Martial d’Auvergne, 5' et 10* arrêts d’avxour
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ronce aux jeux des Halles, ce n’était, au fond, que les-boufTonneries satiriques et souvent ordurières de la table de marbre, reprises dans un autre cadre et sous une autre forme, qui avaient l’avantage de développer à la fois les deux talents et les deux aptitudes des basochiens, de montrer en eux les avocats à côté des farceurs. La cause grasse se plaidait de neuf heures à midi, en grand apparat, par-devant la cour basochiale, siégeant en son costume habituel, les avocats en robe et quelquefois les magistrats du Parlement. Elle roulait d’ordinaire sur un fait ridicule, presque toujours grivois ou pis encore, tantôt de pure imagination, tantôt arrivé réellement. Cette cause n’était pas nécessairement fictive : on retenait pour ce jour-là celles qui se prêtaient le mieux à la circonstance. Le sujet était présenté par le trésorier aussitôt après la Saint-Martin, etl’on avait grand soin de choisir le demandeur et le défendeur parmi les clercs les plus spirituels et doués de la plus belle faconde. Il y était presque toujours question d’une femme d’humeur volage , d’un mari trompé ou de quelque chose d’analogue, et la verve des clercs ne tarissait pas sur ce chapitre, cher à nos vieux conteurs
1. Plusieurs des arrêts d'amour de Martial d'Auvergne peuvent passer pour des causes grasses, en y comprenant ceux qui ont été ajoutés à son recueil par Gilles d’Aurigny (le Pamphile). Mais ce sont là de purs badinages judiciaires. On trouvera des exemples de causes grasses fondées sur des faits réels et réellement soumis à la justice, parmi les
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Aussi, à ces développements d’une inépuisable abondance, à ces exordes pompeux et à ces péroraisons burlesquement pathétiques, à ces gestes accentués, à ces répliques qui se croisaient comme la grêle, à ces jugements facétieux gravement prononcés par le tribunal, la belle humeur de l’auditoire s’allumait, et vous eussiez vu les regards narquois du public se porter d’eux-mémes sur ceux qui avaient servi de types aux malins clercs et qui, percés des flèches de l’épigramme et de l’allusion, essayaient de dissimuler leur embarras sous une mine distraite ou un sourire forcé.
L’auteur anonyme d’une plaquette intitulée : L'ouverture des jours gras ou l’entretien du Carnaval ‘ (1634), a tracé un tableau assez curieux de ce qu’était alors le plaidoyer de la cause grasse : « Si tout cela est encore trop fade, dit-il, en énumérant à ses lecteurs les divers moyens de se mettre en gaieté, attendez à la cause grasse : vous ne devez laisser échapper cette occasion de la voir plaider, car il faut
œuvres des présidents Expilly et Henrys, deux graves magistrats. Dans celle qui est rapportée par le premier, il s’agissait de savoir si l’enfant venu au monde le sixième mois après le mariage était de naissance légitime et pouvait être désavoué par le mari. Le président nous apprend que les avocats exploitèrent si copieusement ce thème scabreux qu’il se hâta d’intervenir dans le débat pour conclure.
1. Reproduite dans les Variétés histor. et littér. de M. Ed. Fournier, t. II.
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avouer que plusieurs parlent de la cause grasse qui ne savent ce que c’est, et qui croient que ce soit une chose qui se doive mépriser.... On voit dans celte cause l’éloquence paroître toute nue, en chair et en os, vive, mâle et hardie ; tous les boutons et les fleurs de bien dire répandus çà et là.... La narration y est toujours de quelque coquette abusée, ou de quelque oison plumé à l’eau chaude ; les raisons y sont toutes tirées de l’humanité ou des choses naturelles; les mouvements y sont fréquents, et l’intention de celui qui plaide est d’exciter à rire, et non à la commisération ; car qui ne riroit seulement de voir la posture de ceux qui sont les juges de cette belle cause pis.ser dans leurs chausses à force do se contraindre et pour rire le moins qu’ils peuvent, et les avocats, clercs, qui ont l’honneur d’y plaider, parler gravement et sérieusement des choses les plus bouffonnes du monde ? C’est Là où la Basoche est en triomphe, où le Mardi gras et Bacchus occupent chacun une lanterne pour écouter un plaidoyer si facétieux et si charmant qu’on est contraint de confesser que tous les Zanni, les Pantalons, les Tabarins, les Turlupinset tout l’Hôtel de Bourgogne n’a jamais rien inventé qui approche de mille lieues loin de cette facétie. Après cela, si vous ne riez, il ne faut plus espérer de rire. »
La cause grasse ôtait prise fort au sérieux par les basochiens. Ils l’appelaient aussi, dans les commen-
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cements, cause solennelle. Ils y déployaient toutes les splendeurs de l’éloquence, et cette facétie devenait pour eux une all’aire d’Etat. La licence en était telle quelle fut abolie, dans les premières années du règne de Louis XIII, par le président de Verdun. Toutefois elle ne tarda pas à reparaître, Lamoignon dut intervenir encore pour en régler les excès, et rappeler les clercs à un peu plus de retenue. Mais cette nouvelle répression produisit peu de résultats : le naturel revint bien vite, et il fallut supprimer définitivement la cause grasse au xviii® siècle. Du reste, à cette époque, la Basoche était déjà bien déchue de son ancienne splendeur. Elle avait atteint son point culminant sous le règne de Henri ill, et ce fut ce monarque qui lui porta le premier coup. Fort jaloux de son autorité, comme tous les souverains faibles, il s’offusqua un jour de ce titre de roi de la Basoche, qui semblait lui créer un rival. Le roi de la Basoche, désigné par l’élection, portait une toque semblable à la sienne et des insignes calqués sur les siens ; il avait ses armes , sa monnaie , ses sujets, et il se faisait suivre partout de ses gardes. Dix mille clercs se trouvèrent un jour réunis aux funérailles de l’un d’entre eux. C’était un Etat dans l’État. Henri III eut peur, et il supprima cette dignité', dont les fonctions furent désormais remplies par
1. Le dernier roi de la Basoche fut Henri de Maingot On lui donna une compensation en le créant bailli du Palais : c’était échanger le royaume de France contre l’ile d’Elbe.
