‹ Tableau du vieux ParisChapitre 133 sur 138 · Bonnet, Histoire de la danse, in-12, chap. vu · texte numérisé non relu

Bonnet, Histoire de la danse, in-12, chap. vu

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haut, eu exécutant une foule de mouvements conformes à la cadence des violons; enfin il descendait tout debout sur la corde, quoiqu’elle fût tendue de haut en bas, comme je l’ai déjà dit. Il est vrai que cet homme extraordinaire était un Turc, et que les Turcs passaient, avec les Anglais et les Chinois, — singulière association, n’est-ce pas? — pour les plus habiles danseurs de corde du monde. La Turquie, en ce temps-là, avait une ambition conforme à ses aptitudes, et elle comprenait parfaitement de quelle manière elle peut entrer dans le concert de la civilisation européenne. Ce Turc périt au milieu de ses dangereux exercices, à la foire de Troyes, victime, dit-on, de la trahison d’un Anglais de sa troupe, qui, sans doute par jalousie nationale, avait graissé perfidement la corde.

On trouve dans l’œuvre de Bonnart, à la bibliothèque impériale, une série d’estampes représentant les exploits sur la corde de deux couples d’acrobates, qu’il appelle l’Anglais et l’Anglaise, le Hollandais et la Hollandaise, et qui excitaient, en ce temps-là, l’admiration des amateurs. Les deux femmes, qui sont fort belles, s’eu tiennent aux traditions vulgaires, mais l’Anglais s’étend et se balance, renversé le dos sur la corde; le Hollandais danse les fers aux pieds, exécute avec le balancier des tours périlleux, se suspend à une corde lâche au-dessus de sa tête et se laisse retomber sur la corde roide. On y voit aussi le

ET SAUTEUHS.

Turc dont nous parlions tout à l’heure, escaladant d’un pied ferme une corde tendue en diagonale et presque à pic.

Nous avons dit ailleurs comment les sauts et les danses de corde se mélangèrent peu à peu, dans les baraques de la foire, à des fragments de dialogue, à une mise en scène, à une ombre d’intrigue, et comment par degrés les anciens spectacles des cabrioleurs forains devinrent des pièces de théâtre , des vaudevilles , de petits opéras-comiques. Dès la fin du XVII® siècle , cette déviation vers la comédie commençait déjà. Elle était accomplie dans la première moitié du xvin®, si bien que, le 17 avril 1709, un arrêt défendit aux danseurs de corde d’intercaler des scènes musicales dans leurs représentations Ce fut la foire Saint-Ovide qui eut la gloire de recueillir l’héritage et d’offrir un asile hospitalier et sans partage à ces merveilleux funambules qu’exilait la foire Saint-Germain, ou du moins qu’elle reléguait à un rang indigne d’eux.

Bien que renfermée la plupart du temps dans l’enceinte des foires, ladanse de corde se montra pourtant dans la rue, en quelques circonstances solennelles du règne de Louis XIV, comme si elle eût voulu prouver à la face du ciel et par-devant la population de Paris tout entière qu’elle était digue du grand siècle

1. Mémoires {mss.) pour servir à l'hisluire de l'Académie royale de musique, par Ainelot.

il U DANSlilJUS UE COHUE

ut à la hauteur de tous les autres arts. Lu jour, uii acrobate intrépide fit tendre une corde de la tour de Xesle à la tour du Grand-Prévôt, c’est-à-dire de l’emplacement actuel de l’hôtel de la Monnaie à celui de Saint-Germain-l’.\uxerrois, et il voltigea là-dessus tant et si bien , il y fit tant et tant de tours de souplesse, de gambades, de cabrioles, de pirouettes et de sauts de carpe, qu’il finit par tomber la tête la première dans la Seine, mais sans se faire autrement de mal. 11 avait négligé peut-être de mâcher, avant ses exercices, cette racine qui servait de préservatif à tous ses confrères contre le vertige et les étourdissements; mais il avait eu du moins la prudence, dont il ne se repentit pas, de dresser sa corde au-dessus de la rivière.

