I.ÉONORE. — Je m’attendais à tout ceci. Continue
BOBÈCHE. — V’ià que m’y v’ià. Ensuite il ne vous aime plus du tout ; Va-t’en, qui m’a dit, chez c’te mademoiselle Léonore; dis-lui que je ne veux plus en entendre parler, et qu’elle me rende le dépôt que je lui ai confié. Mais non, ne lui dis pas combien je la z’hais, combien je la méprise : elle serait capable de ne te rendre uimou argent ni ma bague ; prends-toi z’y par la douceur, et peut-être que tu les rauras. Je dis peut-être, pour ne pas mentir.
LÈONORB. — Valère a dit cela, le monstre!
BOBÈCHE. — Si jamais, — a-t-il ajouté, — elle met les pieds chez moi, ou se trouve sur mon passage, elle y passerais goût du pain.
LÉONORE. — Oh! je n’ai garde de revoir un pareil homme.
BOBÈCHE, satisfait. — Vrai ! vous ne voulez pas venir lui faire quelques reproches?
LÉONORE. — Moi! m’avilir à ce point !
BOBÈCHE. — Ah! v’nez-y, mademoiselle. Que sait-on? Çà se rapapillotera peut-être.
LÉONORE. — Non, je fuis pour jamais un ingrat qui me méprise, et je ne veux plus voir ni lui, ni toi, ni rien qui me rappelle des sentiments trop indignes de moi.
Là-dessus, Bobèche enchanté s’en va, et il raconte
3S0 t.i's pAUAbr.s.
à Valère que mademoiselle Léonore a nié le dépôt :
Si je savais que cela fût vrai, dit Valère, j'irais la trouver.
BOuiiCHB. — Non, monsieur, faut pas y aller,
VALÈHB. — Je lui reprocherais sa perhdie.
BOBÈCHE. — Faut pas, monsieur, faut pas.
VAi.ÈRB. — Je la poignarderais à tes yeux.
BOBÈCHE. — Oui, c’est ça, sans lui laisser le temps de rien dire.
VALÈRE, bas. — Voilà qui me donne des soupçons. [Haut.) Bobèche ! va me chercher là-haut mon poignard.
BOBECHE. — Oui, monsieur, j’y vole.
VALÈRE seul. — Ce drôle m’est suspect : il met trop d empressement à servir ma vengeance pour m’avoir dit la vérité. S’il me trompe, malheur à lui, je le châtierai comme il le mérite.
BOBECHE.— Monsieur, voici votre poignard. Attendez un peu que je lui donne le £1. {Il l'aiguise sur la balustrade.) Si vous m’en croyez, vous ne la marchanderez pas. Zague, zague, dès quelle paraîtra.
VALEUE. — Sois tranquille, je saurai me venger de la personne qui me trahit.
BOBÈCHE. — C’est Ça. Sans rien écouter. — Ah! ah ! perfide !...
VALÈRE. — Rentre, et sois prêt quand je t'appellerai.
BOBECHE, — Oui, monsieur. [Fausse sortie.) Monsieur, ne la manquez pas au moins.
VALÈRE. — Je n’en ai point envie.
BOBÈCHE. — Et sans qu’elle parle, entendez-vous.
VALÈRE.— Va donc, c'est convenu.
Bobèche rentre et se met à la fenêtre, tandis que Valère frappe chez Léonore.
LES PAHAÜËS.
LÉONORE. — Qui frappe? Ah! c’est vous, monsieur!
VALÈRE. — Je viens, ma chère I.éoriore, vous demander une explication.
BOBÈCHE, à son maître. — Tuez-la. monsieur, tuez-la!
LÊONORE. — Une explication, monsieur, après la manière indigne, etc.
VALÈRE. — Prenez garde, maderaoi-selle, nous sommes dupes tous deux de quelque friponnerie.
BOBÈCHE — Tuez-la donc, tuez-la donc!
Bref, Valère et Léonore s’expliquent au milieu des exhortations de Bobèche, qui no cesse de crier:
« Tuez donc, tuez vite, » et, pour le confondre, Valère feint de frapper Léonore, qui fait la morte. Aussitôt Bobèche descend tout joyeux :
VALÈRE. — Tu es bien sîlr qu’elle t’avait dit que j’étais un joueur?