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le chancelier. Depuis lors, la Basoche alla s’affaiblissant par degrés. Dès la fin du xvi® siècle, on ne voit plus trace, de ses représentations dramatiques ; son répertoire se fond et se perd dans celui de l'Hôtel de Bourgogne, où elle acquiert, en la personne de son principal représentant, les mêmes privilèges que le Prince des sots, chef des Enfants sans souci. Elle cesse de battre monnaie ; le Parlement lui interdit ses marches triomphales à travers Paris, ses montres vont s’effaçant et s’atténuant ; puis la plantation du Mai, interdite en 1571 aux clercs du Châtelet, n’est plus tolérée pour les clercs du Parlement que dans des proportions mesquines. La Révolution les trouva réduits à un état assez piteux, ruines misérables d’une grande institution. Ils essayèrent de se relever, en se dévouant patriotiquement à la cause de la liberté. Sous le règne de Louis XVI, on les voit se signaler dans la plupart des mouvements populaires. Ils préludent à la Révolution en exécutant en effigie sur la place Dauphine, avec tout l’apparat d’un spectacle où se retrouvait le vieux génie inventif de la corporation, le chancelier Maupeou et le ministre Galonné; ensuite, quand la Révolution est venue, ils forment un corps de troupes spécial , aux uniformes rouges, aux boutons et épaulettes en argent, ce qui n’empêcha pas les citoyens basochiens d’être anéantis par décret, au bout de peu de temps.
Il serait trop long de rechercher et d’énumérer
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tous les noms de cette corporation fameuse qui sont parvenus jusqu’à nous : je me contenterai d’en citer quelques-uns parmi les plus connus, tels que le roi Jehan l’Éveillé, dont il est fait mention dans l’arrêt du 19 juillet 1477; Jacques le Basochien, qui fut arrêté en 1516; le comte de Salles, dont on trouve l’épitaphe, assez longue, dans les poésies attribuées à Clément Marot ; Clément Marot lui-même ; P. Blanchet, auquel on a voulu attribuer la farce de V Avocat Pathelin ; Villon, le poëte André de la Vigne, Martial d’Auvergne, J. Bouchet. Roger de Collerye semble aussi avoir fait partie, au moins un moment, de cette réunion de joyeux clercs. Mais, je le répète, cette liste nous entraînerait trop loin, et j’aime mieux finir ce chapitre par quelques mots sur deux associations du même genre que la Basoche du Palais, et qui se développèrent côte à côte avec elle, quoiqu’elles soient loin d’être arrivées à la même réputation.
LA BASOCHE SU CHATELET ET l’EMPIRE DE GALILEE.
La corporation des clercs du Châtelet, qu’on appelle aussi Basoche du Châtelet, était organisée sur le même pied que celle des clercs du Parlement, dont elle reproduisait les représentations scéniques et la
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plupart des autres solennités. Elle ne semble avoir été qvi’une déviation de celle-ci* , à laquelle elle resta toujours subordonnée, non toutefois sans luttes et sans révoltes de sa part. Deux pièces de Roger de Collerye rendent témoignage de cet état d’hostilité, qui se traduisait par des agressions réciproques. On trouve dans ses œuvres un Cry de la Bazoche contre les clercs du Chastellet , et un Aulire cry par les clercs du Chasiellel contre les Bazochiens, dans lequel ces derniers sont vertement étrillés :
Bazochiens ne prise une groseille,
Certain je suis que leur bourse est mallade... Ils sont au net, et ont eu lu cassude.
Vous en ferez au moins une ballade.
Car le prevost le veult. ainsi qu’on dit.
Prince, je dis en gectant une oeillade Sur ces retroux qui de vous ont mesdit,
Qu’on leur fera ung brouet et sallade,
Car le prevost le veult, ainsi qu’on dit.