D’après un passage d'une mazarinade de 1649 : le Ministre d’Etat flambé, commenté pard’autres écrits du même temps, il semble aussi qu’il y avait à cette date des acrobates établis sur le Pont-Neuf ou aux environs. Deux vers de cette pièce s’expriment de la sorte, eu parlant des saltimbanques de ce pont famcuXj qui était à Paris le grand centre des spectacles populaires ;

Cardelin semble être perclus,

Son corps ne fait plus de merveille.

Ür, nous savons d’autre part' que ce Cardelin était

1. Mémoires de Marelles, 1. I", p. 120. — Beauchamps, Recherches sur les théâtres, t. III, p. IIP.

ET SAUTEURS

un habile acrobate italien, qui, au ballet de la Prospérilé des armes de France (1641), avait représenté la Victoire, en dansant sur une corde, environné de nuages. Il est donc assez logique d’en conclure que le même exercice faisait partie de ses cabrioles sur le Pont-Neuf. C’est à une critique impartiale de nous dire si cette conclusion est risquée.

Le xviir siècle continua les traditions de la foire, avec les acrobates de Nicolet et du boulevard du Temple. La danse de corde fut un des divertissements obligés à l’aide desquels on attirait la foule dans cette multitude de jardins publics qui s'ouvrirent au plaisir sous les règnes de Louis XV et de Louis XVL La Révolution même, qui avait aboli tant de choses, respecta si bien cette institution nationale qu’on la vit s’établir sur les ruines des églises et des monastères, et que des saltimbanques sans pudeur allèrent exécuter leurs cabrioles dans le jardin de ce couvent de la rue de la Paix où les austères capucines macéraientleur corps en chantant nuit et jour les louanges de Dieu.

Parmi les danseurs de corde du xviiie siècle, il faut distinguer les Placide, qui furent la souche d’où sortit une illustration théâtrale d’un au tre genre, la spirituelle et sémillante mademoiselle Volnais. Tivoli surtout multiplia dans son enceinte les spectacles d’acrobates, et l’on y vit en particulier, sous le Directoire, le citoyen Cabanel danser gracieusement sur

\ 1 2 DANSF.rns de corde

un câble, tout revêtu d’artifices et semblable à une flamme vivante '.Le théâtre de Nicolet fut le berceau de la plus illustre de tous les acrobates, de celle que nous avons vue hier encore, en l’an de grâce 1861, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, exécuter un pas de trois sur la corde roide devant le public de l’Hippodrome. Ils sont rares aujourd’hui, les artistes qui ont débuté avant la Révolution et qui peuvent se vanter d’avoir joué sous dix régimes différents. Madame Saqui était fille de Lalanne, le Navarrin, dit le Petit-Diable, célèbre sauteur de Nicolet, le même qui avait vaincu en combat singulier une troupe d’acrobates étrangers venus pour le défier sur le théâtre de ses exploits, le même aussi qui eut l’honneur d’enseigner les principes de la danse de corde à M. le comte d’Artois, et qui souhaitait à son enfantlejarretde son royal élève, doué des plus heureuses dispositions *. On sait le rôle que joua madame Saqui dans les solennités de l’Empire : comme les ballons et les mâts de cocagne, elle faisait, pour ainsi dire, partie essentielle de tous les divertissements publics, qui n’eussentpas été complels sans elle. Elle traversa unjour la Seine sur une corde, en secouant de chaque main un drapeau tricolore.

1. E. et J. de Goncourt, Hist. de la société française sous le Directoire, p. 219.

2. Les petits Théâtres du boulevard, par J. Macaire, dans le XIII' volume des Cent et un.—Chroniq. indiscr. du xix’ siècle, 1825, in-8", p. 48. — Nous avons déjà vu plus haut Charles IX prendre des leçons de l’acrobate Tuccaro.

