce rôle qu’il eût paru déplacé dans un personnage de cordonnier. Il en était venu à faire mieux que nature. Prenant son art très au sérieux, il jouait avec une gravité superbe, un sang-froid inébranlable, et il avait surtout des effets de pantomime complètement irrésistibles. Sa grande scène favorite, qu’il ne manquait pas de mêler à tous ses rôles de savetier, et que le public attendait comme on attend aujourd’hui, à l’Opéra, Vut di'eze de Tamberlick, était celle où il tournait le dos au spectateur, et,se baissant lentement, dans l’attitude d’un homme qui ramasse un objet à terre, lui dévoilait par degrés un vieux fond de culotte en lambeaux, par les lacunes

LKS PARADES.

duquel s’échappait un pan de chemise. A cette vue, les applaudissements, les rires frénétiques et les cris d’enthousiasme éclataient de toutes parts. C’étaient sans doute de pareils traits de comique qui avaient fait nommer Taconnet le Molière des boulevards !

Les parades et le jeu de Taconnet, car il est probable qu'il joua plus d'une fois lui-même à la porte dans ses pièces, attiraient une affluence énorme sur le boulevard du Temple. Quelquefois, les dimanches, il y avait jusqu’à vingt mille hommes, pressés, entassés sur tous les points d’où l’on pouvait apercevoir les tréteaux. Et ce n’étaient pas seulement des gens du peuple, mais aussi des grands seigneurs et des dames du plus haut monde, qui s'y rendaient en voiture, ou faisaient arrêter leurs équipages pour le voir et l’entendre. On était alors au temps où Volange,'dans le rôle de Jauot, faisait les délices des duchesses, qui se pâmaient d’aise au fameux : C’en est. Les parades de Taconnet appartenaient au même genre de littérature.

Les théâtres des boidevards se rangeaient si bien, en réalité comme en apparence, parmi les spectacles forains, que souvent les directeurs eux-mêmes venaient remplir au dehors le rôle iVaboyeurs, et solliciter le public, au son de la grosse caisse et de la clarinette. Le chef du théâtre des Associés , le sieur Beau visage, avant de remplir le rôle d'Orosmane dans Zaïre, ou le Grand-Turc mis à mort, haranguait

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LES PAIUDES.

la foule à la porte pour la déterminer à entrer. Salé, qui lui succéda, suivit les mêmes traditions. Quand on donnait le Grand Festin de Pierre, ou l'Athée foudroyé , — car ce théâtre représentait à sa manière des pièces empruntées au répertoire de la Comédie-Française, en accommodant le titre, et le reste, aux goiUs de son public, — et que Pompée, le premier sujet de la troupe, jouait dans la pièce, le directeur Salé se chargeait lui -même de l’annonce : « Messieurs, criait-il, prenez vos billets. M. Pompée jouera ce soir avec toute sa garde-robe... Faites voir l’habiLdu premier acte... Entrez, messieurs, entrez, mesdames. Prenez vos billets... M. Pompée changera douze fois de costume. Il enlèvera la ülle du commandeur avec une veste à brandebourgs, et sera foudroyé avec un habit à paillettes ‘. »

Lorsque le décret de 1791, proclamant la liberté des théâtres, eut laissé le champ libre à tous les entrepreneurs de spectacles, le boulevard du Temple ne fut plus d’un bouta l’autre qu’une vaste parade, et dès midi, le flâneur égaré dans ces parages était assourdi du fracas des cymbales, des tambours et des clarinettes. A peine l’une était-elle finie, qu’une autre commençait à dix pas plus loin; souvent une douzaine de paillasses à la fois débitaient leurs lazzi et leurs calembredaines au centre d’une douzaine

1. Brazier, Ch'onique des petits théâtres : Th. des Associes.

LtS PARADES.

d'auditoires, dont les rires se répondaient en échos. Le théâtre en plein air n’eiit jamais un plus vaste champ et de plus beaux jours. Par malheur, la parade elle-même ne tarda pas à se ressentir de la licence du temps ; la révolution déteignit sur les tréteaux illustrés par Taconnet, et l’on vit les queues-rouges du boulevard du Temple, métamorphosés en séides du père Duchesne, étonner la foule par leurs calembours patriotiques et foudroyer la superstition dans leurs coq-à-l’âne sans -culottes.

Au milieu de cette démoralisation générale de la parade, un homme resta fidèle à l’esprit de Tiastitution : ce fut le fameux père Rousseau, sur lequel Brazier nous a laissé de curieux détails. La révolution passa à côté de ce vrai paillasse sans l’ébranler; debout sur ses tréteaux, devant les citoyens toujours empressés à l’entendre, il continuait à chanter de sa bonne grosse voix débraillée, tandis que Robespierre pérorait à la tribune :

C'est dans la Tille de Bordeaux Qu'est z'arrivé trois gros vaisseaux ;

Les matelots qui sont dedans,

Ce sont, ma foi ! des bons enfants!

Je ne connais que la chanson d’Odry sur les gendarmes qui soit à cette hauteur.

Il paraît que le père Rousseau fut vraiment un paillasse émérite, complet, monumental, et qu’il eût déridé un lord anglais en un clind’œil,

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tant il avait une bonne ûgure de farceur bien nourri et bien abreuvé; tant sa physionomie rougeaude et bourgeonnée, d’une mobilité étonnante, trouvait de grimaces pour commenter ses lazzi ; tant sa pantomime était drôle, sa voix rauque et son débit grotesque; tant enfin la grosse gaieté populaire ruisselait à pleins bords de ses moindres gestes et de ses plus petits clignements d’yeux!

Le décret de 1807, qui tua un si grand nombre de théâtres, respecta du moins quelques parades. Sous l’Empire et la Restauration, le boulevard du Temple fut illustré par des pitres du plus haut calibre : Louis le Borgne, le paillasse des Ombres-Chinoises, Gringalet, Faribole, et surtout Bobèche et Galimafrée (ou Galimafré), dont l’avenir recueillera les noms, côte à côte avec ceux de Bruscambille et de Tabarin.

De leur vrai nom, ces deux illustres pitres s’appelaient Antoine et Guérfn. Le premier était le fils d’un tapissier dufaubourg Saint-Antoine, et le second, natif d'Orléans, remplissait les fonctions d’apprenti menuisier dans le même faubourg. Ils s’étaient engagés en 1809, sous les noms de guerre qu’ils devaient rendre si célèbres, dans la troupe de Dromale, qui exploitait alors "Versailles, et qui vint presque aussitôt diriger le théâtre des Pygmées, sur le boulevard du Temple. Ce fut à la porte de ce théâtre qu’ils débutèrent*. Plus tard, et dans les derniers temps surtout,

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