BOBÈHCE.— Oui, monsieur, demandez-lui plutôt.
VALÈRE. — Un fripon, un escroc ?
BOBÈCHE. — Monsieur, oui. D’ailleurs elle est là pour me démentir.
VALÈRE. — Tu es bien sûr aussi qu’elle ne t’a pas rendu le dépôt?
BOBÈCHE. — Pardine, puisque je vous le dis.
VALÈRE.— C’est qu’elle me soutenait le contraire.
BOBÈCHE. — Elle soutenait!...
VALÈRE. — Oui, avant que je la tuasse.
BOBÈCHE. — Comment, mademoiselle, vous osez soutenir que vous m’avez rendu l’argent et le diamant de mon maître!... Voyez-vous, elle ne répond pas.
VALÈRE. — Tu serais bien sot si elle répondait.
BOBÈCHE, triomphant. — Elle ne répondra pas, à présent que vous lui avez coupé le sifflet. Mademoiselle, ayez
LES PARADES
donc, pourvoir un peu, l’audace de m'accuser en face, et sans me faire la grimace, d’un tour de passe-passe, bien digne qu’on me chasse !
LÉONORB, se levant. — Oui, coquin, je t’en accuse.
BOBÈCHE. — Oh! là, là, que c’est traître!...
LEONORB, lui donnant un soufflet. — Tiens! voilà pour tes mensonges.
BOBÈCHE. — Oh! là, là, là! la défunte n'y va pas de mainmorte...
VALKRE, lui mettant la main sur le chapeau. — Ah ! pendard! mon argent, ou un commissaire.
BOBÈCHE. — Un commissaire, oui, monsieur. {Il laisse son chapeau dans la main de son maître et s’esquive.]
Valère va frapper à la porte du commissaire, et Bobèche en sort, sous le costume du magistrat. Il reçoit la déposition des parties plaignantes, et verbalise au milieu d’une avalanche de lazzi et d’une cascade de grosses calembredaines à dilater la rate du poète tragique le plus endurci. Puis, il prononce son jugement :
Condamnons leditBobèche à avoir la tête tranchée, à être pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive, rompu, brûlé, ses cendres jetées au vent, puis fouetté, marqué, et mis aux galères à perpétuité.
LÉONORE et VALÈRE. — Ah ! c’est trop fort! cela ne se peut point.
BOBÈCHE. — En cas de récidive...
VALÈRE. — Comment voulez-vous qu’il récidive, après avoir été pondu, rompu, brûlé? D’ailleurs, ces supplices sont trop rigoureux.
BOBÈCHE.— Ah ! vous trouvez que c’est trop dur? Nous
LES PARADES
allons adoucir cela : Condamnons ledit Bobèche à être mis dans une bonne voiture, conduit chez un fameux restaurateur, nourri à bouche que veux-tu, et empâté I...
LÉONORS et VALÈRB. — Ah I c’est trop doux!
BOBÈCHE. — Jusqu’à ce qu’il en crève.
VALÈRE. — Il y a ici quelque friponnerie... Monsieur le commissaire !
BOBÈCHE. — Qu’est-ce que c’est, mon ami?
VALERE. — ponnez-moi la main, s’il vous plaît.
BOBÈCHE. — La v'oilà.
VALÈRE, lui entr ouvrant sa robe. — Ah! coquin, c’esttoi.
Il le prend au collet d’un côté, Léonore de l’autre mais Bobèche s’échappe par-dessous sa robe, qu’il leur laisse entre les mains. Enfin, on le rattrape, tout s’explique, il demande pardon d’une erreur d’un moment à laquelle il a été poussé par ce scélérat de Frontin, qui paye pour tout le monde. Valère promet à Léonore de s’amender, et Léonore lui avoue qu’elle aura peut-être encore • la faiblesse d’oublier combien il fut coupable. » On ne dirait pas mieux dans un vaudeville de M. Scribe.
Là-dessus Bobèche conclut, en tirant la moralité de la comédie ;
C’est ça. Mais n’oublions pas d’aller manger la soupe.
N’est-ce pas que voilà une jolie parade, et que Bobèche y devait être désopilant? On voit, du reste, que rien n’est plus innocent au point de vue politique ; le Bobèche de l’opposition n’apparaît pas une seule fois dans tout le recueil.