Malgré ce ton bravache et outrecuidant, la Basoche du Gliâtelet était bien éclipsée par sa puissante rivale et maltresse, et, durant toute son existence, elle ne fit guère parler d’elle. Ce fut peut-être son obscurité même qui la sauva. Lorsque les clercs du Parlement étaient frappés par Henri III et voyaient
1. Pourtant, suivant quelques auteurs, les clercs du Châtelet auraient été organisés en confrérie depuis 1278, c’est-àdire vingt-cinq ans avant ceux du Parlement.
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tous leurs privilèges abolis les uns après les autres, les clercs du Châtelet paraissent être paisiblement restés en possession des leurs, ou, tout au moins, de leur cérémonie principale, je veux dire de la grande montre qu’ils célébraient annuellement, depuis un temps immémorial, d’abord le jour du Mardi gras, puis, à partir de 1558, le lundi de la Trinité. En plein XVIII® siècle, et jusqu’au seuil delà Révolution, on les voit se livrer, avec une gravité et une persévérance admirables, à cette exhibition innocente. Mercier ’ et l’avocat Barbier * nous ont transmis quelques détails curieux sur cette cavalcade , qui offrait aux regards railleurs des Parisiens les fils dégénérés de la Basoche du Châtelet, se tenant gauchement à cheval, en robes longues, avec l’air piteux de scribes qui viennent de s’arracher à leurs paperasses pour se donner sans but en spectacle à la foule.
La marche s’ouvrait par une musique guerrière, où figuraient les inévitables trompettes, hautbois et timbales; venaient ensuite les attributs de la justice militaire, le casque, les gantelets, la cuirasse, la main de justice, le bâton de commandement, portés en grande pompe par des membres de la corporation. Puis, derrière leurs trompettes et timbales parlicu-
1. Tableau de Paris. Amsterâ., 1782, in-12, t. IV, ch. lxviii.
2. Journal, t. If, p. 173; t. VI, p. 31. — Voir aussi Dulaure, Hist. de Paris, t. IT, p. .320.
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lières, et précédés de leurs signes honorifiques, s’avancaient quatre-vingts huissiers à cheval et cent quatre-vingts sergents à verge, tous en habits noirs ou de couleurs variées, mais non en robes. Le corps central de cette immense cavalcade se composait de cent vingt huissiers priseurs et de vingt huissiers audienciei'S en robes du Palais, de douze commissaires du Châtelet couverts de robes de soie noire, d’un des avocats du roi, des lieutenants particuliers et du lieutenant civil, tous en robes rouges. Enfin la marche était fermée par quelques huissiers et des greffiers au Châtelet. La procession se portait, dans l’ordre que nous venons de décrire, chez le premier président, le chancelier, le procureur général et le prévôt de Paris. C’était un des grands divertissements du badaud que cette bizarre cavalcade, et presque une renaissance du carnaval.
La communauté des clercs de la Chambre des comptes, qui remontait aussi au xiv® siècle, avait pris le titre emphatique de haut et souverain empire de Galilée. Le chef exerçait une juridiction disciplinaire sur tous les clercs de son Etat, et il avait titre d'empereur, ce qui valait bien le roi de la Basoche. Quant à ce nom de Galilée, qui donnait à l’association une physionomie biblique si peu en rapport avec sa nature, il venait simplement et prosaïquement de ce que les clercs tenaient leurs séances dans une rue de ce nom, située au quartier
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de l’enclos du Palais. Ils avaient pour protecteur le doyen des conseillers-maîtres de la Cour des comptes, et le procureur général de la même cour était chargé de veiller à l'observation de leurs statuts et règlements, dont il se faisait une lecture publique tous les ans, la veille de la Saint-Charlemagne. L’empire de Galilée avait choisi le puissant empereur pour son patron, et le 28 janvier il en célébrait bruyamment la fête dans la partie inférieure de la Sainte-Chapelle.
La veille et le jour des Rois ramenaient une autre solennité, qui consistait en une marche pittoresque à travers les rues de Paris, aux sons de la musique, dans le genre des montres de la Basoche. Tous les sujets et suppôts de l’association allaient en cet appareil donner des aubades et distribuer des gâteaux chez les membres de la Chambre des comptes, — mais aux dépens mêmes de cette Chambre, ce qui diminue d’autant la moralité de la cérémonie. Cette belle pompe était décorée d’emblèmes en peinture, accompagnée et rehaussée de • dances morisques, mommeries, triomphes et aultres joyeusetés accoutumées’, » si bien que la Chambre, en autorisant la fête et en votant les frais, se vit quelquefois obligée de poser la condition, restée presque toujours à l’état de vœu platonique, qu’elle se ferait du moins modestement.
l. Voir Règlement du 22 décembre 1522, et Ordonnance de la Chambre des Comptes du 11 décembre 1538.
LF,S r.UCUCS IlE LA BASOCHE.
L'ordonnance de Henri III, qui supprima le roi de la Basoche, atteignit du même coup l’empereur de Galilçe, auquel succéda son chancelier. Malgré cette grave atteinte, le pauvre et chétif empire n’en prolongea pas moins son reste d’existence jusqu’à la Révolution*, en compagnie des autres corporations de clercs.
1. Sauvai, Antiquités de Paris, t. III, p. 615. — Dulaure, t. II, p. 308-311.