DANSEURS DE CORDE ET SAUTEURS
La danse de corde est un art méconnu par l’opinion. Marcher entre terre et ciel, avec la légèreté du sylphe, sur un fil à peine visible à l’œil nu ; se proihener dans les airs et monter vers la nue, comme pour y regarderies étoiles face à face ; se heurter en passant à l’aile effarouchée des oiseaux, qu’on pourrait prendre en étendant la main ; lutter avec le vertige, braver la mort à chaque mouvement, dans de superbes gambades et d’orgueilleuses cabrioles à travers l’infini, tenir tout un peuple haletant à la fois d’admiration et de terreur, et toujours, au milieu des angoisses de la foule, des cris d’épouvante, des éblouissements, des applaudissements, lorsque les plus braves eux-mêmes parmi les spectateurs ferment es yeux pour se dérober à la peur qui les gagne, reparaître calme, intrépide, souriant, inébranlable,
DAXSELUS Üt COUUK
volligeaiil dans une atmosphère lumineuse, comme une vision de l’autre monde, voilà le sort et voilà la liloire de l’acrobate! Les Grecs, maîtres et arbitres du beau , qui se connaissaient en arts élégants et nobles, honoraient la danse de corde d’une particulière estime, dans ces jeux où ils cherchaient à développer à la fois la force du corps, la souplesse des mouvements, la grâce des attitudes et l’audace de l’âme. Les schumobales, qui se suspendaient par les pieds ou le cou, et tournaient autour de la corde, comme la roue autour de l’essieu; les acrobates, qui, les bras et les jambes tendus, volaient de haut en bas le long de la corde appuyée sur leur estomac; les oribales et les neurobates qui couraient sur la corde horizontale, et y formaient tous les pas de la danse au son de la flûte, avaient porté chez eux ce grand art à un degré de perfection que n’atteignirent jamais, malgré la protection de l’empereur philosophe Marc-Aurèle et du divin Héliogabale, prêtre du Soleil, les funambules du grossier peuple romain.
J’admire notre inconséquence. Une danseuse de l’Opéra qui fait des entrechats et des pirouettes sur le plancher des vaches, avec une robe aussi courte par en haut que par en bas, c’est une artiste : les Dorai cl les Genlil-Ilernard la chantent dans leurs petits vers, et on la paye cent mille francs par année; un acrobate, qui fait tout cela et bien d’autres choses encore, à cinquante pieds du sol, sur un fil de la
ET SAUTEURS
grosseur du doigt, où un moineau même ne se pourrait hasarder sans que la tête lui tournât, c’est un saltimbanque, et il aura bien de la peine à gagner de quoi vivre de pain et de choux ! Est-ce donc parce que, à l’élégance, à la grâce, à la souplesse des autres danseurs, il faut nécessairemènt qu’il joigne une adresse quasi surhumaine, un courage et un sangfroid extraordinaires; est-ce pour cela que l’opinion, tout en l’admirant, le méprise? — et les danseuses, qui s’offenseraient d’un rapprochement avec ces modestes héros de la corde roide, trouvent-elles qu’il soit plus déshonorant de tourbillonner dans l’espace comme un atome, comme une étincelle, comme un rayon, en jouant sa vie le sourire aux lèvres, que de sauter prosaïquement sur des planches où le plus grand risque qu’on puisse courir est d’attraper une entorse? Est-ce le péril qui fait leur infériorité? est-ce leur courage qu’on méprise en eux? Saltimbanques pour saltimbanques, — ou artistes pour artistes, — je me déclare résolùment, quant à moi, en faveur des plus vaillants, et au vaudeville du corps de ballet je préfère le drame de la danse de corde.
Les exercices des acrobates remontent incontestablement chez nous à la plus haute antiquité. Les Francs de la première race, amoureux de la danse pittoresque et caractérisée, comme tous les peuples et tous les siècles à demi barbares, et fort experts en intrépidité, devaient se plaire à ce spectacle gra-
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cieux et mâle à la fois, qui, par malheur, a manqué alors d’historiens. En tout cas, il est certain qu’on le trouve en usage dès l’établissement des foires : * les danseurs de corde suivent de ville eu ville ces grands marchés populaires, et vont dresser leur théâtre sur la place publique, sur le champ forain. Souvent ils s’associent à un montreur d’ours, à un mire ou herbier ambulant, à quelque jongleur d’ordre infime, et déploient leurs talents dans les entr’actes de la vente des drogues ou du chant d’un poème. La représentation a presque toujours lieu en plein air, et elle est suivie de la quête ‘.
A partir du milieu du xiir siècle, nous marchons un peu moins à tâtons, et les chroniqueurs commencent à s’occuper des faits et gestes de nos héros, que nous pouvons dès lors suivre, pour ainsi dire, à la piste. Albéric des Trois-Fontaines nous apprend au’au.x noces de Robert d’Artois, frère de saint Louis, un ménestrel traversait les airs sur une corde. Un peu plus tard, sous Charles V, on vit dans le même genre, à Paris, quelque chose de bien plus merveilleux, et la docte Christine de Pisan n’a pas dédaigné d’en transmettre le récit à la postérité. Nous allons lui laisser la parole :
« Il y avoit un homme à Paris, du temps du sage roi Charles, qui avait une telle industrie qu’il sautoit