ET SAUTEURS

Il fallait la voir, à Tivoli ou au milieu des grandes fêtes impériales, monter, à travers les feux d’artifice et les fusées volantes, à travers les tourbillons d’étincelles et de fumée, sur l’étroite corde obliquement tendue à soixante pieds de haut, et se diriger légère et radieuse comme une Immortelle, sous son costume aérien, vers le sommet du grand mât qui marquait le terme de son périlleux voyage. Souvent elle disparaissait, enveloppée du voile épais dontles ondulations s’accumulaient autour d’elle; on la croyait perdue, et tout à coup on la voyait sortir de la nue, qui semblait avoir porté dans ses flancs cette nouvelle déesse d’Homère, et bondir avec les ailes d’un oiseau parmi lesgerljesd’élincelles,ourayonner, calmeetsouriante, dans une apothéose de feux de Bengale. Madame Saqui jouait à elle seule sur la corde roide des mimodrames, où elle représentait le passage du mont Saint-Bernard, la bataille de Wagram, la prise de Saragosse; et après la chute de l’Empire, devenue directrice de l’ancien théâtre des Associés, elle y renouvela ses exploits pendant plusieurs années, tandis que le théâtre des Funambules s’établissait à sa porte pour lui faire concurrence.

On a souvent reproché au premier empire d’avoir été une époque stérile pour les arts ; c'est une injustice; l’Empire fut l’âge d’or de la danse de corde moderne. Tandis que madame Saqui brillait comme un soleil dans le ciel de Vucrobaiic, une pléiade d’au-

DANSnUnS DK CORDK

très grands artistes gravitaient autour d’elle, entraînés dans son mouvement et absorbés dans son éclat. C était l’époque où l’incomparable mime Deburau préludait humblement à sa gloire future par des sauts et des cabrioles, en compagnie de sou père, de ses frères et de ses sœurs, vaillante famille de funambules dont il était le plus indigne. M. Jules Janin a retracé, dans son Histoire du théâtre à quatre sous, le tableau des exercices journaliers de ces hardis sauteurs et de leurs associés, M. et madame Godot. Il nous peint la marc/ic militaire, où l’on voyait

trois hommes, habillés en guerriers et secouant dans leurs mains le drapeau tricolore, marcher sur la corde au pas de charge; puis la Pyramide d’Égypte, qui était à elle seule tout un drame, toute une féerie émouvante, où le public tremblait et frémissait comme à une représentation de Talma. Sur deu.x cordes parallèles s’avancaient d’un pied léger deux acrobates, le cou emboîté à chacune des extrémités d’une fourche en bois ; sur cette fourche montaient deux autres artistes, enchaînés eux-mêmes à une seconde fourche, et sur celle-ci grimpait Deburau lui-même, qui se tenait dans une pose plastique au sommet de l’échafaudage mouvant. '\'ous voyez d’ici le tableau.

Le décret impérial de 1807 avait laissé subsister quelques spectacles de danseurs de corde, pantomimes, faiseurs de tours de force. D'autres théâtres.

ET SAUTEtmS.

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supprimés par ce décret, furent remplacés par des acrobates, et l’art de madame Saqui s’enrichit sur quelques points des dépouilles du drame ou du vaudeville. Il en fut particulièrement ainsi dans la salle Montansier, où Brunet, qui avait si longtemps porté ombrage à ses voisins de la Comédie-Française, eut pour successeur l’un des plus merveilleux sauteurs qui se soient jamais vus, l’illustre Forioso. Forioso portait bien son nom : il se démenait sur la corde comme un diable, comme un tourbillon, comme un ouragan; il effrayait et stupéfiait par la hardiesse inconcevable et la rapidité de ses cabrioles. Et pourtant cet homme, qui pouvait se croire invincible, trouva ses maîtres sur le théâtre même de ses succès. Deux inconnus, venus on ne sait trop d’où, les frères Ravel, lui envoyèrent un cartel. Forioso accepta, et la lutte s’engagea dans la salle Montansier, par- devant d’innombrables spectateurs , passionnés pour et contre, et engageant des paris comme à une course de chevaux. Hélas ! Forioso fut vaincu deux fois de suite aux lieux qui avaient été si souvent témoins do son triomphe. Il n’en mourut pas pourtant ; il no se passa pas son balancier au travers du corps, mais il voulut se relever par une action d’éclat, et tout Paris apprit par une affiche qu’à la Saint-Napoléon prochaine Forioso se promènerait sur une corde tendue depuis le pont de la Concorde jusqu’au Pont- Royal. Notre amour pour la vérité historique nous

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