LES HALLES ET LEURS JEUX
La corporation des Enfants sans souci est postérieure de près de quatre-vingts ans à celle des clercs de la Basoche : autant qu'on peut assigner une date précise à ces institutions, nées peu à peu par la force des circonstances plutôt que créées tout d’une pièce, et ayant presque toujours mille racines dans le passé quand elles se constituent définitivement au grand jour, c’est vers 1380 seulement qu’on voit se former cette association de jeunes gens et de joyeux fils de famille qui établissent leur juridiction dramatique sur la soUise humaine, et la frondent dans leurs soties *.
On a souvent confondu les Sols avec les Enfants sans
1. La sotie était une allégorie satirique à personnages consacrés et à peu près invariables : ainsi l’on y voyait toujours le Prince des Sots, la Mère Sotte, etc., et des personnifica-
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souci, et nous venons de le faire nous-même dés les premières lignes. Les soties étaient, à proprement parler, les com.édies jouées par les Sots, et non par les Enfants sans souci. Il est certain que les uns et les autres formaient d’abord deux Sociétés rigoureusement distinctes, mais pourtant qu’on ne peut séparer, parce qu’elles poursuivaient le même but par les mêmes moyens, et qu’elles ne tardèrent probablement pas longtemps à mêler leurs troupes et leurs pièces, pour ne plus faire qu’un seul corps Il arriva même, plus d’une fois, que des basochiens jouèrent côte à côte sur la scène avec des Enfants sans souci. En outre, pour étendre et varier leur répertoire, ces deux dernières corporations, probablement un peu après le début du xv' siècle, avaient échangé l'autorisation de se faire des emprunts réciproques, nouvelle cause de confusion pour l’his^ torien.
Les Sots et les Enfants sans souci donnaient leurs jeux aux Halles. Ces jeux étaient-ils entièrement pu-
tions, comme le Sot glorieux, le Sot dissolu, le Seigneur de Gaieté, etc. On retrouve le même genre d’allégories dans la moralité, de formes plus pédantes et plus scolastiques encore, et même assez souvent dans la farce.
1. Comme semble le prouver, entre autres, ce passage où les Mémoires d'un bourgeois de Paris nous apprennent qu’on arrêta du même coup (en 1516) Jacques le basochien. Jehan Seroc et Jehan du Pontalez (lequel était des Enfants sans souci), pour avoir, dans une de leurs farces, raillé la mère du roi sous le nom de Mère Sotte.
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blics? .Te me le suis demandé souvent, et j’ai longtemps hésité à répondre; j’hésite encore. En voyant ces mots : Joué mix Halles, le premier mouvement est pour l’affirmative. Il semble que l’on ait affaire à des espèces de parades en plein air, à quelque farce dans le genre qu’allait plus tard illustrer Tabarin, représentée par-devant le populaire bruyant et joyeux. Mais ce n’est là qu’une impression, qu’aucun document positif ne confirme d’une façon suffisante, et que la réflexion détruit. Tout au plus cette opinion peut-elle se soutenir pour les premières années de la corporation, avant qu’elle se fût définitivement constituée sur de larges bases. Les passages de du Verdier, de Bonaventure Desperriers et des frères Parfaict, qui semblent indiquer le contraire, ne sont pas du tout concluants. Voici en quels termes le premier s’exprime sur le compte de Pont-Alais, que l’on regarde généralement comme ayant fait partie des Enfants sans souci, parce qu’il joua un rôle dans la sotie composée pour les jeux du mardi gras de l’an 1511, par Gringore, poète de la corporation : « Jean du Pont-Alais, chef et maistre desjoüeurs de moralitez et farces, à Paris, a composé plusieurs jeux, mistères,... qu’il a. înit Tùcilev publiquement sur eschaffaut en ladite ville. » Le mot publiquement ne veut pas dire de toute nécessité en plein air. En outre, sans examiner si le Jean du Pont-Alais dont parle du Verdier est bien certainement le même que le seigneur
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du Pont-Alelz qu’on voit dans la sotie de Gringore, où le rôle très- secondaire qu’il remplit n’est guère d’accord avec la qualification de chef et de maître que lui donne du Verdier; sans examiner non plus si ce nom, qui est évidemment, comme ceux de beaucoup de farceurs, une sorte de sobriquet générique, n’a pu être porté par plusieurs personnages à peu près à la même époque, il est du moins évident par ces lignes seules, et sans parler de bien d’autres preuves, que Pont-Alais n’était pas un simple membre de la corporation des Enfants sans souci. Auteur aussi bien qu’acteur, il dirigeait personnellement une troupe, qui jouait des mystères ' et autres ouvrages étrangers au répA’toire habituel de cette association, dont il n’a peut-être fait partie qu’à un certain moment de sa carrière. En supposant donc que les mots publiquement sur eschaffaut voulussent dire en plein air, il serait tout naturel, d'après le passage même de du Verdier, de les appliquer exclusivement à cette troupe partculière. Les registres de l’Hôtel de ville * confirment encore notre explication , en témoignant de l’existence et des actes de Pont-Alais en dehors de la confrérie des Enfants sans souci. On
1. L’anecdote du harhier d'estuves , racontée par Bonav. Desperriers (nouvelle xxx) nous le montre également recrutant des acteurs pour un mystère et non pour une farce ou sotie.